La tombe de Suleiman Shah, un bout de Turquie en Syrie

Des tanks de l'armée turque, à la frontière turco-syrienne, le 29 septembre 2014. REUTERS/Murad Sezer

Des tanks de l'armée turque, à la frontière turco-syrienne, le 29 septembre 2014. REUTERS/Murad Sezer

Ce lieu est symbolique de l'histoire turque.

Dans la nuit du samedi 21 au dimanche 22 février, les forces armées turques ont pénétré en territoire syrien, à 30 kilomètres de la frontière, où se trouve une enclave sous souveraineté turque.

Celle-ci abritait la tombe du grand-père du fondateur de la dynastie ottomane dont la garde, assurée par les unités d'élite turques, n'avait pas été relevée depuis onze mois.

L'intervention a eu pour objectif de récupérer la dépouille de Suleiman Shah afin de la transporter ailleurs en Syrie, dans un endroit plus sécurisé. Un soldat a été tué «accidentellement» selon les déclarations officielles. Les installations de la base détruites, le drapeau turc retiré. L'opération se serait faite en concertation avec l'armée syrienne libre (ASL) et les forces kurdes (YPG) qui ont libéré Kobané que les chars turcs ont dû traverser.

Il est probable que des frappes de la coalition anti-Etat islamique avaient préparé le terrain pour permettre aux forces turques d'accéder et d'entrer dans l'enclave.

Trois jours auparavant, Necdet Ozel, le chef d'état major turc avait eu une réunion commune avec la coalition dirigée par les Etats-Unis.

Damas a qualifié d'«agression flagrante» l'intervention turque. Symbole national des débuts de l'empire ottoman, cette poche turque en territoire syrien était une source de grande vulnérabilité pour Ankara, comme le racontait Ariane Bonzon en octobre 2014. 

Ce ne sont que quelques centaines de mètres carré en plein désert syrien avec au centre une  tombe ottomane. L’enclave est gardée par des soldats turcs (vous pouvez voir des photos sur Google Map et des photos d'archives d'Associated Press).

Ce lieu saint et la petite garnison qui veille sur la tombe pourraient être l’objet de représailles de la part des djihadistes depuis que, jeudi 2 octobre, le parlement turc a autorisé l’armée à mener des opérations contre l’EI en Syrie et en Irak  (298 voix pour et 98 voix contre).

Ci-gît le grand-père du fondateur de l’empire ottoman

Venant d’Asie centrale, les tribus turques ne se sont pas tout de suite installées en Turquie. Elles ont circulé pendant près de cinq siècles entre l’Iran, l’Irak et la Syrie. 

Suleyman Shah est le chef de l’une de ces tribus. Fuyant les Mongols, il se serait, selon une légende, noyé dans l’Euphrate en 1236 avant d’être enterré sur place. C’est Osman, son petit-fils qui, quittant la Syrie, remonte vers le nord et jette les bases de ce qui va devenir l’empire ottoman.

Au XIXe siècle, le sultan Abdülhamid II veut rendre hommage à son ancêtre. Il règne toujours sur la Syrie et fait donc ériger un turbe là où Suleyman Shah est enterré.      

Avec la Première Guerre mondiale et la dislocation de l’empire ottoman, la Syrie –tombe de Suleyman Shah comprise– est sous administration puis sous protectorat français. Le nouvel homme fort de la Turquie, Mustafa Kemal, veut en finir avec l’héritage ottoman.

«Mais, raconte le politiste Soner Cagatay dans un article consacré à cette tombe, l’attrait de Suleyman Shah se révèle trop puissant pour que même Ataturk y résiste. Ce sera l’unique fois où il adoptera le passé ottoman: il insistera pour que la Turquie conserve la propriété de la tombe de Suleyman Shah. La France acquiesce et accorde à la Turquie la souveraineté territoriale sur cette enclave par un traité en date de 1921.» 

En 1946, la Syrie devient indépendante. Le turbe de Suleyman Shah reste propriété d’Ankara.   

Historiquement et symboliquement, le lieu revêt un certain sens pour les Turcs qui n’en ont pourtant souvent découvert l’existence que très récemment, à l’occasion de la tension turco-syrienne de ces derniers mois. Ils ne savent en général pas, par exemple, que la tombe actuelle n’a rien à voir avec l’originelle.

En effet, en 1973, lors de la construction d’un barrage sur l’Euphrate, il a été décidé de déplacer la dépouille de Suleyman Shah en amont dans le gouvernorat d’Alep, afin que la tombe ne soit pas recouverte par la montée des eaux due au barrage.

La visite de cette enclave est une «expérience surréaliste», racontait en 2012 le politiste Soner Cagaptay. Vous entrez en «territoire sous souveraineté turque, et vous avez besoin d’un passeport pour la visiter alors qu’elle n’est pas plus grande qu’un pâté de maisons. L’enclave est gardée par onze soldats, qui se tiennent au garde-à-vous sous un drapeau turc (…) au milieu du désert syrien sans aucun autre habitant».  

Au printemps 2014, l’armée turque a procédé à la relève de la garde du turbe. La façon dont cela s’est réalisé, c’est-à-dire «sans encombres» alors que le territoire était tenu par l’organisation de l’Etat islamique (EI), est un indicateur des «relations compliquées voire contradictoires entre la Turquie et l’EI», selon Romain Caillet, chercheur basé à Beyrouth.

Une tombe protégée par les troupes d’élites turques

Depuis quelques mois, la  protection du turbe de Suleyman Shah a été renforcée et confiée à des unités d’élites. «Certes, les “bérets rouge bordeaux” sont parmi les meilleurs soldats, malgré cela, on ne peut exclure qu’ils soient dépassés par l’expansion massive des membres de l’Etat islamique en Irak et au Liban», analysent les chercheurs F. Doruk Ergun et Can Kasapoğlu dans l’étude qu’ils consacrent à la défense de la tombe de Suleyman Shah pour le think thank turc Edam.  

Or, depuis jeudi 2 octobre, le parlement turc a autorisé l’armée à intervenir en Syrie et en Irak contre l’organisation de l’EI. Lorsque les premières frappes turques auront lieu, on  ne peut exclure des représailles de la part de l’EI. Le turbe ottoman serait une cible de choix pour ces djihadistes qui se présentent comme les «soldats du califat».

Qal'at Ja'bar, le fort au pied duquel le tombeau de Suleiman Chah était situé avant la mise en eau du barrage de Tabqa en 1973 | Eleman via Wikimedia Commons

Le président Recep Tayyip Erdogan a déclaré plusieurs fois, et encore le 1er octobre, que toute attaque de la tombe serait considérée par Ankara comme une attaque contre la Turquie. Invoquer la défense de ce lieu saint, c’est caresser la fibre nationaliste d’une opinion publique turque très rétive à toute implication militaire de son pays en Syrie.

D’ailleurs, début 2014, certains des plus hauts responsables du ministère des Affaires étrangères, de l’armée et des renseignements turcs avaient tenu une réunion secrète pour évoquer la possibilité d’envoyer des agents provocateurs dont l’action autour de la tombe de Suleyman Shah aurait permis de  justifier et de mieux faire accepter par l’opinion publique une intervention armée en Syrie. La protection du turbe aurait servi de prétexte, en somme. La mise en ligne de l’enregistrement de cette réunion secrète sur YouTube a fait capoter cette opération pour autant qu’elle ait eu de vraies chances de se réaliser.

En revanche, si l’organisation de l’Etat islamique devait mener une offensive contre la tombe de l’ancêtre du fondateur de l’empire ottoman, la Turquie pourrait alors en appeler à la solidarité des autres pays membres de l’Otan en invoquant l’article V de la Charte de l’Alliance selon lequel lorsque l’intégralité territoriale de l’un des membres est mise en danger, et même si le territoire attaqué ne représente que quelques centaines de mètres carrés perdus dans le désert syrien, les alliés se doivent dans une certaine mesure (l’article n’est pas contraignant) défense mutuelle.

La France qui a dit qu’elle ne souhaitait pas intervenir militairement en Syrie pourrait alors avoir à soutenir d’une manière ou d’une autre la Turquie pour un bout de terre et une tombe qu’elle lui a cédés il y a presqu’un siècle. Comme si, une fois encore,  son histoire coloniale la rattrapait...

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