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Je ne suis pas un juif de France

Lors d'une manifestation en France contre l'antisémitisme. REUTERS

Lors d'une manifestation en France contre l'antisémitisme. REUTERS

Je me définis d’abord et avant tout comme Français. Beaucoup de mes amis ne sont pas des catholiques de France, des protestants de France, des musulmans de France, des athées de France... mais des Français. Une tribune de François Rachline.

Tout récemment, Le Monde titrait: «L’inquiétude des juifs de France». La lecture de cette accroche m’a immédiatement conduit à penser qu’il existait des juifs d’Allemagne, des juifs d’Italie, des juifs d’Amérique et ainsi de suite. Et que donc, juif moi-même, je n’étais plus un Français né dans la religion juive, ce que je croyais être depuis ma naissance à Paris, il y a de cela 66 ans, mais un juif de France. Etant blond, je me demande maintenant si j’appartiens aussi aux blonds de France. La réponse viendra peut-être prochainement, dans Le Monde ou ailleurs.

Certains de mes compatriotes, baptisés –si j’ose dire– musulmans de France, doivent ressentir le même trouble que moi. Certes, mon père naquit en Russie et ne fut naturalisé qu’en 1938. Me dira-t-on bientôt que je suis un Français de la deuxième génération, en tout cas pas de souche? Et qu’importe j’imagine si ce père, cofondateur en 1927 de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, ce Lazare Rachline (Lucien Rachet), ce résistant, porta sur ses épaules, avec d’autres, l’honneur de la France pendant la Seconde Guerre mondiale «au moment où c’était le plus difficile», comme l’écrivit le général de Gaulle à ma mère, dans sa lettre de condoléances.

Ma première réaction fut d’en vouloir au Monde de ce renoncement au génie de la France. Atteint dans mon intégrité de Français, ma raison l’emporta néanmoins sur mon émotion: l’expression «juif de France» témoigne du glissement auquel nous assistons dans notre pays. Ce journal ne fait que le traduire, même sans s’en rendre compte. D’ailleurs, dans son édition datée du 2 octobre 2014, il persiste en publiant cette fois une enquête sur les «juifs français» qui émigrent vers Israël.

Non seulement je ne suis pas un juif de France, mais je ne suis pas non plus un juif français. Et beaucoup de mes amis ne sont pas des catholiques de France, des protestants de France, des athées de France, mais des Français. Je me définis d’abord et avant tout, moi aussi, comme Français. Je suis un de ces hommes qui aiment son pays pour sa diversité culturelle, historique, géographique, culinaire, folklorique, climatique et que sais-je encore. Un de ces hommes qui ne comprennent pas très bien pourquoi l’un des pays les plus riches du monde par sa diversité –il n’est que de le parcourir– ne s’appuie pas sur cet atout déterminant dans le concert international. Un de ces hommes aussi qui avait appris à l’école que ses ancêtres étaient des Gaulois, qui l’a cru, qui s’en est imprégné, et à qui on susurre (avant de le crier?) que ce pourraient être plutôt des Hébreux.

Le modèle français de l’assimilation a pour principe d’accueillir tous ceux qui sont prêts à épouser la culture française, à s’y fondre en lui apportant aussi l’originalité de leur origine. Le comte Stanislas de Clermont-Tonnerre en résuma le fondement d’une formule, en 1789:

«Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout accorder aux juifs comme individus.»

Ceux qui récusent cette logique, quels que soient leurs motifs ou leurs finalités, militent pour la juxtaposition des communautés. Leur monde est une mosaïque de moins en moins soudée, propice à la disparition de toute unité nationale.

Je sais bien que ces deux forces conceptuelles aujourd’hui se télescopent sur notre territoire et dans nos esprits, mais la France éternelle du mélange doit réagir. Que les ennemis de l’assimilation la combattent, plus ou moins consciemment, est désolant; que ses amis se laissent endormir est grave. Je t’en supplie mon beau pays, réveille-toi. Vite.

 

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