Double XCulture

A force de se déclarer féministes à tout va, les célébrités ont vidé le mot de son sens

Amanda Hess, traduit par Claire Levenson, mis à jour le 02.10.2014 à 10 h 25

Des personnalités comme Karl Lagerfeld et Emily Ratajkowski soutiennent-elles vraiment le féminisme, ou utilisent-elles le label pour se mettre en valeur?

Défilé Chanel printemps-été 2015, le 30 septembre 2014, à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Défilé Chanel printemps-été 2015, le 30 septembre 2014, à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

L’année dernière, l’actrice Ellen Page avait dit être déçue que tant d’actrices rejettent le label de féministe. «Le fait que féminisme soit un mot honteux montre bien que nous vivons toujours dans un monde patriarcal», avait-elle dit à une journaliste du Guardian. «On associe toujours le féminisme à un mouvement radical –tant mieux. Je ne suis pas en désaccord avec beaucoup de ce que les féministes radicales disaient [dans les années 1970].»

Mais c’est justement le problème. Aujourd’hui, le label féministe n’a plus grand-chose de radical ou de politique. C’est juste une bonne stratégie marketing pour certaines stars.

Ça fait bien

Pour présenter la collection Chanel printemps-été 2015 cette semaine, Karl Lagerfeld a mis en scène une manifestation féministe sur le podium. Les mannequins, menées par Cara Delevingne, portaient des pancartes avec des messages comme «Soyez votre propre styliste», «Féministe mais féminine», et «Libérez la liberté», avec en musique de fond, la chanson de Chaka Khan I'm Every Woman. Cette semaine aussi, l'actrice Emily Ratajkowski –qui danse topless dans le clip de Robin Thicke Blurred Lines et joue actuellement dans le film Gone Girl– a confié au magazine Cosmopolitan qu'elle avait de la chance de pouvoir «porter ce qu'elle veut, coucher avec qui elle veut et danser comme elle veut, tout en étant féministe».

Ces revendications de féminisme sont complètement vides de substance. Des personnalités comme Karl Lagerfeld et Emily Ratajkowski soutiennent-elles vraiment le féminisme, ou utilisent-elles le label pour se mettre en valeur? C'est difficile à dire. Pour de nombreuses célébrités du moment, le féminisme signifie à peu près tout –et donc pas grand-chose. Ce qui est important pour elles, c'est surtout de se revendiquer féministe en public.

A vrai dire, c'est un peu de notre faute si on en est arrivé là. Cela fait des années que les féministes demandent aux stars de défendre ce label. Chaque fois qu'une femme célèbre déclare ne pas être féministe –de Taylor Swift qui avait dit: «Je ne vois pas les choses comme une luttre entre mecs et filles», à la déclaration de Lady Gaga «Je ne suis pas féministe, je vénère les hommes»– elle est vivement critiquée, et on lui explique qu'elle est féministe sans le savoir. Comme l'avait expliqué la journaliste Maureen O'Connor l'année dernière, «dans la presse féminine, une révélation comme X n'est pas féministe génère autant d'intérêt et de clics qu'un téton dénudé». Lorsque l'actrice Shailene Woodley a désavoué le féminisme cette année, une journaliste du blog Women and Hollywood lui a écrit une lettre ouverte pour lui expliquer que le féminisme signifiait tout simplement «que les hommes et les femmes doivent avoir les mêmes droits et les mêmes opportunités», et que Woodley était donc déjà féministe malgré elle. «Sans le féminisme, tu ne serais pas une star de cinéma», avait écrit la blogueuse Melissa Silverstein. Le site Buzzfeed avait répondu avec une liste des «21 phrases les plus féministes dites par Shailene Woodley».

Le dire ne veut rien dire

L'argument selon lequel toutes les femmes célèbres incarnent le féminisme, qu'elles le veuillent ou non, est devenu très à la mode ces derniers mois. «Je crois que je suis une des plus grandes féministes qui soit car je dis aux femmes de n'avoir peur de rien», avait dit Miley Cyrus en novembre dernier. Taylor Swift aussi a changé d'avis. «En tant qu'adolescente, je ne comprenais pas que dire qu'on est féministe signifie simplement qu'on espère que les femmes et les hommes ont des opportunités et des droits égaux», a-t-elle dit en août. On ne sait pas trop si elle pense que ce voeu d'égalité a déjà été exaucé, ou ce qu'il faudrait faire pour qu'il se réalise. Mais elle explique qu'elle s'est récemment rendue compte qu'elle «avait souvent adopté un point de vue féministe sans le savoir».

Mais revendiquer ce label «féministe» ne requiert aucune véritable prise de position. Les célébrités peuvent donc utiliser le mot de façon très intéressante –comme lorsque Beyoncé a chanté sur scène devant un énorme signe FEMINIST aux Video Music Awards– ou elles peuvent lâcher le mot pour les journalistes, même si cela n'a aucun sens pour elles. 

Qui sait comment le mot sera redéfinit (ou abandonné) dans les mois à venir... Comme le disait l'attaché de presse d'Hollywood Howard Bragman, pour les femmes à travers le monde, le féminisme est un mouvement de justice sociale, mais pour les célébrités, c'est une notion extrêmement floue et changeante.

Amanda Hess
Amanda Hess (35 articles)
Journaliste
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