Culture

Contre le piratage, la VOD a des suites dans les idées

Alexandre Hervaud, mis à jour le 02.10.2014 à 15 h 06

De Netflix aux petits distributeurs français enfin décidés à ne pas saborder leur catalogue, de nouveaux modèles de distribution cinématographique apparaissent en France. Exemples à base d'arts martiaux et de gore délirant.

The ABCs of Death 2

The ABCs of Death 2

Deux événements ont marqué cette semaine le domaine de la distribution cinématographique. Si leurs ampleurs diffèrent, un point commun rassemble ces deux projets: ils ne concernent pas des longs métrages originaux mais des suites (l'une tardive, l'autre lancée dans la foulée du premier volet). Soit deux projets avec des communautés de fans préexistantes, ce qui facilite grandement, en termes de marketing, les tentatives d'expérimentation de distribution.

Le premier événement en question est l'annonce de Netflix qui a fait jaser le tout Hollywood: le service de VOD par abonnement se lance (comme on s'en doutait) dans la distribution exclusive de films avec la suite de Tigre et Dragon[1]. Quinze ans après le film de Ang Lee, Michelle Yeoh reprendra du service acrobatique devant la caméra de Yuen Woo-ping, chorégraphe de Matrix et réalisateur du Maître Chinois.

La sortie en France et dans tous les autres territoires «netflixés» est prévue pour le 28 août 2015, le tout accompagné d'une hypothétique sortie en salles IMAX même si rien n'est moins sûr à en juger par la fronde des exploitants courroucés.

Le second coup de pied dans la fourmilière de la chronologie des médias traditionnelle est plus d'actualité mais également plus modeste: on fait ici référence à la sortie ce jeudi 2 octobre en France du film The ABCs of Death 2, la suite de l'anthologie horrifique sortie en 2013, directement en vidéo par chez nous. Sa particularité réside dans la nature «day and date» de cette sortie, qui intervient le même jour que la sortie VOD américaine.

Cette stratégie vise à limiter les risques de piratage pour son distributeur français Luminor, bien placé pour connaître les aléas d'une distribution trop décalée. Cette même structure avait en effet distribué en France le premier volet des ABCs of Death en décembre 2013, près d'un an après la sortie VOD américaine. Face à tel décalage, de nombreux aficionados du gore s'étaient reportés sur des versions piratées de bonne qualité du film des mois avant sa disponibilité en France.

Un aparté sur la nature même du film, dont on rappelle le principe: surfant sur le succès des films à sketchs type V/H/S/, il s'agissait en fait d'une compilation de 26 courts métrages correspondant à chaque lettre de l'alphabet liés à une mort atroce imaginés par un réalisateur différent. Le deuxième volet reprend la même structure avec des réalisateurs comme Vincenzo Natali (Cube), Bill Plympton (Les Mutants de l'espace), ou encore le duo français Julien Maury et Alexandre Bustillo (A l'intérieur). En voici un sanglant aperçu:

Nicolas Brigaud-Robert est le cofondateur de Luminor, elle-même filiale du groupe Film Distributions. On doit à cette société la sortie bien orchestrée du sympathique diptyque Goal of The Dead, d'abord diffusé avec parcimonie en salles (projections hebdomadaires événementielles à Paris puis tournée province), puis en VOD («à un prix trop cher à mon goût», peste encore son distributeur), et enfin en DVD et Blu-Ray. Le modèle avait fonctionné, d'autant que le film était sorti simultanément dans de nombreux territoires pour bénéficier de l'effet Coupe du monde. A ses yeux, tout réside dans l'équilibre (certes logique, mais encore trop rare) entre «désir du spectateur et accessibilité du film».

«Certains films ont un public acquis, mais avec les coûts de sorties démesurés par rapport aux recettes potentielles, les distributeurs préfèrent ne pas les exploiter. C'est paradoxal, comme une sorte de purgatoire. Comment atteindre ce public? Aujourd'hui, on a de nouvelles manières de s'adresser à lui via des communautés existantes, avec les blogs, les réseaux sociaux», rappelle Nicolas Brigaud-Robert. Et un moyen d'éviter la confrontation du mercredi dans les salles obscures en passant directement par la case VOD.

Le sacro-saint passage par la salle de cinéma, longtemps synonyme de «noblesse» par rapport au tout-venant bazardé directement en vidéo (un cliché totalement abscons en 2014) prend parfois des atours de masochisme incompréhensible. Un exemple clair nous vient d'ailleurs d'un film sorti aux Etats-Unis par le distributeur américain de The ABCs of Death 2, à savoir Magnet Releasing. Cette structure a distribué outre-Atlantique le film Frank, avec Michael Fassbender en musicien affublé d'une grosse tête:

Ce film britanniques est sorti le 9 mai 2014 outre-Manche, où il est désormais disponible en DVD depuis le 15 septembre. Après une sortie salle limitée, Magnet Releasing l'a distribué en VOD sur tout le territoire américain dès le 5 septembre, soit une dizaine de jours avant sa sortie vidéo britannique. Une chronologie adaptée, en somme. Et qui devrait en inspirer plus d'un en France où Frank est daté pour une sortie salle... en juin 2015! Tant pis si le DVD Zone 2 est légalement achetable pour une poignée d'euros sur le web –un problème de chronologie internationale qui n'a pas attendu Amazon ou Bittorrent puisqu'il remonte aux VHS import des années 1980, rappelle d'ailleurs Nicolas Brigaud-Robert.

Interrogé sur Twitter sur les raisons d'un tel délai, le distributeur français de Frank met en avant «le temps de bien faire» pour justifier pareil décalage. On lui souhaite bon courage. Pendant ce temps, à Hollywood, dans la foulée de l'annonce de Netflix avec Tigre et Dragon 2, la revue professionnelle Variety écrit:

«Le système de sorties à l'ancienne prend des allures trop archaïque pour l'actuelle génération pressée de consommateurs

PS: à force de parler de conditions de sortie des films, on en viendrait presque à s'intéresser aux films eux-mêmes. Dans le cas de The ABCs of Death 2, bonne surprise: comparé à la très moyenne première fournée sortie en 2013, ce nouveau lot de bizarreries filmiques trash et déviantes réserve son paquet de petits bijoux. Un troisième volet est d'ores et déjà prévu pour 2016.

1 — On a depuis également appris le deal entre Netflix et l'acteur/producteur comique Adam Sandler pour 4 films exclusivement réservés à la plateforme) Retourner à l'article

 

Alexandre Hervaud
Alexandre Hervaud (231 articles)
Journaliste
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