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Le Brésil stagne, mais le «Brazil bashing» actuel est aussi exagéré que le «miracle brésilien» d'autrefois

Anne Denis, mis à jour le 03.10.2014 à 18 h 25

Le rebond de l’économie brésilienne, entrée en récession en début d’année, est l’un des enjeux essentiels de l’élection présidentielle du 5 octobre.

Un graffitti moquant la monnaie brésilienne, le real, à Rio de Janeiro. REUTERS/Pilar Olivares.

Un graffitti moquant la monnaie brésilienne, le real, à Rio de Janeiro. REUTERS/Pilar Olivares.

Le 9 septembre dernier, l'agence de notation Moody's faisait savoir qu'elle pourrait abaisser la note du Brésil (Baa2) d’ici deux ans si la croissance restait autour de 1% à 2% et si le pays ne réduisait pas ses dépenses publiques (Standard & Poor's a déjà baissé sa note à BBB-). Ce cadeau empoisonné, lâché en pleine campagne présidentielle, illustre le désenchantement dont le Brésil fait aujourd’hui l’objet, après la flamboyante décennie Lula.

Quand la dauphine de ce dernier, Dilma Rousseff, a été élue en 2010, la croissance du pays était au zénith, à 7,5%. Depuis, elle s’est étiolée à moins de 2% en moyenne sur les quatre années écoulées. Le pays est même entré en récession au premier semestre 2014 et ne devrait pas, selon les dernières prévisions de la Banque centrale, dépasser les 0,5% cette année (la banque Itau tablant même sur une croissance quasi nulle de 0,1%).

La dette augmente, le déficit budgétaire se creuse, la production industrielle dégringole, les pénuries d’électricité réapparaissent, les exportations agricoles marquent le pas et, surtout, malgré des efforts permanents, l’inflation reste haute, à 6,5%. Bref, depuis un bon moment, les nouvelles ne sont pas bonnes. Morosité naturellement néfaste au bilan de Dilma Rousseff, qui tentera de se faire réélire, dimanche 5 octobre, pour quatre ans.

De Brics à «Fragile»

Porté aux nues il y a peu, le Brésil est-il revenu à la case départ? «Je ne pense pas qu’on assiste à un recul, mais à une stagnation; les fondamentaux restent solides, estime Charles-Henry Chenut, du cabinet d’avocats franco-brésilien Chenut Oliveira Santiago et conseiller du commerce extérieur. Mais le pays n’a aucune vision à moyen terme.»

Pourtant, si ce pays-continent aux fabuleuses richesses naturelles est passé en un éclair du statut conquérant de Brics (avec la Chine, la Russie, l’Inde et l’Afrique du Sud) à celui, nettement moins gratifiant, de membre des «Fragile Five», selon la formule d’un analyste de JP Morgan[1], ce n’est pas entièrement la faute du gouvernement sortant. Comme les autres grands émergents, le géant latino-américain a été rattrapé par la crise mondiale et pâtit du ralentissement de la demande chinoise en matières premières, et donc de cours moins élevés. Et ce, après dix ans d’une flambée des prix qui semble révolue .

On peut certes reprocher au Parti des travailleurs (PT), au pouvoir depuis 2003 (deux mandats de Lula, un de Rousseff) d’avoir laissé la septième économie mondiale se «reprimariser» et son industrie perdre en compétitivité, tout en compliquant la vie des entreprises. «Le gouvernement en a pris conscience: il tente de réduire la bureaucratie, se montre plus ouvert en matière fiscale, reconnaît Charles-Henry Chenut. Mais le pays est un paquebot, son inertie est énorme.»

Dilma Rousseff peut en revanche mettre en avant la spectaculaire réduction de la pauvreté en douze ans de règne du PT, avec plus de 40 millions de personnes sorties de la misère, la réduction lente mais constante des inégalités (même si l’indice Gini est légèrement remonté l’an dernier, pour la première fois depuis 2001) et une situation de quasi plein emploi (moins de 5% de chômage).

Les programmes développés par Lula puis par Rousseff, dont la célèbre Bolsa Familia versée aujourd’hui à 50 millions de familles, mais aussi «Minha Casa, Minha Vida» («Ma maison, ma vie») en faveur du logement, sont la meilleure chance de réélection de la présidente. Pas fous, ses concurrents –dont Marina Silva du Parti socialiste et le social-démocrate Aecio Neves– promettent d’ailleurs tous de les conserver. Campagne électorale oblige, Dilma a augmenté en juin le montant de la Bolsa Familia.

«En revanche, une partie des classes moyennes, du chauffeur de taxi au petit patron de BTP, qui travaillent dur pour envoyer leurs enfants à l’école privée, ne se sentent ni écoutés, ni considérés. Ils expriment de plus en plus leur ras-le-bol de l’Etat-providence et de l’assistanat», observe Charles-Henry Chenut, consterné de la volonté de Dilma Rousseff d’amplifier encore ces programmes sociaux. «Quant aux grosses entreprises, elles sont inquiètes de l’absence de perspectives pour l’après-2015.»

Dans l’hypothèse très probable d’un second tour mettant les deux femmes face à face, bon nombre de patrons roulent même pour Marina Silva, certes écologiste et femme de gauche, mais qui affiche d’étonnantes positions libérales et «pro business» dans cette campagne. Même si son élection correspondrait à un saut dans l’inconnu, compte tenu du flou de son programme.

La relance par les programmes sociaux?

S’il ne nie pas le sentiment de déclassement que peuvent ressentir des classes moyennes très endettées face à cet argent canalisé vers le rattrapage social des plus pauvres, Olivier Dabène, professeur à Sciences Po et président de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc), porte un regard un peu différent sur la situation. La réduction des inégalités et de la pauvreté de ces dernières années est liée pour les deux tiers à la croissance et pour un tiers seulement aux programmes sociaux, affirme-t-il, se référant à des études de la Cepalc et de l’Institut Getulio-Vargas. «Mais ce qui fait défaut aujourd’hui, c’est la croissance. Dilma Rousseff a donc raison de renforcer ces programmes.» Objectif: poursuivre le rattrapage social et soutenir son vaste marché intérieur. Le pays en a-t-il les moyens? «Bien entendu! Bolsa Familia ne représente qu’un demi-point de PIB. Ces programmes ne coûtent pas cher, infiniment moins par exemple que les retraites des fonctionnaires, où le gouvernement peut trouver des gisements d’économies.»

Quant au patronat, «en douze ans, il s’est habitué au Parti des travailleurs», estime-t-il. «Les entreprises ont conquis grâce à lui de nouveaux marchés un peu partout dans le monde. Lula s’est montré un représentant de commerce très efficace.» En outre, ajoute-t-il, «je suis intimement persuadé que les milieux d’affaires brésiliens préfèrent avoir à la tête du pays un gouvernement de gauche modérée. Car ils sont conscients que lorsque le PT quittera le pouvoir , celui-ci n’hésitera pas à encourager la mobilisation sociale!». A condition, toutefois, que le PSDB (social-démocrate) conserve la ville et l’Etat de São Paulo, cœur économique du pays.

Selon la plupart des experts, le «miracle brésilien» était très exagéré au début de la décennie, mais le «Brazil bashing» d’aujourd’hui l’est tout autant. Puissance incontournable de 200 millions d’habitants, le pays a fait de spectaculaires progrès mais doit en faire davantage dans les domaines de l’éducation, du logement, de la santé ou de la lutte contre la corruption. Un objectif bien plus difficile à tenir avec une croissance atone. Quelle que soit l’issue de l’élection, le paquebot Brésil entre donc sans doute dans une zone de brouillard.

1 — Avec la Turquie, l’Inde, l’Indonésie et l’Afrique du Sud. Retourner à l'article

 

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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