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Les hommes n'aimeraient pas les grosses: ce que nous apprend cette «expérience vidéo»

Aude Lorriaux, mis à jour le 03.10.2014 à 14 h 16

Deux comédiens, une femme et un homme, déguisés en «gros», se rendent à des rencontres orchestrées via Tinder. Les hommes fuient, les femmes ont plus tendance à rester. Deux chercheuses nous ont aidé à décortiquer ce que l'on voit vraiment.

Si l’on en croit une vidéo réalisée par la chaîne Youtube «Simple Pickup», les femmes seraient beaucoup moins exigeantes que les hommes par rapport au poids des personnes rencontrées en ligne, même quand celles-ci ont triché sur leur photo de profil. Nous avons demandé à deux chercheuses de regarder ces vidéos, pour distinguer le vrai du buzz (et du faux).

La version «homme gros»

Ce sont des vidéos qui se présentent comme une «expérience sociologique», mais qui surtout là pour être virales –jusqu'à présent, plus de 14 millions de vues sur YouTube pour les deux.

Il s’agit ici de tester, grâce à deux comédiens, la réaction de «cobayes» face à une situation qu’ont dû vivre beaucoup d’utilisateurs de sites de rencontre: au moment du premier rendez-vous, la personne en face de vous ne correspond pas exactement à sa photo de profil...

Les petits farceurs de Simple Pickup, site Internet consacré aux rencontres en ligne, ont transformé deux acteurs en «gros», grâce à un costume en latex et à du maquillage: double menton, gros ventre, bajoues, tout y est. Chacun des deux comédiens a ensuite répondu à cinq personnes, via l’application Tinder, dont le principe est de ne proposer que des photos de ses membres, sans description des goûts, du métier, des qualités ou défauts, non, rien de cela, juste une photo (et éventuellement une ligne ou deux d'«à propos»). Sauf qu’ici, la différence entre la personne réelle et les clichés postés sur le site est... massive, si l’on peut dire. Et la différence de comportement entre hommes et femmes aussi: les premiers s’enfuient rapidement, à l’exception d’un seul, tandis que les secondes restent à bavarder et trois lui fixent même un autre rendez-vous.

«Je suis un peu énervé car j’ai dépensé mon temps et mon argent»

Un peu d’explication et de description s’impose pour aider ceux dont l’anglais n’est pas le point fort (sinon, vous pouvez aller directement ).

Dans la première vidéo, avec la comédienne, on aperçoit successivement cinq hommes se présenter au rendez-vous et exprimer, tour à tour, leur déception: «Mais, tu as l’air différente?», s’interroge le premier. «On dirait que tu es plus vieille», demande le second, avant de suggérer plus tard: «Tu aimes manger, je parie.» «Je ne peux pas en dire autant», répond un troisième lorsque son rendez-vous affirme qu’il ressemble «en tous points à sa photo de profil», avant de se dire «un peu en colère» car «cela lui a coûté du temps et de l’argent pour venir ici». Le quatrième finira par avouer qu’il est marié et que les sites de rencontre «ne sont pas trop son truc» tandis que le cinquième ne s'assiéra même pas et s’en ira en affirmant «je n’aime pas qu’on me mente».

La deuxième vidéo met en scène cinq filles également, mais cette fois, leur réaction est nettement plus positive. Certes trois filles (contre cinq garçons) expriment leur étonnement, mais elles continuent toutes à discuter avec lui. On en voit plusieurs rire, l’une d’elle accepte un –basique– pas de danse et une autre joue avec lui à une sorte de bras de fer. Au final, toutes semblent passer plutôt du bon temps, malgré certaines remarques parfois peu avenantes de cet homme («je déteste les enfants» ou bien «ah non je n’aime pas les animaux»). Mieux: trois de ces femmes lui fixeront un rendez-vous et l’une d’entre elles l’embrassera.

Ces vidéos, pour peu qu’elles aient été réalisées dans des conditions honnêtes (sans présélection des «candidats») et que les 10 personnes testées ne soient pas aussi des comédiens, semblent donc «vérifier» une idée reçue: les hommes sont plus attachés au physique que les femmes, qui cherchent, à travers la discussion, à distinguer d’autres «qualités».

Les femmes plus attentives au niveau de salaire et d’études

Mais cette assertion est-elle vraie? Est-elle soutenue par des recherches plus sérieuses qui vont au-delà de ces quelques cobayes?

Justement, ce que nous apprend la sociologie des sites de rencontre, c'est que les hommes tiennent toujours, en effet, relativement plus aux aspects «physiques» que les femmes, selon la chercheuse Catherine Lejealle. «Les femmes vont plus regarder le niveau d’études et le salaire», explique la sociologue, professeure associée à l’ESG management school. A cela des raisons économiques –les femmes ont des emplois plus précaires et sont moins bien payées, elle se tournent donc vers quelqu’un qui a une situation plus stable pour fonder un foyer– mais aussi culturelles: «Une femme qui a un poste à responsabilités et qui s’affiche avec un jeune vendeur d’Abercrombie au physique avenant sera jugée négativement tandis que la même situation mais en inversant les sexes ne choquera pas la plupart des gens», avance la chercheuse.

Ce constat empirique que chacun peut faire dans son quotidien est appuyé par les données fournies par les études sur les sites de rencontre. Leurs membres masculins vont volontiers entrer en contact avec des femmes moins diplômées qu’eux (à tel point que certaines femmes effacent une partie de leurs sésames) et beaucoup plus jeunes (même si c’est de moins en moins vrai, les différences entre hommes et femmes tendant à se gommer sur ce point), dont les physiques sont socialement admis comme étant plus «beaux».

La «grossophobie» pourrait donc bien être une peur des hommes qui vont sur les sites de rencontre, comme l’annoncent au début d’une des vidéos les deux fondateurs de simplepickup.com, Kong et Jesse, en se référant à une étude «récente» (qui daterait en fait au moins de 2010 et dont l’existence en ligne est introuvable, hormis une mention à travers un documentaire de la chaîne HBO diffusé en février 2011).

En revanche, l’idée selon laquelle la plus grande peur des femmes serait de «tomber sur un serial killer» est obsolète, selon Catherine Lejealle. Valable en 2010, cette observation serait largement dépassée aujourd’hui en raison de la confiance accrue dans le numérique et des habitudes désormais bien installées des consommateurs du boncoin.fr ou des sites de mise en relation d’internautes entre eux.

Un site pour «chopper des filles», qui se fiche pas mal de la lutte contre les stéréotypes

Contrairement à ce que l'on pourrait croire au premier abord, l’objectif de ces vidéos n’est pas de lutter contre les stéréotypes, même si elles contribuent ce faisant à les mettre au jour.

Au contraire, on pourrait même dire que par certains aspects elles les renforcent. Comme le relève Fanny Lignon, maître de conférence à Lyon et qui travaille sur les représentations sexuées dans les images et jeux vidéo, les comédiens, qui sont ici les personnes auxquelles on s’identifie et donc un peu les «héros» de cette histoire, ont des attitudes différentes, qui peuvent avoir contribué à ce résultat très différencié.

Le comédien semble plus actif dans la conversation, demandant très vite aux filles qui s’étonnent de son apparence physique de lui «parler d’elles», mécanisme propre à créer un lien de confiance.

La comédienne, si elle essaie plusieurs fois de plaider pour la beauté intérieure («Mais la différence –sous-entendu, de poids– c’est bien!»; «L’important c’est l’intérieur de la personne!») ne lance pas de sujet de conversation et semble ne pas s’intéresser à ses interlocuteurs. Cette dimension actif/passif renforce donc un cliché existant.

En réalité, il est fort probable que les fondateurs de Simple Pickup se moquent éperdument de lutter contre les stéréotypes, comme le montre une analyse rapide de leur site Internet et de leur compte Youtube.

Ce dernier réduit la femme à une paire de jambes de femmes nues, exposée en bannière. 

Sous le titre «Simple Pickup», une phrase résume l’objectif de Jesse et Kong: «Regardez-nous chopper des filles» («watch us pick up girls», où le terme «pick up» a clairement une connotation sexuelle). Les femmes sont des paires de jambes qui courent, les hommes des chasseurs qui les attrapent.

Les quelques phrases qui signent l'«à propos» du compte Youtube sont du même acabit:

«Simple Pickup est destiné à prouver que tous les hommes peuvent attirer des femmes. Nous allons sortir nos hameçons pour récupérer des numéros, répondre à vos questions et interviewer les nanas les plus chaudes.»

Quant au site Internet, sur les 8 articles présents sur la page d’accueil au moment de la rédaction de cet article, quatre utilisaient des paires de seins en guise d’accroche. Avez-vous vraiment besoin que l’on continue la démonstration?

Faut-il se plaindre de l'«effet Tinder»?

On pourrait se désoler de la transformation des relations amoureuses en un marché où les échanges se font de plus en plus vite, où les profils sont pesés et emballés ou jetés à la poubelle en quelques secondes sur des critères physiques. Un tel mélange des genres, incarné par une application comme Tinder, et qui introduit les règles du capitalisme et de la maximisation des profits/minimisation des pertes dans un domaine que l’on aimerait protéger des rapports marchands, a de quoi effrayer. Mais terminons sur une note positive.

Car pour Catherine Lejealle, l’application Tinder, en court-circuitant les circuits habituels de la rencontre électronique qui passe des individus complexes à la moulinette de critères simplistes, permet aussi de favoriser des rencontres «réelles».

«Choisir par une simple photo n’est pas plus détonnant que de choisir via des critères. Et comme il n’y a pas de messages, textos, etc. envoyés au préalable, cela permet d’éviter la déception liée au sur-investissement qu’on aura mis dans une personne qui ne se révélera finalement vraiment qu’en chair et en os», argumente la chercheuse. De la souffrance propre, rapide et «taylorisée», en somme.

Aude Lorriaux
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