Monde

Pakistan: les minorités vivent dans la peur

Françoise Chipaux, mis à jour le 18.08.2009 à 8 h 29

Elles sont menacées par l'islamisation du pays et la politique d'apaisement des gouvernements successifs avec les extrémistes.

Des débris calcinés de téléviseurs, de réfrigérateurs, de mobylettes, d'ustensiles de cuisine jonchent les venelles mal pavée de la «colonie chrétienne» de Gojra, au Pendjab pakistanais. Dans une orgie de rage organisée, des extrémistes islamistes sunnites ont réduit en cendres 75 maisons de ce quartier bien délimité qui abrite 300 familles, chrétiennes dans leur quasi majorité. Huit personnes dont deux enfants ont été brûlées vives. La violence de l'incident a déclenché des réactions indignées dans la classe politique comme dans la société civile mais rien de nature à rassurer une minorité chrétienne qui se sent de plus en plus vulnérable.

L'islamisation progressive du pays et la politique d'apaisement longtemps pratiquée par les gouvernements successifs vis à vis des groupes extrémistes islamistes menacent de plus en plus les minorités religieuses pakistanaises en très petit nombre, 4% d'une population de plus de 160 millions d'habitants. Chrétiens (60% catholiques et 40% protestants) et Hindous se partagent la part du lion de ces 4% qui comprennent aussi des Ahmadis, une secte déclarée non musulmane en 1974, et quelques milliers de Sikhs, de Parsi, de Bouddhistes et de Bahaïs. «L'extrémisme religieux au Pakistan est une menace permanente à la liberté religieuse et aux Droits de l'Homme» souligne la Commission américaine sur les libertés religieuses qui désigne le Pakistan comme un «pays de particulière inquiétude».

Alors que le Pakistan fête le 62ème anniversaire de sa création, on est loin du discours fondateur de son créateur Mohammad Ali Jinnah: «Nous commençons avec ce principe fondamental: que nous somme tous citoyens et citoyens égaux d'un seul Etat. Vous pouvez appartenir à n'importe quelle religion, caste ou croyances, cela n'a rien à voir avec les affaires de l'état».

La réalité tranche avec les intentions avouées d'Ali Jinnah et dès la première Constitution du pays en 1956, les minorités ne sont plus reconnues comme citoyens égaux puisque le texte spécifie que le chef de l'état doit être musulman. «Nous avons aussi de nombreuses lois religieuses (islamiques) qui ont changé les clauses du code pénal de telle façon qu'il est devenu franchement discriminatoire vis à vis des non musulmans» affirme dans le Herald, Iqbal Haider, co-président de la commission indépendante des Droits de l'Homme et avocat à la Cour Suprême. L'exemple le plus frappant est la loi sur le blasphème qui punit d'emprisonnement à vie toute personne accusé de profaner le Coran et de mort toute personne qui diffame le prophète Mohammad.

Cette loi est utilisée à tort et à travers contre les non musulmans, le plus souvent pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le Coran ou le Prophète. Dans l'atmosphère extrêmement religieuse du Pakistan, l'évocation d'une profanation du Coran ou un mot mal placé visant le Prophète déclenche immédiatement des réactions émotionnelles qu'exploitent à leur avantage les extrémistes. Dans le cas des émeutes de Gojra, il est prouvé qu'aucun Coran n'a été profané, qu'une querelle pour la possession d'un terrain couvait depuis longtemps entre une famille chrétienne et une famille musulmane et que les accusations portées contre les Chrétiens ont été utilisées par deux imams de la ville pour appeler les musulmans «à tailler en pièces les Chrétiens».

Au delà des lois, des politiques basées sur la religion concours à la discrimination des minorités. Parmi celles-ci on peut citer l'octroi de 20 points supplémentaires dans les concours d'admissions scolaires ou universitaires à tous ceux qui connaissent le Coran par cœur et les six mois de remise de peine aux prisonniers qui apprennent le Coran. Sans compter que le curriculum des écoles publiques pakistanaises est fortement biaisé en faveur de l'Islam, religion de l'Etat.

Les minorités religieuses pakistanaises souffrent d'autre part d'appartenir dans leur immense majorité à des communautés pauvres et donc marginalisées. La classe moyenne chrétienne, bien représentée jusqu'à l'avènement de la dictature militaire du général Zia ul-Haq, a émigré avec les lois d'islamisation prises par Zia et les chrétiens pakistanais occupent aujourd'hui principalement des emplois subalternes, balayeurs, chauffeurs, cuisiniers. Les Hindous ne sont pas mieux lotis. Paysans sans terre pour beaucoup, ils sont victimes des brutalités des féodaux et de la police à leur service.

Chrétiens comme Hindous sont aussi victimes du fait que les extrémistes les assimilent à l'Occident. Des réactions violentes et meurtrières contre les communautés chrétienne pakistanaise avaient suivi en 2001 les premiers bombardements américains sur l'Afghanistan. De même, les tensions permanentes entre l'Inde et le Pakistan font que les Pakistanais hindous font figure d'accusés pour une politique indienne sur laquelle ils n'ont aucun contrôle. «Nous sommes attaqués à cause de la politique des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne alors que ces pays ne nous font aucune grâce. Les musulmans disent l'occident nous attaque, attaquons les Chrétiens au Pakistan» affirme dans les ruines encore fumantes de sa chapelle de quartier, le pasteur Safraz Sagar.

Pour Akmal Bhatti, coordinateur de l'Alliance des Minorités, «la situation empire parce que le fondamentalisme atteint la rue». Avec raison, il souligne que le problème n'est plus seulement aujourd'hui législatif. «Plus que le changement des lois c'est le changement des esprits qui est important» souligne-t-il. Or celui-ci n'a aucune chance d'intervenir alors que le gouvernement néglige totalement le système éducatif, que les madrasas (écoles coraniques) prolifèrent sans contrôle dans un climat d'intense pauvreté et que les autorités reculent devant tout ce qui pourrait paraître aux yeux des fondamentalistes comme une atteinte à l'Islam. «En 1947, les Musulmans ont demandé un pays. Aujourd'hui c'est nous qui sommes sous pression et vivons dans l'insécurité et la peur. Peut-être pouvons nous aussi demander une séparation» ose Mgr John Samuel, représentant à Gojra de l'Eglise du Pakistan.

Françoise Chipaux

Image de une: Une manifestation de Chrétiens pakistanais à Islamabad, REUTERS/Faisal Mahmood

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