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Günther Oettinger, le commissaire européen qui ne défendra pas Jennifer Lawrence

Le nouveau commissaire au Numérique a créé le malaise au Parlement européen quand il a jugé que les stars étaient responsables de la divulgation de leurs photos volées. Une position symptomatique de sa connaissance des dossiers.

Avant son grand oral devant les députés européens, Günther Oettinger avait une vingtaine de jours pour lire le maximum de fiches Wikipedia. Début septembre, l’ancien commissaire européen allemand à l’Énergie a été proposé à la surprise générale au poste de l’Economie numérique, lui qui était attendu au Commerce.

Oettinger ne connaît rien au numérique (mais après tout, il ne connaissait rien non plus à l’énergie, remarque Die Zeit). 

Sa nomination a été accueillie par un long cri d’effroi dans le web allemand, accompagné du hashtag #OMGoettinger. C’est le quotidien taz qui a remporté le concours de vannes avec sa superbe une «L’économiseur d’écran Oettinger», résumant la modestie des attentes en regard de ses compétences.

C’est donc muni d’un grand seau de popcorn qu’on attendait l’audition de Günther Oettinger devant les députés européens, lundi 29 septembre. Les parlementaires ne donnent qu’un avis consultatif, mais l’audition, très difficile, est censée éliminer les plus incompétents avant la nomination définitive de la Commission.

Oettinger a sans doute passé l’obstacle institutionnel, se montrant d’une prudence de sioux sur tous les grands dossiers (droits d’auteur, neutralité du net, droit à l’oubli…) et prenant grand soin de ne pas répondre aux questions trop techniques.

Quand soudain, Jennifer Lawrence entre dans le débat

Mais il a incontestablement raté son grand oral face à l'Internet. C'est à la toute fin de son audition qu’il a fait honneur à son hashtag en donnant son avis sur un dossier sur lequel personne ne l’avait lancé: la grande fuite de photos volées, dont certaines dénudées, qui a touché des stars comme Jennifer Lawrence ou Kirsten Dunst.

Alors qu’il enchaînait tranquillement les banalités depuis trois heures, un petit murmure d’hésitation s’est fait entendre. Ça sentait la boulette. Elle est arrivée:

«Avec la technologie, vous ne pouvez pas exclure tous les risques. Je vais vous donner un exemple. Cela peut paraître un peu, hum… à demi-sérieux. Il y a eu récemment de nombreuses célébrités qui se sont plaintes que des photos dénudées apparaissent sur Internet. Je ne peux juste pas le croire! Si une star est assez stupide pour faire une photo d'elle nue et l'envoyer sur le web, elle ne peut pas attendre de nous qu'on la protège. On ne peut pas protéger entièrement les gens de leur bêtise.»

La version de «L’Etat ne peut pas tout» appliquée au sexto. Günther Oettinger ne semble pas avoir compris que les célébrités touchées n’ont pas publiées elles-même leurs photos en ligne, mais qu’elles ont été hackées après les avoir déposées dans le cloud.

La députée européenne allemande Julia Reda, du Parti pirate, a exprimé sa consternation:

«Oettinger était peut-être "à demi-sérieux" mais les personnes touchées par ces atteintes fondamentales à la vie privée n'ont pas ce luxe.»

Où placer les limites de la «bêtise»?

Le rôle du commissaire européen au Numérique est notamment de protéger les utilisateurs européens des atteintes à la vie privée des géants de la Silicon Valley. Reste donc à savoir où Oettinger placera les limites de la «bêtise» de ses administrés au-delà de laquelle il ne jugera pas nécessaire d’intervenir.

La question se posera avec force dans un des principaux dossiers qui l’attend, le droit à l’oubli.

Oettinger a pu mesurer la solitude de l’internaute qui tape son nom sur Google. Pour cette audition parlementaire, il était confronté à un troll de talent, le satiriste (et néanmoins député) allemand Martin Sonneborn, venu à Strasbourg dans le but avoué de bien se marrer.

Tout juste élu au Parlement, Sonneborn savait qu’il tenait avec cette audition son moment de gloire et lui a demandé, perfide, sa position sur le droit à l’oubli. Par exemple, lui a-t-il demandé, comment s’assurer que ne disparaisse pas par erreur de Google la mention du retrait du permis d’Oettinger avec 1,4 g dans le sang ou ses remarques controversées sur le soit-disant passé nazi d’un concurrent politique?

Sonneborn a conclu sa tirade en allemand par un grand moment d’humour parlementaire: «Pouvez-vous, s’il vous plaît, répondre à cette question en anglais?» Oettinger est connu pour son anglais exécrable, qui n'est pas prêt de tomber dans l'oubli.


Mais s'il n’y connaît peut-être rien à Internet, il sait répondre avec intelligence à un troll. «Je vais répondre à votre question, mais seulement dans une certaine mesure», a t-il rétorqué… en allemand.

Il a reconnu avoir perdu son permis il y a 25 ans et ce fait ne doit pas tomber dans l’oubli, notamment parce que c’est aussi écrit dans les journaux. «Qui que l’on soit en politique, on doit être jugé en fonction de ses succès et de ses échecs», a t-il conclu, s’attirant les applaudissements de l’assistance.

Une belle manière de ne rien dire de fondamental sur le droit à l’oubli, qu’il soutient mais dont il perçoit aussi les limites. Une position attentiste, comme sur tous les autres sujets sensibles. Le temps, on l'imagine, de découvrir les dossiers.

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