Après leurs homologues féminines, les acteurs d’Hollywood deviennent à leur tour des objets

Dwayne Johnson en Hercule, Paramount

Dwayne Johnson en Hercule, Paramount

Depuis quelques années, les comédiens doivent ressembler à des super-héros pour valoir quelque chose aux yeux des studios. Après un siècle passé à scruter des seins et des fesses de femmes, Hollywood pose son regard sur les pectoraux.

Les MTV Movie Awards sont célèbres pour leurs parodies de films bourrées de stars (Mission Impossible avec Ben Stiller par exemple, ou celle du Seigneur des Anneaux avec Jack Black et Sarah Michelle Gellar). Mais, de l’édition 2014, le monde ne retiendra pas les rires de son public adolescent. Il retiendra plutôt ses gloussements.

Car d’après Twitter, Facebook et Tumblr, la seule chose valable à retenir de cette cérémonie reste sans conteste ces quelques secondes où la chanteuse Rita Ora enlevait la chemise de Zac Efron en pleine séance de remerciement pour son prix de «meilleure prestation torse-nu» (dans le film That Awkward Moment), laissant découvrir le corps parfaitement bronzé et musclé de l’acteur. 

Les MTV Music Awards d'avril 2014 à Los Angeles, REUTERS/Lucy Nicholson

On pourrait qualifier ça de grand moment de télé. On pourrait bailler, aussi.

Reste que l’affolement sur ce simple corps bien fait est assez symptomatique de la récente obsession d’Hollywood pour le corps masculin.

L'égalité –vers le bas

Que le corps féminin soit épié sous tous les angles n’est pas nouveau, de la cellulite de Cameron Diaz en couverture d’un tabloïd lambda à une pub Jimmy Choo prétendument trop photoshopée avec Nicole Kidman en passant par la récente couverture de Rolling Stone avec la comédienne Julia Louis-Dreyfus nue. Le corps des femmes est sans cesse observé, analysé, décortiqué, jugé, critiqué, objectifié, réduit à des seins plus ou moins gros, des jambes plus ou moins fuselées, des fesses plus ou moins galbées ou des visages plus ou moins ridés.

Pour les hommes, c’est plus nouveau.

Etre charismatique, charmant, séducteur, sympa, fascinant étaient des qualités bien supérieures à des abdos en 6-pack. De Dustin Hoffman à Tom Cruise, de Al Pacino à Bruce Willis, un corps ultra-athlétique n’a jamais fait les grandes stars «masculines» de cinéma. Même James Bond. Comparez le corps de Sean Connery –pourtant champion de bodybuilding dans sa prime jeunesse– sortant du bain dans On Ne Vit Que Deux Fois à celui de Daniel Craig sortant de l’eau dans Casino Royale, vous avez des corps assez opposés. 

Quant à Roger Moore ou Pierce Brosnan, ce n’était clairement pas leur puissance physique qui était en jeu au moment de leur casting.

Ce n’est plus le cas - du moins si vous voulez faire carrière à Hollywood et toucher des salaires «à peu près» égaux à ceux touchés autrefois par les méga-stars Tom Cruise, Will Smith, Brad Pitt ou Tom Hanks. Pour jouer les leading men, il faut aller souffrir à la salle de gym et se tailler un corps digne d’une statue grecque. C’est ça ou, au choix, jouer éternellement «le meilleur ami» ou aller faire un tour du côté du cinéma indépendant, comme le raconte dans la revue Men’s Journal, Gunnar Peterson, le quinquagénaire qui a entraîné Matthew McConaughey pour Magic Mike.

Les 80's ne sont pas si loin

Pourtant, il parait loin le temps où Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger étaient des mega-stars, ces stars bigger than life qu’on adulait pour leur corps de colosses. C’est ainsi qu’on se souvient des années 1980: comme une époque hors normes. Stallone et Schwarzenegger étaient des anomalies. C’est ce qu’on se dit aujourd’hui en regardant, avec nostalgie, les posters de Conan le Barbare, de Terminator ou de Rambo III.

Cette époque paraît loin parce que les années 90 et 2000 nous ont habitués à des corps plus banals, plus communs, ceux de Tom Cruise dans Mission Impossible, de Bruce Willis dans Die Hard ou Matt Damon dans La Mémoire dans la peau. Mais l’est-elle tant que ça?

A quoi ressemblaient les mâles alpha de la moisson de blockbusters servis par Hollywood cet été 2014? Ils ressemblaient à toute la bande ultra-body-buildés de Expendables 3, qu’elle ait 60 balais comme Sly et Schwarzy ou 30 comme Kellan Lutz. Surtout, ils ressemblaient à Dwayne Johnson –The Rock– dans Hercule, à Chris Pratt dans Les Gardiens de la Galaxie, à Chris Evans dans Captain America ou à Hugh Jackman dans X-Men. A chaque fois beaucoup, beaucoup, beaucoup d’hommes torse-nu (la plupart du temps, gratuitement), beaucoup de bras larges comme des cous, de veines apparentes et de 6-packs!

Cette tendance lourde, cette «Abercrombie&Fitchisation» d’Hollywood, a débutée il y a tout juste 10 ans quand Brad Pitt et Will Smith massifiaient leur corps pour Troie et I, Robot à l’été 2004. 

Un choc radical: un an auparavant, à l’été 2003, pour voir des gars bodybuildés, il fallait aller sur Muscle Beach. Pas dans un multiplexe. Car ce que vous y trouviez, c’était Orlando Bloom dans Pirates Des Caraïbes, Paul Walker dans 2 Fast 2 Furious, Keanu Reeves dans Matrix Reloaded ou Mark Wahlberg dans Braquage à l’Italienne

Un choc, en effet.

Si des acteurs comme Joe Manganiello ou Channing Tatum font aujourd’hui tant parler d’eux, leur physique y est clairement pour beaucoup. Leur film, Magic Mike, tout dédié à leur plastique massive, a rapporté la colossale somme de 113 millions de dollars dans le monde avec un public composé à 73% de femmes. Et bien sûr, il y a The Rock: l’acteur «sauveur» des franchises Fast & Furious et G.I. Joe est devenu en quelques rôles le deuxième acteur le mieux payé d’Hollywood.

Un goût pour les abdos et les pectoraux qui ne se limite pas aux trentenaires et quadra. Les adolescentes en ont aussi pour leur argent. Fini le temps des plutôt maigrichons Dylan McKay de Beverly Hills, Seth Cohen de Newport Beach ou Dan Humphrey de Gossip Girl qui faisaient fantasmer les ados à l’aube des années 90 et 2000. Ils ont été remplacés par les sculpturaux Tyler Posey de Teen Wolf ou Stephen Amell de Arrow, dont les chaînes MTV et CW ne se privent pas d’exposer les abdos sur les posters et publicités. Totalement gratuit mais ça marche: allez faire un tour sur Tumblr!

Tyler Posey dans Teen Wolf

Et bien sûr, ces acteurs qui avaient, autrefois, des physiques «normaux» sont obligés de suivre. Il suffit de faire comme dans les émissions de télé-réalité d’amaigrissement. Il suffit de regarder les photos avant-après.

Hugh Jackman par exemple. D’un côté, quand il incarnait Wolverine pour la première fois en 2000 dans le premier X-Men. De l’autre, quand il incarnait le même personnage en 2013 dans Wolverine: Le Combat de l’immortel.

Ou Chris Evans. D’un côté, quand il incarnait La Torche Humaine en 2004 dans Les 4 Fantastiques. De l’autre, quand il incarnait Captain America en 2011.

Et Chris Hemsworth. D’un côté, au début de sa carrière en 2004 dans la série Summer Bay. De l’autre, quand il incarnait Thor en 2011.

Même des stars «vieillissantes» s’y mettent, à l’image de Mel Gibson ou de Tom Cruise qui n’ont jamais eu des corps aussi massifs en près de 35 ans de carrière –et beaucoup de films d’actions.

L'ère des super-héros

Tous ces jeunes (et moins jeunes) hommes étaient déjà bien bâtis. Ils ont désormais des corps énormes, des corps aussi extraordinaires que les héros qu’ils sont censés incarner. Car évidemment, l’ère des super-héros est pour beaucoup dans ce changement de morphologie.

Si Hollywood peut aujourd’hui à peu près tout se permettre avec ses effets spéciaux, Hollywood ne peut pas encore remplacer les acteurs. Et même si les abdos des guerriers de 300 semblent pouvoir avoir été sculptés que par des ordinateurs –comme le reste du film–, ils ne le sont pas. Gerard Butler ou Michael Fassbender sont passés à la salle de gym. Et ils y sont restés longtemps, s’astreignant à un entraînement strict, voire surhumains, comme le rappelle dans Men’s Journal, Mark Twight, l’entraîneur des Spartiates de 300 et de Henry Cavill, le nouveau Superman.

C’est la seule solution pour corroborer la folie des grandeurs visuelle qui s’est emparée d’Hollywood depuis une demi-décennie. Il faut des corps en accord avec la démesure, des corps qui n’ont presque plus rien de «naturel» tant les efforts pour les obtenir vont contre toute logique. Car on ne parle plus de «gonflette» comme au bon vieux temps des années 80. On parle de corps sculptés. Au burin s’il le faut.

Le modèle: Brad Pitt dans Fight Club.

Sauf que la plupart des acteurs, malgré des corps bien faits, ne sont pas habitués à exercer ce genre de pressions sur leur corps.

Matt Damon, au tout début de sa carrière, a perdu 18 kilos en 100 jours (pour seulement deux jours de tournage) pour jouer un drogué dans A l’épreuve du feu. Ce régime l’a contraint à prendre des médicaments pendant un an et demi après ça pour se remettre du stress infligé à ses glandes surrénales.

Tom Hanks s’est vu diagnostiquer un diabète de type 2 à cause de ses changements brutaux de poids: 14 kilos perdus pour Philadelphia, suivi de 22 kilos pris puis perdu dans la foulée pour jouer dans Seul Au Monde.

Chris Pratt, adorable idiot un peu empoté de la série Parks & Recreation, lui, a dû se transformer en Navy Seal pour le besoin du film Zero Dark Thirty, avant de devoir reprendre les presque 30 kilos nécessaires à son rôle dans la série. Sauf que, quelques mois plus tard, il infligeait à son corps une pression encore plus forte pour se transformer, cette fois, en super-héros pour le film Les Gardiens de la Galaxie.

Et évidemment, il y a Christian Bale, qui a presque basé sa carrière sur ces changements brutaux, voire extrêmes, passant du corps squelettique de The Machinist (55 kg) à celui ultra massif de Batman (86 kg) pour redescendre ensuite au 61 kg d’un prisonnier de guerre dans Rescue Dawn avant de reprendre le rôle de Batman et d’à nouveau tout reperdre pour jouer un drogué dans The Fighter (66 kg).

Tout ça fait le bonheur des attachés de presse. L’angle pour faire parler des films est parfait: 4,4 millions d’occurrences sur Google pour le corps de super-héros de Chris Pratt qui a officialisé ça sur Instagram et en a fait un parfait sujet de discussion pour les talk-shows –de Jay Leno à Conan O’Brien en passant par David Letterman. Un film comme The Machinist a basé sa stratégie de com’ quasi-intégralement sur la métamorphose de Christian Bale, tout comme The Dallas Buyers Club pour celle de Matthew McConaughey qui est reparti, pour l’occasion, avec un Oscar sous le bras.

Matthew McConaughey dans Dallas Buyers Club

Car de la même façon que la mode valorise ses mannequins maigres jusqu’à l’excès, Hollywood valorise ses acteurs modulables à l’excès. Oui, pour un acteur, ce jeu sur le corps peut rapporter gros: un acteur capable de s’imposer ce genre de disciplines est capable de tout jouer, d’être l’acteur parfait. Demandez un peu à Robert De Niro, à Charlize Theron, à Christian Bale ou Matthew McConaughey s’ils regrettent. Jouer avec leur corps leur a payé leur(s) villa(s)!

Mais un acteur, aussi génial soit-il, n’est pas (encore) un robot qu’on transforme à sa guise. Il faut encore un Mark Wahlberg aux côtés des Autobots et des Dinobots en images de synthèses. Et Mark Wahlberg, lui, peut sérieusement endommager son coeur, ses poumons et ses reins, s’il veut faire le malin à la salle de sport.

Chris Pratt le raconte à People quand il a voulu se transformer en Navy Seal pour Zero Dark Thirty:

«Je faisais 500 pompes par jour; je me musclais à la salle de sport; je courais 8 kilomètres par jour, sans jamais manger. J’ai ruiné mon corps. Je me sentais super mal après. J’ai du me faire opérer de l’épaule. Tout ça parce que je n’avais pas le bon suivi.»

Alors imaginez le résultat sur un jeune (ou moins jeune) garçon qui lit les dizaines de pseudo entraînements qu’on trouve sur Internet pour devenir comme Vin Diesel ou The Rock. Ces stars sont admirées et il y a de quoi: elles sauvent le monde une à deux fois par an! Mais dans les talk-shows, elles discutent à foison des résultats sans réellement mentionner le travail en amont, les régimes et les entraînements intensifs. Ces corps, donnant l’impression d’avoir été réalisés «facilement» et surtout très «rapidement», créent des envies.

On a alors vu apparaître assez récemment dans la presse américaine un terme nouveau: la bigorexie, terme informel, aussi connu sous le nom d’anorexie inversée ou complexe de l’adonis, pour qualifier un trouble psychologique qui conduit une personne à trouver qu’elle n’est jamais assez musclée.

Dans le documentaire America The Beautiful, un adolescent dit: «il me manque un 6-pack». Quand le réalisateur, Darryl Roberts, lui demande candidement «pourquoi?», il répond, après quelques secondes d’hésitation: 

«je ne sais pas.»

Une partie de la réponse dans un multiplexe près de chez vous.

Partager cet article