France

Le FN est-il vraiment en train de devenir un parti comme les autres?

Laurent Bouvet, mis à jour le 30.09.2014 à 17 h 10

Il forme des notables, fait élire des cumulards et obtient le vote en sa faveur de grands électeurs locaux. Une forme d'insertion «par le haut» dans le paysage politique après des années d'expansion électorale «par le bas».

David Rachline, l'un des deux membres du FN élus au Sénat le 28 septembre 2014, lors du second tour des municipales à Fréjus, le 30 mars 2014. REUTERS/Eric Gaillard

David Rachline, l'un des deux membres du FN élus au Sénat le 28 septembre 2014, lors du second tour des municipales à Fréjus, le 30 mars 2014. REUTERS/Eric Gaillard

L’information principale de la soirée électorale des sénatoriales, ce n’est ni le basculement à droite de la haute assemblée ni l’ampleur de la défaite de la gauche, c’est l’élection des deux sénateurs issus du Front national: David Rachline dans le Var et Stéphane Ravier dans les Bouches-du-Rhône.

D’abord parce que c’est une première historique mais aussi et surtout parce que les deux élus FN obtiennent bien davantage de voix de grands électeurs –jusqu’à quatre fois plus visiblement– que ce qu’ils auraient pu espérer suivant le décompte fait après les municipales de mars dernier. Ce qui témoigne d’une notabilisation en profondeur du parti, de son insertion «par le haut», par les élus, dans le paysage politique, après des années d’insertion par le bas, par l’expansion électorale.

Cette élection marque en tout cas une nouvelle étape de l’installation du FN au cœur de la politique française, après les municipales et les européennes du printemps dernier et avant les départementales et les régionales de l’an prochain. Elle témoigne aussi de l’affaissement progressif de la «barrière d’espèces» qui a longtemps séparé le FN des autres partis politiques. Elle devrait donc fortement encourager responsables politiques et commentateurs à revoir leur modèle interprétatif du parti lepéniste, ne serait-ce que pour le combattre plus efficacement.

Le FN, un parti comme les autres?

La première question qui se pose après cette élection sénatoriale est de savoir si le FN n’est pas en train de devenir, cette fois pour de bon, un parti «comme les autres». Non parce qu’il aurait modifié plus ou moins substantiellement son programme mais simplement parce qu’il est de plus en plus soumis, victoire après victoire, au même régime que les autres.

Il devient en effet un parti dans lequel les élus locaux, et même maintenant les notables, prennent une place grandissante. Ceux-ci vont nécessairement en influencer l’orientation et la stratégie. Ce qui pourrait à terme avoir des conséquences sur le programme lui-même, dans le sens d’une modération des thématiques les plus extrémistes.

Cette banalisation par l’élection va également conduire le FN à devenir, à son tour, une organisation pourvoyeuse et distributrice de ressources et de rétributions, locales notamment. Le parti va peu à peu se retrouver à la tête d’une clientèle qui va en  s’accroissant et qu’il devra satisfaire, au-delà des électeurs qui glissent un bulletin frontiste dans l’urne. Ce qui là aussi pourrait entraîner des conséquences inédites sur la définition même du parti; des obligations et des engagements concrets ne se gèrent pas de la même manière que des promesses aussi générales que généreuses avec l’argent public.

L’appétence pour le pouvoir, désormais tangible et possible, pourrait ainsi transformer, à terme, à la fois la sociologie du parti et de son électorat.

Le FN pourrait bien, par exemple, grâce à son enracinement dans les collectivités locales, surtout s’il est perçu comme une dynamique ascendante de long terme, attirer de plus en plus d’élus sans étiquette –on le déjà voit ici avec des grands électeurs–, voire issus d’autres formations politiques mais aussi tout un ensemble d’agents territoriaux, de prestataires de services ou de responsables associatifs soucieux de leur carrière ou de la pérennité de leur activité.

Ce double mouvement peut, évidemment, se révéler à double tranchant. Le parti gagnant d’une main en professionnalisation, en efficacité et en attractivité «matérielle», ce qu’il perd de l’autre en capacité à porter dans le débat public une parole originale et reconnue comme telle par certains électeurs. Une parole qu’il a précisément toujours prétendue être celle des oubliés ou des invisibles.

Bref, l’exercice du pouvoir, ou même la simple perspective d’une telle échéance, pourrait bien transformer davantage qu’il ne le pense ou ne le souhaite le FN, et faire naître en son sein de nouvelles logiques et dynamiques politiques.

Banalisation du FN ou lepénisation des esprits?

Dans un tel contexte, le moins que l’on puisse dire est que les adversaires du FN, et de Marine Le Pen, sa candidate probable à la présidentielle de 2017, n’ont pas encore pris la mesure de ce qui est en train de se dessiner. Entendre, par exemple, le représentant de la direction du Parti socialiste envoyé dans les médias pour commenter le résultat des sénatoriales, expliquer que les deux sénateurs FN ont été élus par des grands électeurs qui n’ont rien compris à l’enjeu du scrutin et qu’en plus, last but not least, ce sont des «cumulards», prêterait à rire si le sujet n’était pas si grave.

Face à l’enracinement et à la banalisation du FN, le discours de dénonciation morale, au nom de l’antiracisme notamment, et le procès en antirépublicanisme du FN, en vigueur depuis une trentaine d’années, n’est non seulement plus efficace mais devient même désormais contreproductif. De même, l’insistance mise par les adversaires du FN sur les traits les plus saillants du programme frontiste –l’anti-«immigrationnisme», la fermeture des frontières, la «préférence nationale» ou la sortie de l’euro– rate le plus souvent sa cible.

Si le vote FN ne peut plus en effet être considéré comme purement protestataire, il est difficile pour autant de le lire comme un simple vote d’adhésion. De la même manière que tous les citoyens qui se déclarent hostiles à l’immigration et à l’islam ne votent pas pour le FN, tous ses électeurs ne sont pas mus par un tel vote. Faire systématiquement de l’électeur FN un raciste ou un «islamophobe» n’a finalement pas d’autre intérêt que de conforter dans son dégoût celui qui émet un tel jugement. Si les esprits continuent ainsi de se «lepéniser», comme on l’entend parfois, c’est, a minima, que le travail de l’anti-lepénisme ne porte pas ses fruits, qu’il est mal fait, etc. Et qu’il faut donc le repenser.

Un des éléments sous-évalués dans l’analyse du vote lepéniste –dont on peut formuler l’hypothèse qu’il est à l’œuvre dans le vote des grands électeurs de dimanche en faveur de candidats FN, pas seulement à Fréjus et à Marseille, d’ailleurs–, renvoie moins au programme frontiste qu’au positionnement anti-système et anti-élite du parti. Les grands électeurs sont aussi des petits élus sur lesquels repose en grande partie les difficultés économiques, sociales et «culturelles-identitaires» de l’époque. Ils sont en première ligne, au côté des agents publics de guichet notamment. Or, la diminution continue des moyens dont ils bénéficient –la baisse des dotations aux collectivités territoriales est souvent évoquée dans les témoignages de ces élus– pour remplir leur mission les met en colère et les invite à adresser, comme et quand ils le peuvent, un message vers le «haut».

Si bien que si l’on ajoute ces élus aux électeurs qui ont déjà voté ou envisagent, dans les enquêtes d’opinion, la possibilité de voter pour le FN à l’une ou l’autre des prochaines élections, la fameuse «lepénisation» si souvent dénoncée aura tôt fait de rejoindre et de renforcer la banalisation du FN que l’on évoquait plus haut.

Dès lors, le combat de ceux qui la refusent ne pourra plus se contenter de plateaux de télévision ou de slogans accusateurs et moralisateurs: il devra se dérouler dans l’arène politique, «au contact», à partir d’arguments et de propositions qui devront convaincre à raison de leur crédibilité et de leur faisabilité. Et dans ce cas, il n’est pas du tout sûr, à gauche en particulier, que ce soit les mêmes qui s’autoproclament meilleurs opposants au lepénisme depuis des années qui soient les mieux placés pour le mener.

Laurent Bouvet
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