Culture

Ennuyeux les conifères? Pas dans les films d'horreur

Didier Lestrade, mis à jour le 01.10.2014 à 18 h 44

Depuis quelques années, les (sa)pins sont devenus un accessoire incontournable pour effrayer les spectateurs.

Game of Thrones, saison 1, épisode 1

Game of Thrones, saison 1, épisode 1

Vous l'avez vu sans vraiment le remarquer. Dans un grand nombre de films d'horreur modernes, les forêts de résineux sont choisies pour exacerber le sentiment de terreur. C'est tellement systématique qu'il est étonnant de ne trouver aucun article sur un angle aussi geek, surtout quand on prend en considération le succès de ces films (bons ou mauvais).

En revanche, il y a plein d'articles sur les films de cabanes perdues dans la forêt. D'une manière générale, quand une bande d'ados se réfugie dans une cabane loin de tout, il y a des pins tout autour. Si un serial killer découpe ses victimes dans une maison reculée, il y a des sapins. S'il y a une course poursuite la nuit avec l'héroïne qui se prend des branches en pleine figure, ce sont des résineux. C'est tellement amusant que c'est un cliché du genre. Détour Mortel (2003) a sacralisé la phrase fétiche des crétins paumés qui débardent dans une cabane meurtrière: 

«Y'a quelqu'un? On s'est perdus, on voudrait téléphoner!»

Tout autour, il y a quelque chose de graphique et d'effrayant dans l'écorce brune de ces arbres qui renforce un effet visuel qui ne coûte pas cher. Mais l'idée sous jacente, c'est que les feuillus, même quand ils ont perdu leurs feuilles, sont des arbres «gentils». Les résineux, eux, symbolisent la forêt immense, la toundra, il n'y a plus de connexion Internet et encore moins de relais pour le téléphone. Vous êtes baisés. Vous allez mourir.

C'est un phénomène assez récent. Dans les années 60, au contraire, les pins baignaient dans la lumière technicolor des péplums. Sur la Via Appia, les films de Cinecittà montraient les pins parasol sous leur aspect le plus protecteur. Les arbres étaient aussi puissants que les gladiateurs. Au même moment, c'était la grande mode de ces pins bleus méga kitsch que l'on n'ose plus planter aujourd'hui, même dans les parcs. Les gens en mettaient partout, ce qui a contribué à la longue désaffection du résineux dans le jardinage. Un article de The Garden, le prestigieux magazine de la Royal Horticultural Society titrait déjà il y a dix ans «Are connifers boring?». Non, ils ne le sont pas bien sûr, ils sont réapparus dans l'imaginaire commun à travers... les films d'horreur.

Shining

Tout a commencé avec Massacre à la tronçonneuse en 1974 avec des landes où les pins sont chétifs, malades, comme si tout ce sang versé avait empoisonné les racines des arbres. Delivrance (1972) se passe toujours dans une forêt de feuillus. Dans The Shining (1980), la forêt de sapins qui entoure l'hôtel est au contraire si vivante, même avec toute cette neige, que ce n'est même pas la peine d'essayer de la traverser pour s'échapper. Durant les années 80, les réalisateurs de films d'horreur ou de fantastique hésitent entre le méchant arbre feuillu qui a des branches meurtrières (Poltergheist, 1982) que l'on trouvera plus tard dans The Conjuring (2013), la forêt celtique (Excalibur, 1981) et l'Amazone (Cannibal Holocaust, 1979), la grande forêt qui alimente les scieries de Twin Peaks, (1992) et qui entoure les lacs (Vendredi 13, 1980) ou dans tous les films de Tim Burton. On hésite encore entre le feuillu et le résineux.

Etrangement, c'est le grand blockbuster de Ridley Scott, Gladiator (2000), qui change tout. La première scène de bataille se déroule dans une trouée de pins décapités par les machines de guerre romaines. L'extermination de ces arbres est si violente qu'on comprend plus tard pourquoi Ridley Scott s'en est pris à cette forêt: elle était condamnée et on lui avait donné la permission de détruire autant d'arbres qu'il voulait. Avec le sang, les explosions, la boue, les pins qui entourent cette tuerie ont le gris de la mort.

Le Projet Blair Witch

Soudain, c'est l'engrenage. Si dans Le Projet Blair Witch (1999) les arbres souffreteux ressemblent seulement à des sapins, ils sont bien présents dans Cabin Fever (2002). The Descent (2005) se passe sous terre mais la sortie de la grotte se trouve dans une souche d'arbre, supeeeer.  C'est à partir de là qu'on commence à sentir le phénomène social. OK, le film dans la forêt est un sous-genre du film d'horreur mais c'est avec le XXIème siècle que le cinéma se moque de personnages urbains qui ne connaissent plus la nature. Les jeunes ne savent plus faire la différence entre un pin et un chêne, normal que les films de survie se terminent mal. Eden Lake (2008), Grizzly Park (2008), The Forest (2013), c'est ça. L'arbre devient le symbole de cette méfiance moderne.

On en arrive même au stade où les pins sont crédités dans le titre: The place beyond the pines, en 2013) –ce n'est pas un film d'horreur, mais malgré tout un film pervers. 

Et que dire du gros succès télé qu'est Game Of Thrones où la forêt de sapins qui précède «the Wall» est un endroit maléfique où on ne va sûrement pas ramasser des champignons. Dès la première scène du premier épisode, on est là, devant ces arbres et brrrr, on n'a pas envie d'y aller quoi.

Game of Thrones, Saison 1, épisode 1

Donc voilà. Les conifères ne sont pas boring, ce sont des arbres magnifiques, et il faudrait que le cinéma d'horreur arrête de les stigmatiser car sinon on lance une campagne de pétition sur Avaaz ou un hastag #NotInMyNameIHeartPines!

Films avec des sapins:

Severance (2006)

Fear Island (2009)

Tuck et Dale fightent le mal (2010)

La cabane dans les bois (2012)

Le territoire des Loups (2012)

Mama (2013)

Thale (2013)

Films avec des pins:

I spit on your grave (2010)

Prisoners (2013)

 

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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