Monde

Les Hongkongais ont leur parapluie, les Portugais avaient les oeillets: pourquoi chaque mouvement de protestation a-t-il son symbole?

Fanny Arlandis, mis à jour le 29.09.2014 à 17 h 51

Qu'il s'agisse d'un geste, d'un chant ou d'un objet, le symbole permet l'identification du groupe et la lisibilité de son message.

Un manifestant brandit son parapluie devant les gaz lacrymogènes envoyés par les forces de l'ordre pour disperser les manifestants qui bloquent la rue principale du quartier des affaires, à Hong Kong, en Chine, le 28 septembre.REUTERS/Tyrone Siu

Un manifestant brandit son parapluie devant les gaz lacrymogènes envoyés par les forces de l'ordre pour disperser les manifestants qui bloquent la rue principale du quartier des affaires, à Hong Kong, en Chine, le 28 septembre.REUTERS/Tyrone Siu

Depuis le 22 septembre, des milliers de manifestants descendent dans les rues de Hong Kong pour demander plus de démocratie et de libertés. Les parapluies qu'ils utilisent pour se protéger des gaz lacrymogènes sont rapidement devenus le symbole de ce mouvement soudain. Ce n'est pas une exception. Lors de chaque mouvement protestataire, un symbole se dégage et représente la lutte. 

Identification

Nous avons besoin de symboles parce qu’ils nous unissent. «Tout groupe a besoin d'une série de signes, de rituels qui identifient les membres et qui les distinguent des autres», pense Mathilde Larrère, historienne des révolutions et de la citoyenneté à l'université Paris-Est. Comme les mouvements de protestations sont souvent assez confus, un emblème permet de créer du lien entre des groupes qui sont très différents. 

«Il est plus facile d’oublier la différence lorsque l’on a un ennemi commun et les symboles servent à se souvenir de ce qu’on a en commun», précise Massimo Leone professeur en sémiotique dans le département de philosophie de l'univerité de Turin, en Italie.

Aujourd'hui, de nombreux mouvements de protestations sont assez statiques. On occupe des places (Maïdan, Tahrir...), des avenues (Rothschild en Israël). Mais très longtemps, les révolutions ont été mobiles. Les symboles permettaient donc d'identifier facilement le côté de la révolution que l'on voulait suivre. En 1830, les révolutionnaires français arborent le drapeau tricolore en opposition au blanc, symbole de la monarchie.

Reproduction

Si on retient souvent les objets (les chaussures en Egypte, le parapluie à Hong Kong), les chants ont aussi longtemps été essentiels, comme le montre l'exemple sud-africain ou la révolution russe. Les gestes aussi.

La lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud dans les années 1960 se fait le poing levé. Dès le 9 août dernier, les mains en l'air accompagnées du slogan «Hands up, don’t shoot», deviennent le symbole des manifestations qui suivent la mort de Michael Brown, un adolescent noir de 18 ans, non armé, tué par un policier blanc à Ferguson, dans le Missouri.

D'un mouvement de protestation à l'autre, on observe parfois les mêmes gestes, les mêmes slogans. «Les révolutions se regardent et poussent les suivantes à utiliser les mêmes rituels, les mêmes techniques», constate Mathilde Larrère. Le drapeau rouge, par exemple, a été longtemps repris dans différentes révolutions et mouvements protestataires à travers le monde. Les manifestants de Hong Kong viennent de se réapproprier le «Hands up, don’t shoot» de Ferguson.

Parfois, le symbole principal d'un mouvement surgit du hasard. Le temps changeant pousse la plupart des Hongkongais à sortir avec leur parapluie. Lorsque les forces de l'ordre ont commencé à utiliser du gaz poivre et des lacrymogènes la semaine dernière, cet objet est devenu un moyen de protection avant de devenir un symbole. De la même façon, la révolution des Œillets, en 1974, se déclenche au printemps, lorsque la saison des fleurs est à son apogée. La portée symbolique des oeillets portugais n'est pas préméditée, elle ne prend son sens que lorsque les militaires insurgés l'accrochent au bout de leur fusil. 

Médiatisation

Dans la multiplicité, les symboles donnent une lisibilité à un mouvement permettant une communication très efficace. La médiatisation d'un symbole joue un rôle central dans la propagation d'un mouvement.

«Les symboles sont reproductibles et contagieux. Pour fonctionner, les manifestations doivent se répandre et attirer l’attention des gens, des médias et du pouvoir», poursuit Massimo Leone.

Cependant, la concentration des analyses sur le symbole d'un mouvement peut induire une simplification et créer des unités factices. Mathilde Larrère explique:

«Toute révolution est en général plurivoque. Il existe des élements disparates et se concentrer sur le ou les symboles peut laisser croire à un sentiment d'unité. Or, derrière un symbole ou un mot, il y a des projets politiques, sociaux et révolutionnaires qui sont variables.»

L'oublier biaise notre compréhension d'un mouvement ainsi que notre appréhension des résistances et des désaccords qui peuvent se manifester dans son prolongement.

Fanny Arlandis
Fanny Arlandis (271 articles)
Journaliste à Beyrouth (Liban). Elle écrit principalement sur la photographie et le Moyen-Orient.
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