Culture

«Still the Water»: Les dieux meurent aussi

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 14 h 24

Avec son film, Kawase livre un grand poème à l’unicité du monde.

«Still the Water», de Naomi Kawase, Haut et Court.

«Still the Water», de Naomi Kawase, Haut et Court.

C’est un test imparable: parfois, on voit au cinéma quelque chose ou une situation déjà cent fois vue comme si c’était la première fois. Innombrables sont les plans qui montrent la mer, et pourtant les images de vagues qui ouvrent Still the Water recèlent une puissance et une promesse inédites. Il en ira exactement de même des événements qui formeront la trame du récit et qui, s’ils concernent quelques habitants d’une ile méridionale du Japon, font écho à d’innombrables situations déjà racontées.

Il s’agira donc d’un récit d’initiation, d’une histoire d’amour entre deux adolescents, de la difficulté de Kaito, le garçon, à trouver sa place auprès de sa mère qui, abandonnée par son mari, a plusieurs amants, de la maladie puis la mort de la mère de Kyoko, la jeune fille… Et pourtant, de la découverte d’un corps d’homme nu et tatoué sur la digue à l’arrivée d’un typhon, ce qui va se jouer entre ces quatre protagonistes ainsi que le père du garçon, le père et le grand-père de la fille, se charge également de cette puissance mystérieuse et singulière qui habitait d’emblée le déferlement des vagues.

Construction sensuelle

Still the Water  ne propose pas une métaphore entre les événements humains et les événements naturels, ce qui serait comparer deux mondes distincts. Au contraire, le film accomplit la construction sensuelle d’un seul et même monde, celui des jeunes gens qui grandissent, celui des vents qui enflent, celui de la maladie qui progresse, celui de la tendresse entre Kyoko et ses parents, celui d’un petit crabe qui court sur le sable.

Une des séquences les plus émouvantes montre Kaito rendant visite à son père, installé dans la mégapole de Tokyo, et expliquant que sans avoir jamais cessé d’aimer sa femme il ne peut vivre que dans ce milieu urbain, entrelacs de rues, d’enseignes lumineuses et de voitures montré exactement comme les paysages sauvages ou ruraux de l’ile. Et c’est d’une envoutante fluidité, sans mièvrerie aucune mais avec le trouble de ce bain pris à deux, père et fils, pratique banale au Japon et qui prend ici la dimension d’une réconciliation profonde, profonde parce que chacun reste qui il est, singulier.

Très doucement, sans effet de manche, Naomi Kawase déploie les variations et les motifs de son grand poème à l’unicité du monde. Terre et mer et vent, hommes et femmes, arbres et bêtes, campagne et ville, nature, civilisation urbaine et mondes invisibles ne font qu’un, un seul univers –ou plutôt un seul «plurivers», ou «multivers», comme l’ont récemment proposé plusieurs penseurs (Bruno Latour, Jean-Clet Martin, Christoph Eberhard…).

Que le lecteur ne se laisse pas intimider par ces références, rien n’est moins abstrait que l’approche des êtres et des sentiments par Naomi Kawase. Et bien peu de scènes de cinéma sont aussi émouvantes que celle qui a pour enjeu de dépasser la plus fondatrice des oppositions, entre la vie et la mort, alors que s’éteint la mère de Kyoko entourée de son mari, de sa fille et des villageois.

Ceux-ci la considéraient comme une chamane, à mi-chemin entre être humain et divinité: contrairement à ce que croit le naïf Kaito, il n’y a pourtant rien d’impossible ni de scandaleux à ce qu’elle meurt, elle aussi –comme meurent les puissances invisibles qui existent dans les vagues, dans les arbres, dans les corps adolescents. Si cette femme est bien dotée de pouvoirs «surnaturels», cela se traduit en donnant à partager par tous, dans le moment même de sa mort, la perception de ce qui continue de vivre, individuellement et collectivement, et que manifestent les chants partagés autour de son lit de souffrance.

La possibilité de l'espoir

Depuis le tout premier plan du tout premier film de Naomi Kawase (Suzaku, Caméra d’or à Cannes 1997), qui était alors non un plan de mer mais l’image d’un arbre immense, la cinéaste élabore des invocations «chamaniques», qui font se croiser intimité et cosmos, y compris dans son œuvre documentaire qui en livre la dimension personnelle.

D’une nage rêvée comme une danse sous-marine à la flèche d’un trajet à vélo le long de la plage, du sang écarlate sur le pelage parfaitement blanc d’une chèvre égorgée aux étranges circonvolutions d’un arbre qui semble un dragon comme ceux tatoués sur le dos des hommes, dans le tissage de l’infime et de l’immense qui comprend aussi les états intermédiaires (le village, le lycée), Still the Water ne cesse de recomposer des manières d’être au monde, par la présence, par le geste, par la parole.

Exemplaire est le moment où les mots circulent affectueusement entre Kyoko, son père et sa mère, miroitement en écho à la lumière du soleil qui joue entre les branches du banian plusieurs fois centenaire. Même lui, imposante et labyrinthique matérialisation d’on ne sait quelle divinité, se révélera mortel.

Mais après l’amour dans ce territoire hybride par excellence qu’est la mangrove, à l’unisson d’une humanité quand même encore jeune et un moment réconciliée avec l’infini de la mer comme avec son propre corps, la voix du vieux «Papy Tortue» veut bien affirmer malgré tout la possibilité de l’espoir.      

Still the Water 

De Naomi Kawase, avec Jun Yoshinaga, Nijiro Murakami, Tetta Sugimoto, Makiko Watanabe, Miyuki Matsuda, Fujio Tokita. 

Durée : 1h59. Sortie le 1er octobre.

Séances

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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