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Les îles du Salut: le bagne devenu «paradis» pour les touristes cherche à retrouver la mémoire

Hélène Ferrarini, mis à jour le 07.10.2014 à 18 h 56

Longtemps, la Guyane a tourné le dos à cette partie de son histoire, mais les choses sont en train d'évoluer et l'idée de patrimoine historique fait son chemin.

L'île Royale / Aah-Yeah via FlickrCC License by

L'île Royale / Aah-Yeah via FlickrCC License by

Cayenne, Guyane

Au large des côtes guyanaises, les Iles du Salut jouissent d'une image ambiguë, entre souvenirs du bagne et archipel paradisiaque. Le cocktail parfait pour un conflit d'usage entre lieu de mémoire et espace de loisirs.

Ce paradoxe est celui du bagne en Guyane: il participe de la mauvaise image de la région, mais est aussi un atout touristique. Avec 56.000 visiteurs, c'est de loin le lieu le plus fréquenté de la région. Ce chiffre reste modeste, mais il compte à l'échelle de la Guyane, dernière région française en termes de fréquentation touristique.

Page d'accueil du site des Iles du Salut

Pendant son siècle d'existence (de 1852 à 1946) le bagne a essaimé des camps sur tout le littoral guyanais. Les Iles du Salut lui ont été dévolues dès le début de la transportation. L'archipel est composé de l'île Royale, la plus grande, Saint-Joseph et la petite île du Diable, qui ne se visite pas et où fut, entre autres, détenu Dreyfus. «Trois îles pour le bagne: un dispositif unique», résume Michel Verrot, directeur adjoint de la DAC, la Direction des affaires culturelles de Guyane.

La mémoire délaissée

Serge Colin organise des visites guidées de l'île Royale depuis dix-huit ans. Son discours est rôdé. Avec son groupe d'une trentaine de personnes, il arpente l'île en distillant des anecdotes historiques. La visite passe par les bâtiments du camp de la transportation. Le camp, c'est l'enfermement dans l'enfermement. Les bagnards y passaient la nuit. Une cour rectangulaire, au centre de laquelle trône un imposant manguier, est encadrée par les anciens dortoirs et cuisines des bagnards.

Un dortoir regroupait une centaine de condamnés, où chacun disposait de cinquante centimètres de large pour s'étendre sur un bas-flanc collectif mangé par la vermine. Alors que le guide évoque les règlements de compte au couteau qui s'y déroulaient la nuit entre bagnards, des vacanciers ont mis à griller des cuisses de poulet sur un feu sous le manguier. «On n'est pas là pour respirer l'odeur du barbecue. C'est un lieu de mémoire ici, des gens y ont vécu!», s'emporte le guide, avant de faire quitter l'enceinte du camp à son groupe. Laissant la famille Benoît à son barbecue. Venue passer le week-end aux Iles du Salut, elle a tendu ses hamacs aux barreaux métalliques des petites fenêtres des dortoirs de bagnards.

Les tarifs suivent l'«histoire»:
240 euros la nuit au mess des officiers,
10 euros le hamac dans le dortoir des bagnards

 

Aux Iles du Salut, les bâtiments du bagne ont été reconvertis en lieux d'hébergement pour les touristes. Et en fonction des budgets, on dort côté gardien ou côté bagnard. Les chambres climatisées à l'étage de l'ancien mess des officiers coûtent 240 euros pour deux personnes en pension complète. Les maisonnettes de surveillants du bagne sont à 70 euros la nuit pour une chambre aux murs nus et une vaste pièce d'eau. Les plus fauchés se retrouvent dans les dortoirs des bagnards, où tendre son hamac est facturé 10 euros par l'auberge qui gère toute l'offre l'hébergement sur l'île Royale. D'ailleurs à l'auberge, on appelle pudiquement ces anciens dortoirs la «Case-Hamac». Une dénomination qui ne permet pas aux touristes comme la famille Benoît de savoir à l'avance qu'ils dormiront dans d'anciens lieux de détention.

Le peu de cas qui est fait de l'histoire de ces lieux peut surprendre, il est pourtant à l'image du délaissement mémoriel qu'a connu le bagne. Lorsque le bagne a fermé il y a soixante ans, les lieux ont été abandonnés et pillés. Les habitants de la région préfèrent tourner le dos à cette histoire sordide, imposée par la métropole à sa colonie sud-américaine.

«Il y a quelques années, le bagne n'était pas un patrimoine pour les Guyanais», explique Michel Verrot. Soixante-dix mille condamnés de France métropolitaine et de ses colonies furent envoyés dans les bagnes guyanais pendant leur siècle d'existence. Beaucoup y laissèrent la peau entre fièvres tropicales et conditions de travail éprouvantes. Les survivants restés en Guyane se sont fondus dans la population locale et les familles ne font pas grand état de cette généalogie. 

La Guyane commence à accepter ce patrimoine

Aucune mise en valeur patrimoniale n'est effectuée. Les visiteurs sont livrés à eux-mêmes. Michel Verrot a pu observer des «comportements déplacés»: des personnes mimant un condamné à mort ou s'allongeant dans les cellules individuelles du quartier disciplinaire. «Ce n'est pas très sain de jouer à cela...», commente-t-il sobrement. Des attitudes que Michel Verrot met sur le compte de l'abandon des lieux. «Si les choses sont présentées avec désinvolture, alors les gens adoptent des attitudes désinvoltes», analyse-t-il.

Mais le vent tourne sur les Iles du Salut. Après plusieurs accidents dus à des chutes de cocotiers sur des visiteurs, une prise de conscience a lieu en 2011. «La priorité est de sécuriser les lieux», explique Michel Verrot qui a en charge la mise en valeur des Iles du Salut. Cette démarche s'inscrit dans un phénomène plus large de patrimonialisation du bagne au sein de la société guyanaise. «Aujourd'hui, l'acceptation de ce patrimoine est en marche», observe le directeur adjoint de la DAC.

Si les choses sont présentées avec désinvolture, alors les gens adoptent des attitudes désinvoltes

Michel Verrot

Mais «la mise en valeur est encore insuffisante», reconnaît-il. Sur l'île Royale, on trouve bien un petit musée gratuit et les visites guidées payantes, mais aucun panneau explicatif, ni dépliant. Sur Saint-Joseph, aucune information. Les ruines y sont officiellement interdites au public, mais nombreux sont ceux à aller se perdre dans le dédale de cellules envahies par la végétation luxuriante.

Depuis 2011, la DAC travaille de concert avec le Cnes, Centre national des Etudes spatiales, propriétaire des Iles du Salut, pour y mener des travaux de sécurisation, d'entretien et de rénovation. Cette tâche de grande ampleur va prendre des années. A moyen terme, l'hébergement dans d'anciens lieux de détention pourrait être remis en question, mais «chaque chose en son temps», avance Michel Verrot.

C'est que les Iles sont loin de se résumer au bagne. Et Michel Verrot en est bien conscient. «On va aux Iles du Salut un peu pour les vestiges du bagne, un peu parce que c'est un lieu magnifique, un peu pour le plaisir de se baigner dans l'anse Le Goff», énumère-t-il en oubliant la pêche, autre motif de visite de l'archipel. Si le processus de patrimonialisation est en cours, l'équation à résoudre reste complexe aux Iles du Salut.

 

Hélène Ferrarini
Hélène Ferrarini (23 articles)
Journaliste
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