EconomieMonde

L'Islande à la recherche de la croissance verte

Catherine Bernard, mis à jour le 16.10.2014 à 13 h 13

Contrainte à la quasi-banqueroute par la crise financière de 2008, l'Islande mise son avenir sur une croissance plus durable et exploitant son énergie débordante. Pas si simple...

Geysir, Islande avril 2010. REUTERS/Lucas Jackson

Geysir, Islande avril 2010. REUTERS/Lucas Jackson

Si la croissance verte existe, c'est en Islande qu'elle se trouve. Mais... existe-t-elle vraiment? Telle est la question que pose la lecture du rapport qu'a consacré l'OCDE à la performance environnementale de la petite république septentrionale. Un rapport, sorti début septembre, qui pousse à réfléchir à cette notion très à la mode, mais un peu vague tout de même de «croissance verte». 

A priori, l'Islande est un pays (presque) modèle: très peu d'habitants (moins de 330.000) sur une superficie égale à un petit cinquième du territoire français; une nature sauvage, brutale –les éruptions volcaniques à répétition le rappellent régulièrement au souvenir collectif–, mais débordante d'énergie, au sens propre: ici, chauffage et eau chaude sont exclusivement fournis par la géothermie ou par l'hydroélectricité. 

L'air et l'eau sont purs, et l'économie extrêmement sobre en CO2

L'environnement au secours de l'économie

De quoi donner des idées aux responsables politiques, contraints à une profonde remise en cause par la très violente crise financière de 2008: le petit pays avait dû payer l'addition de l'hypertrophie d'activités bancaires qui l'avait envahi au cours de la dernière décennie. 

Pourquoi ne pas miser sur une croissance plus durable que celle permise par la finance?  Banco. En pleine crise, le pays introduit une taxe carbone, et met sur pied un plan contenant 50 propositions pour une transition vers une économie verte, voté en 2011 par le Parlement. En 2007, il avait déjà rejoint l'ETS (le marché des droits carbone européen), y soumettant même son importante flotte de pêche. Les pêcheurs sont également depuis 2012 soumis un impôt sur «la rente sur la ressource», une façon de leur faire payer l'utilisation d'une ressource naturelle et le système de quotas les incite à rester circonspects dans leur pêche, favorisant ainsi la reproduction des stocks halieutiques. 

Sous-traitant en énergie

Mais il faut bien vivre: grâce à son électricité bon marché exclusivement produite à partir d'énergies renouvelables, l'Islande devient une importante base de production d'aluminium: Alcoa, Rio Tinto, et Nordural y ont tous trois implanté d'importantes installations ces dernières années.

Et avec la crise, les touristes, jusqu'alors peu nombreux à profiter de cette destination réputée coûteuse, ont eux aussi commencé à affluer. Ils sont déjà plus 650.000 à venir sur l'île chaque année, et ce chiffre pourrait doubler d'ici 2020. Le tourisme contribue désormais à hauteur de 6% au PIB.

La délicate équation

Mais ces deux sources de revenus ne sont pas sans contrepartie environnementale: pour répondre aux besoins de la production d'aluminium, il a fallu construire de nouvelles centrales électriques. La production électrique a plus que doublé depuis l'an 2000 et elle atteint un niveau cinq fois supérieur à ce que justifieraient les seuls besoins de la population. 

La construction de ces centrales –et de ces usines– a provoqué d'intenses débats dans le pays, comme en témoigne le mélancolique commissaire Erlandur dans l'un de ses derniers opus, Etranges Rivages. Si l'énergie est «verte», les centrales et les usines le sont parfois moins.

L'exploitation de la géothermie provoque des émissions de SxOy (oxydes de soufre) et de H2S (hydrogène sulfuré, à l'odeur caractéristique d'oeufs pourris): leur volume a doublé depuis l'an 2000 et elles commencent à devenir importantes dans certaines régions. Attention, prévient également l'OCDE: la géothermie ne serait en fait pas une source d'énergie si renouvelable que cela. Son potentiel n'est pas inépuisable, même s'il n'est pas, pour l'instant, évalué.

Surtout, le pays s'est rendu dépendant de trois industriels étrangers travaillant totalement hors sol (le minerai est importé, l'aluminium exporté). Est-ce vraiment un mode de développement durable? «Peut-être l'Islande pourrait-elle se diversifier, et faire profiter de son énergie verte d'autres industries, comme les data-centers informatiques?», suggère Ivana Capozza, analyste de politique économique à la direction de l'environnement de l'OCDE. La question reste tout de même posée: s'il n'y a pas de doute qu'il vaut mieux produire avec une électricité «verte», l'abondance de cette même électricité verte ne contribue-t-elle pas à entretenir des modes de croissance non durables? 

Le tourisme, lui non plus, n'est pas toujours «durable». Son développement est allé bien plus vite que celui des infrastructures appropriées, et surtout, environnementalement réfléchies. Certains des sites les plus spectaculaires sont aussi ceux des plus intéressantes pour l'exploitation géothermique ou hydroélectrique. Et les touristes contribuent à une érosion des sols déjà très importante –elle touche 40% du pays.

Même les célèbres moutons islandais subissent indirectement les critiques de l'OCDE:  leur pâturage sauvage est l'une des causes de cette intense érosion. «Le problème est que les éleveurs reçoivent des subventions qui les incitent à préserver un cheptel important sans modifier les pratiques de pâturages, qui pourraient être un peu plus régulées», explique Ivana Cappozza. Bref, pas de croissance verte sans pâturages régulés.

Toujours remettre l'ouvrage sur le métier

A lire ce rapport, les optimistes risquent de prendre un petit coup au moral. La croissance verte serait-elle un mythe? Mais ils ont tort, si l'on écoute Ivana Capozza:

«Non, vraiment, l'Islande est sur la bonne voie! Elle continue à prendre des mesures très positives: le pays a une liste de sites hydroélectriques potentiels les moins nuisibles pour l'environnement, il développe un système de certification pour le tourisme où l'environnement tient une large part, etc. Et surtout, l'Islande a démontré que l'on pouvait miser sur l'environnement en pleine période de crise!»

Espérons que l'OCDE a raison...

Catherine Bernard
Catherine Bernard (148 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte