Culture

Dix ans après «American Idiot», requiem pour l'opéra-rock

Manuel Perreux, mis à jour le 12.12.2014 à 18 h 44

Il y a une décennie, Green Day sortait le dernier grand succès du genre. Déjà, à l'époque, l'exercice était rarissime: qui oserait maintenant?

Détail de la pochette de «American Idiot» de Green Day (Reprise).

Détail de la pochette de «American Idiot» de Green Day (Reprise).

À l'automne 2004 déboule le projet inattendu d'un groupe de punk-rock californien qui va immédiatement devenir le porte-parole de la contestation de la guerre en Irak avec ce qui est souvent considéré comme un des meilleurs albums de la décennie. Surtout, American Idiot de Green Day demeure, dix ans après sa sortie, le dernier opéra rock à avoir connu un vrai succès grand public, avec plus de 15 millions d'unités vendues à travers le monde.

Si la chanson éponyme est passée en boucle sur les ondes et a été suivie par pas moins de quatre singles, on a tendance à oublier que les treize pistes suivent un fil narratif complet autour d'un personnage baptisé Jesus of Suburbia. Ce Jésus de la banlieue est un ado qui perd progressivement ses repères dans le monde qui l'entoure, ne comprend plus ses proches, son pays parti en guerre et décide de fuir vers une grande ville. Livré à lui-même, il est partagé entre rébellion et désespoir et se crée un alter ego qui va lui faire découvrir la drogue, l'amour et le mener à relativiser sa vie de jeune Américain.

L'exercice de l'opéra-rock a connu un grand succès dans les années 1960 et 70 à travers The Who et Pink Floyd, mais aujourd'hui, dix ans après, l'album de Green Day fait encore presque figure d'ovni: une production punk-rock avec une trame narrative globale, qui a même plus tard été adaptée en comédie musicale, à défaut d'une version cinéma restée dans les placards.

Suite au succès d'American Idiot, d'autres groupes ont tenté de réitérer l'expérience: Green Day lui-même sur son album suivant, 21st Century Breakdown, ou encore My Chemical Romance avec The Black Parade, avec une réussite commerciale et critique limitée. Là où on aurait pu croire à un retour des opéras-rock sur le devant de la scène, le concept impulsé par American Idiot a surtout fonctionné grâce à la qualité des chansons.

Ni comédie musicale, ni album-concept

On peut avoir l'impression que les artistes populaires modernes ont délaissé cette idée d'une musique ambitieuse, où se mêlent intrigue et personnages, comme il y a quarante ans. Ni comédie musicale (le projet n'est pas une mise en scène théâtrale avec des chansons) ni simple album-concept (il se veut plus concret dans la narration), l'opéra rock est intimement lié au rock progressif qui, dans sa diversité d'ambiances, d'instruments, de rythmes, facilite les projets narratifs longs et ambitieux. C'est ainsi qu'à la fin des années 1960 sont apparus les premiers exemples d’œuvres où des artistes de musique populaire ont créé un fil conducteur dans une démarche comparable à l'opéra. Un découpage sous formes d'actes, des personnages qui interagissent, des interludes, une construction théâtrale mais adaptée aux styles de l'époque.

The Story Of Simon Simopath de Nirvana (1969).

En pleine vague du rock psychédélique, les univers décrits dans les opéras rock mettent en avant un monde fantastique et irréel, où la créativité prime sur le rationnel. À une période où les Beatles partent dans des délires graphiques et burlesques avec les films Help! et Yellow Submarine, on découvre des projets musicaux avec des scenarii dignes de Lewis Carroll.

En 1969, le groupe Nirvana (premier du nom) sort The Story of Simon Simopath, l'histoire d'un enfant solitaire qui rêve d'avoir des ailes et qui, une fois adulte, décide d'embarquer dans une fusée où il rencontre un centaure et une minuscule déesse appelée Magdalena. Dans un style moins onirique mais tout aussi farfelu, le Tommy des Who est un garçon sourd, muet et aveugle qui, via le flipper, va retrouver ses sens et devenir un leader charismatique.

Vecteur de contre-culture

Mais la démarche artistique est souvent là pour porter un message global. L'art, à la fin des années 1960, est vecteur d'une contre-culture qui remet en cause les codes des sociétés occidentales, notamment l'autorité de l'armée ou du patriarcat. Le succès de l'opéra rock est grandement basé sur son contexte socio-politique: la vie après la Seconde Guerre mondiale pour The Wall de Pink Floyd, la révolte culturelle des sixties pour les Who. (De la même façon, Green Day se sera inspiré de l'administration Bush). Toutes les aventures, qu'elles aient un univers réaliste ou fantastique, semblent être motivées par la quête de la liberté.

Le propos, l'esthétique souvent très colorée et métaphorique, la nécessité de rester concentré sur la narration à travers les textes mais aussi les auto-références instrumentales (une mélodie répétée, voire modifiée) ont donné à l'opéra-rock une image «intello». Comme l'explique le sociologue Philippe Gonin, maître de conférences à l'Université de Bourgogne et compositeur, les artistes rock succombaient à la «tentation savante», une envie de crédibilité et de reconnaissance musicale au même titre que pour le classique.

La vague punk, à l'aube des années 1980, remet en cause le style complexe, expérimental, long et coûteux de ces grosses productions musicales, avec une cassure idéologique qui favorise le principe du do-it-yourself. Finies les interminables chansons compliquées, place à un rock plus viscéral et efficace.

L'opéra-rock ne va alors réapparaître que de temps en temps, par l'intermédiaire des anciennes gloires. Les styles musicaux désormais à la mode ne vont pas vraiment reprendre le flambeau.

Operation: Mindcrime de Queensrÿche

Le métal, notamment symphonique, va en être le plus proche, avec de nombreux exemples depuis 25 ans. «Le répertoire qui peut se rapprocher de cette définition d'"opéra-rock" est assez important: Ayreon, le projet Avantasia ou Therion», détaille ainsi Philippe Gonin. Mais ces albums, excepté peut-être le succès d'Operation: Mindcrime de Queensrÿche en 1988, n'ont pas vraiment pu sortir de leur niche et attirer un public plus large.

C'est peut-être cette raison qui fait que l'on a d'ailleurs du mal à trouver des traces de l'étiquette «opéra»: les genres nouveaux qui se sont développés après le rock progressif, qu'il s'agisse du rap, du trip-hop ou des musiques électroniques, ont d'abord voulu se faire un nom, être identifiés et populaires, avant de viser une quelconque ambition artistique élitiste.

Le principe d'«hip-hopera» existe bien, mais est souvent difficile à différencier des albums concepts, car peu d'artistes ont revendiqué l'idée d’opéra dans leur album. A Prince Among Thieves de Prince Paul, en 1999, a ainsi été considéré comme «la création la plus proche d'un vrai opéra rock que l'on puisse entendre» par le célèbre critique musical Robert Christgau, mais pas par son auteur.

Ses ingrédients ont trouvé refuge partout

«Rien ne disparaît, tout se transforme»: Lavoisier aurait eu là un exemple parfait pour son adage. Si l'opéra-rock en tant qu'entité n'a pas retrouvé sa popularité d'antan, ses ingrédients ont trouvé refuge un peu partout.

«L'importance donnée aux images, dans la composition puis dans l'adaptation cinématographique des opéras-rock, est ensuite devenue essentielle dans l'industrie musicale, explique François Ribac, sociologue membre de l'IASPM, maître de conférences à l'Université de Dijon et compositeur de théâtre musical. Avec les clips, on n'a jamais autant raconté des histoires. Il n'y a qu'à voir les formats 20 minutes de Peter Gabriel ou de Michael Jackson. C'est un nouveau langage visuel qu'on avait pas à l'époque de l'opéra, où on restait sur des mises en scène fixes similaires à un concert. Et là encore, on constate que les concerts d'artistes internationaux deviennent de véritables live shows, quand on voit les efforts visuels des spectacles de U2, Lady Gaga, Metallica ou Paul McCartney.»

La mise en scène a ainsi pris de l'ampleur car les styles musicaux sont devenus plus «vivants»: «La musique est devenue de plus en plus chorégraphiée depuis les années 1980, rappelle François Ribac. L'expression du corps est beaucoup plus présente que dans les années 1960, où elle se limitait presque aux seules artistes noirs américains, dans une tradition musicale plus dansante.»

Par ailleurs, si les opéras-rock sont devenus une rareté, ils n'ont pourtant pas été oubliés. Ces œuvres si singulières et les tubes qui les ont portées sont rentrés dans le répertoire populaire, et sont sources de réadaptations. Il n'y a qu'à voir les nouvelles versions de The Wall ou la Rock School de Mont de Marsan, qui a remonté Tommy il y a trois ans. Il y a toujours un public pour ces classiques, des auditeurs/spectateurs de la grande époque, mais aussi des plus jeunes.

«Les marqueurs culturels entre générations ont disparu, poursuit François Ribac. Là où on voyait des différences drastiques entre les goûts des parents et des enfants il y a quelques années, on constate maintenant un mélange des genres où les jeunes générations s'inspirent d'un héritage musical, dans l'écoute comme la composition.»

Sinon commencer expliquer le succès de groupes comme Mogwai, Archive ou Sigur Rós dont les créations instrumentales sont clairement dans le prolongement du rock progressif, sans parler des productions de Radiohead depuis OK Computer? Ils n'ont pas recréé d'opéras-rock mais en ont repris les codes musicaux, narratifs et parfois thématiques.

«Trop connotée années 70»

Dr Dee de Damon Albarn.

Ifaliantsoa Ramialison, doctorante à l'Université Paris Est de Créteil et membre de l'IASPM, a étudié toute la discographique de Damon Albarn (Blur, Gorillaz), dont l'opéra Dr Dee qu'il a écrit, enregistré et mis en scène en 2011. «Dr Dee était scientifique et médecin auprès d'Elizabeth Ier, explique-t-elle. Albarn s'est inspiré de sa vie, de sa jeunesse jusqu'à sa mort, pour décrire la société anglaise de l'époque.» L'opéra a été présenté pour la première fois en 2011 au Manchester International Festival, un événement qui cherche souvent des artistes populaires pour réaliser des œuvres originales transversales. Un album est sorti dans la foulée, reprenant les morceaux du spectacle: «Les morceaux sont très variés, certaines chansons folk-rock pourraient faire partie du répertoire de Blur, et même être éditées en singles, d'autres sont vraiment très orchestrales.»

Une trame narrative, des personnages, une mise en scène, des variations musicales... In serait tenté de faire un raccourci avec les opéras rock. «Les auteurs n'ont jamais parlé d'opéra-rock en présentant le projet, même les critiques ne lui ont pas donné cette étiquette, réfute Ifaliantsoa Ramialison. J'ai vu plusieurs fois "opéra-folk", mais au delà des critères esthétiques, l'expression "opéra-rock" est trop connotée années 1970. [...] Si l'idée, à l'époque, était de dire que les artistes populaires pouvaient faire de grandes œuvres musicales, le punk est passé par là et a remis en avant une démarche plus populaire. Quand Damon Albarn fait Dr Dee, il ne prétend pas faire de la grande musique mais rendre le classique plus abordable à travers un projet à mi-chemin entre la pop et l'opéra. D'ailleurs, dans la foulée, Albarn a participé à Undress for the Opera, qui avait pour but d'attirer le public de musique populaire vers l'opéra.»

Le punk n'aurait donc pas cassé le rock ambitieux des seventies mais lui aurait donné une leçon d'humilité, en montrant qu'au-delà de la sophistication de la musique, il faut surtout qu'elle parle au public. Les opéras-rock sont ancrés dans leur époque d'origine, quand les artistes pensaient incarner le changement en allant toujours plus loin dans leurs créations. Mais pour raconter une histoire il faut aussi savoir être simple et subtil. Et en tant qu'opéra punk, American Idiot est un peu la belle histoire d'une famille recomposée.

Manuel Perreux
Manuel Perreux (6 articles)
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