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Jean-Pierre Chevènement s'en va, 40 ans d'histoire de la gauche

Gaël Brustier, mis à jour le 29.09.2014 à 12 h 01

Trop souvent résumé au «un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne», c'est un acteur et un témoin de premier plan de notre histoire, de l’histoire de la gauche, qui a quitté (volontairement) le Sénat.

Jean-Pierre Chevènement, à l'université d'été du PS à La Rochelle en 2012. REUTERS/Stephane Mahe

Jean-Pierre Chevènement, à l'université d'été du PS à La Rochelle en 2012. REUTERS/Stephane Mahe

Dimanche soir Jean-Pierre Chevènement a, en quittant volontairement le Sénat, abandonné son dernier mandat sans renoncer néanmoins à peser sur le débat public. Mettant un terme à plus de quarante de vie politique élective, il entend continuer d’animer sa fondation Res Publica et d’influencer le débat public. 

Le parcours de Jean-Pierre Chevènement est celui d’une figure marquante de la gauche française, fondateur d’un Parti socialiste qu’il quitta en 1993, ministre de l’Industrie opposé au tournant libéral de 1983, ministre de la Défense opposé à la guerre du Golfe...

 

... Ministre de l’Intérieur opposé à la politique corse de Lionel Jospin, il claqua trois fois la porte du gouvernement auquel il appartenait pour défendre son point de vue.

La gauche lui doit le Poing et la Rose, la rédaction du programme «Changer la Vie», celle du Programme commun puis des 110 propositions, les premières listes paritaires et quelques mémorables controverses politiques et idéologiques…

Chevènement, c’est plus de quarante années d’histoire de la gauche. Témoin gênant pour une bonne partie de celle-ci? Probablement. En tout état de cause, Jean-Pierre Chevènement est surtout un témoin marquant des dernières décennies.

La SFIO plutôt que le PCF, François Mitterrand plutôt que Guy Mollet…

Tout commence pendant l’ère gaullienne…  Jeune haut-fonctionnaire, Jean-Pierre Chevènement a fait le choix de la vieille SFIO plutôt que du PCF ou du PSU. Il rencontre au début des années 1960 Didier Motchane avec lequel il fonde le Centre d’études, de recherche, et d’éducations socialistes (Ceres). En quelques années, aidé de Georges Sarre, un syndicaliste postier FO au Centre de Tri de Paris-Brune, ils vont se rendre maîtres de la Fédération de Paris de la SFIO. C’est là qu’ils inventent, avec un graphiste –Berriet– un logo qui va faire son chemin: le Poing et la Rose.

Emblème des socialistes parisiens, il fallut attendre le Congrès d’Epinay de 1971 pour que celui-ci devienne l’emblème du Parti socialiste refondé.

Didier Motchane expliqua plus tard le sens du poing et la rose. Paraphrase marxienne de Hegel, faisant du Hic Rodhus Hic Salta (Ici est Rhodes, ici saute, qui signifie que c’est ici et maintenant qu’il faut faire ses preuves) un «Hier ist die Rose, hier tanze» (Ici est la rose, ici il faut danser), il symbolisait tout à la fois le sursaut de la décision (le poing) et le bonheur ou la construction de la société socialiste (la rose). Mais l’apport de Jean-Pierre Chevènement au PS ne se résume pas au poing et la rose.

Dès les années 1960, le Ceres fait sienne l’idée d’une union de la gauche entre Parti communiste et socialistes. L’idée d’un programme commun de gouvernement, de la stratégie d’union de la gauche, le travail mené auprès de François Mitterrand et son «importation» dans la SFIO: c’est en grande partie le Ceres. Le groupe de Jean-Pierre Chevènement cherche, par le socialisme, à doter la France d’un projet mobilisateur pour l’après-gaullisme.  «Anti-anti-marxistes» comme ils aimeront souvent à se définir, les fondateurs du Ceres prêtent leur plume et leurs talents au candidat à l’élection présidentielle de 1965 François Mitterrand puis obtiennent de la Cité Malesherbes (siège de la SFIO) et de Guy Mollet quelques moyens pour éditer des Cahiers du Ceres, dont le premier est consacré à l’industrie.

En 1969, le candidat socialiste à l’élection présidentielle, Gaston Defferre, obtient environ 5% des suffrages. La SFIO apparaît comme un parti moribond. Pourtant, pour Chevènement et ses amis, c’est bien de là que tout peut partir. Ils ne croient ni en un PCF toujours tenu d’une main de fer ni dans la stratégie du PSU qui est de construire –sans véritable succès– un Parti socialiste idéal à côté du Parti socialiste réel.

Pour le Ceres, la gauche doit accéder au pouvoir. Elle ne peut le faire que sur la base de son unité, d’un projet renouvelé et en se dotant d’une figure rassembleuse. Cette analyse, François Mitterrand la fait également de son côté…

De la fondation du Parti socialiste au projet de 1981

En 1971, fort de quelque 8% des mandats au Congrès d’Epinay, le Ceres permit à François Mitterrand de prendre la tête d’une formation politique à laquelle il n’appartenait pas vingt-quatre heures auparavant. Beaucoup ne virent pas immédiatement la portée de ce Congrès.


 

Il s’agissait, avant de «débattre idéologiquement» avec le Parti communiste français, de lui proposer un programme commun de gouvernement et de réaliser l’Union de la Gauche.

Qu’est-ce alors que le socialisme pour Jean-Pierre Chevènement?

«L’autogestion, plus l’ordinateur», écrit-il  en préface à Clés pour le socialisme, livre théorique de Didier Motchane préparatoire à la signature du programme commun.

En pleine fièvre post-1968, le Ceres fut très vite le réceptacle des aspirations des jeunes militants venus Parti socialiste pour «changer la vie». Son poids dans le parti croît jusqu’à atteindre 25% de ses militants en 1975. Passé d’un groupe d’experts et de jeunes intellectuels au cours des années 1960 à un véritable courant organisé au cours des années 1970, il passe alors pour une aile gauche sinon gauchiste du PS. Mitterrand le compare au courant «gauchiste» de Carlos Altamirano au sein du PS chilien. On aurait néanmoins tort d’en rester à cette vision des choses…

Pendant les années 1970, Jean-Pierre Chevènement, député du Territoire-de-Belfort, anime donc un courant très dynamique. Avec une revue mensuelle, des colloques, une école de formation, le Ceres contribue à former des générations de cadres et de militants, à peser sur la ligne politique de la gauche et à modeler les thèmes qui porteront la gauche au pouvoir en 1981. Nombre d’actuels responsables du Parti socialiste sont alors passés par le Ceres avant de rejoindre d’autres courants.

Après avoir écrit (sous le pseudonyme de Jacques Mandrin) Socialisme ou Social-médiocratie en 1969, il publie Le vieux, la Crise et le Neuf en 1975 puis Etre socialiste aujourd'hui en 1979. Ses revues successives –Cahiers du Ceres, Frontière, Repères, Non!, Enjeux pour la République et le Socialisme– animées par Didier Motchane avancent de nouvelles idées: autogestion, débats sur la transition au socialisme, sur l’expérience chilienne, sur le «compromis géographique» entre Nord et Sud nécessaire à l’Europe, sur le rôle des socialistes dans l’entreprise etc.

Courant dynamique et turbulent, le Ceres commence vite à agacer le nouveau Premier secrétaire du PS. François Mitterrand, soucieux de garder les mains libres, rejette le Ceres dans l’opposition interne jusqu’en 1979, date du Congrès de Metz

 

En effet aux Congrès de Pau et de Nantes, François Mitterrand écarte le Ceres au profit, notamment, des amis de Michel Rocard.

Tout oppose Jean-Pierre Chevènement et Michel Rocard: la conception du rôle de la France dans le monde, la conception de l’Europe, la définition de l’autogestion et la place du marché. A Metz, François Mitterrand va chercher auprès du Ceres le soutien nécessaire pour diriger le PS avec la majorité. 

 

François Mitterrand et Jean-Pierre Chevènement d’un côté, Michel Rocard de l’autre, c’est, dans la légende socialiste, la querelle de la «première» et de la «deuxième» gauche. Chevènement y répond ainsi:

«Mettons fin aux faux débats. L'autogestion ne s'oppose pas à l'union, la décentralisation ne s'oppose pas à la conquête de l'Etat et à sa transformation, le contrôle des travailleurs ne s'oppose pas aux nationalisations ou à la planification, les identités régionales ne s'opposent pas à la sauvegarde de l'indépendance nationale face au capitalisme des multinationales.»

Chargé de rédiger le «Projet socialiste», Jean-Pierre Chevènement le divise en trois parties –Comprendre, Vouloir, Agir– et lui assigne pour mission de lutter contre le «capitalisme multinational».

Les années Mitterrand et la conversion à la République

En mai 1981, après la victoire de François Mitterrand, Jean-Pierre Chevènement entre au gouvernement.

Dès le Congrès de Valence de l’automne, il met en garde les socialistes. Pour le Ceres, souvent présenté comme une «aile gauche» ou une «aile marxiste» du PS, les conditions ne sont pas réunies pour la transition au socialisme. Rappelant que l’ambition du Ceres a toujours été d’être l'«axe» du PS, Jean-Pierre Chevènement pose ainsi l’équation du socialisme tel que le Ceres entend le défendre après 1981:

«Mai 68 + la rigueur intellectuelle.»

A partir de 1983, c’est le thème républicain qui va dominer le discours de Jean-Pierre Chevènement: la République, une politique extérieure indépendante des blocs constituent l’ossature de la matrice socialiste républicaine que Jean-Pierre Chevènement et ses amis commencent à promouvoir à l’intérieur du PS. On retrouve certains thèmes du Ceres mais, progressivement, en matière d’éducation par exemple, c’est l’idée républicaine qui domine. Evolution doctrinale à l'épreuve du pouvoir ou conversion sémantique? Probablement un peu des deux...

Ministre de la Recherche et de l’Industrie, il démissionne en mars 1983 pour protester contre le choix fait par François Mitterrand de ne pas quitter le SME. En septembre de la même année, il rappelle aux socialistes réunis en Congrès à Bourg-en-Bresse, ce qui était l’ambition du projet socialiste pour les années 1980:

«Le Projet socialiste ne nous invitait-il pas d'ailleurs à redonner un sens à l'histoire de la France, dès lors qu'elle ne s'identifie plus à un message universel, la France cesse d'exister. La France a une ambition collective ou elle ne l'a pas. Si je devais encore citer Jaurès: “Un peu d'internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène.”»

Il rappelle ce qui fonde sa décision de s’opposer au choix de mars de rester dans le SME:

«Vous connaissez les objections d'ordre économique que nous faisons au Système monétaire européen. Il crée un air raréfié pour notre développement industriel.»

Il suggère aux socialistes d’adosser leur projet, leur vision à un Etat républicain restauré:

«L'Etat républicain, c'est le refus des clientèles, c'est le patriotisme, c'est la capacité de mettre au-dessus de tout l'intérêt public.»

En 1986, le Ceres change de nom pour devenir Socialisme et République. 

 

Conséquence de la redécouverte de la thématique républicaine par le Ceres, ce changement est aussi la précision d’une divergence qui va croissant avec un PS qui mise davantage sur le projet européen que sur la République pour remplacer ce mythe mobilisateur qu’était la «transition au socialisme».

Le départ du PS et la création du Mouvement des Citoyens

De tous temps, Jean-Pierre Chevènement a eu la volonté de promouvoir une politique extérieure de la France indépendante des blocs, hors du giron des Etats-Unis. De son analyse des rapports de forces internationaux dépendent ses différentes prises de position politiques.

La politique extérieure

La guerre du Golfe, l’adhésion du PS à la géopolitique du «nouvel ordre mondial» de George Bush (père) poussent Jean-Pierre Chevènement à quitter le gouvernement en 1991.

Ministre de la Défense démissionnaire, il consacre deux ouvrages à cette question. Une certaine idée de la République m’amène à... expose les raisons de sa rupture avec la politique extérieure de François Mitterrand et ses conceptions politiques.

En 1995, il publie Le Vert et le noir: Intégrisme, pétrole, dollar (le Vert pour l’islamisme et le billet vert et le Noir pour le pétrole) écrit après un voyage au Moyen-Orient. Il y décrit les conséquences de la géopolitique des Etats-Unis.

La guerre du Golfe (1991), le Congrès de l’Arche du Parti socialiste (1991) et le débat sur le traité de Maastricht (1992) amènent progressivement Jean-Pierre Chevènement et ses amis à s’éloigner et quitter le Parti socialiste. Il fonde alors le Mouvement des Citoyens. Il s’attache à refonder la gauche sur une base républicaine. Opposé au traité de Maastricht et aux politiques monétaires et budgétaires qui en découlent, ce parti rassemble entre 5.000 et 10.000 membres, plusieurs parlementaires. Ses premiers résultats sont décevants (2,54% aux élections européennes du 13 juin 1994) mais il va devenir un partenaire à part entière de la Gauche plurielle en 1997 et servir d’école de formation à nombre de militants qui rejoignent ses rangs (on cite fréquemment Natacha Polony ou Emmanuel Macron).

Le MDC est alors membre de la Gauche plurielle, qui emporte à la surprise générale les élections législative anticipée de 1997. Devenu ministre de l’Intérieur du gouvernement de Gauche plurielle de Lionel Jospin en juin 1997, Jean-Pierre Chevènement promeut un politique d’accès à la citoyenneté, un nouveau rapport de la gauche avec la sécurité… 

On le voit bouder ostensiblement à un meeting parisien se déroulant en présence de Tony Blair dont l’entreprise idéologique et politique lui déplait en de très nombreux points. Rétrospectivement son jugement sur la Gauche Plurielle est pour le moins sévère:

«La “gauche plurielle” où les Verts servaient d’éclaireurs et le Parti communiste de voiture-balai. Mais l’alliance avec les Verts a corrompu l’idéologie socialiste, traditionnellement ancrée dans le rationalisme et la croyance au progrès. La “gauche plurielle” n’avait pas de projet. Cela s’est vu assez vite.»

C’est sur la question corse qu’il rompt dès lors avec Lionel Jospin. Bien des années plus tard, Manuel Valls, ancien conseiller de Jospin à Matignon et nouveau ministre de l’Intérieur, donne raison rétrospectivement à Jean-Pierre Chevènement au cours de l’Université d’été de 2013 du MRC, dont il est le président d’honneur.

De l’élection présidentielle au Sénat...

En 2002, Jean-Pierre Chevènement est candidat à l’élection présidentielle. Il met en avant la République, entend «rassembler les républicains des deux rives». Un Pôle républicain rassemblant des personnalités issues d’horizons divers soutient sa candidature, qui dénonce le conformisme de la droite et de la gauche d’alors avec l’orthodoxie européenne. On lui impute alors (davantage qu’à Christiane Taubira qui a pourtant obtenu 2,32% des voix) l’échec de Lionel Jospin à se hisser au deuxième tour de l’élection présidentielle.

Il crée ensuite, en 2005, la Fondation Res Publica, qui, en près de dix ans, a organisé des dizaines de colloques et de tables rondes. Industrie, situation internationale, rapports Nord-Sud, politique monétaire, éducation, recherche, peu de sujets échappent aux travaux de cette fondation… Il est un sujet que Jean-Pierre Chevènement tient pour essentiel et déterminant c’est la relation avec l’Allemagne. Il y a consacré deux ouvrages: France-Allemagne, parlons franc! et, plus récemment, un livre consacré au centenaire de la Première Guerre mondiale et à la situation internationale actuelle. La relation équilibrée avec l’Allemagne demeure la clé, selon lui, de la construction d’une Europe indépendante...

Depuis dimanche, pour la première fois depuis 1973, Jean-Pierre Chevènement n’a plus aucun mandat. Vingt-neuf années au sein du Parti socialiste, près de vingt en dehors, font de Jean-Pierre Chevènement un acteur et un témoin de premier plan de notre histoire, de l’histoire de la gauche.

De l’autogestion à la République, de la rédaction du Programme commun à son rôle de représentant auprès de la Russie, il garde pour fil rouge de sa pensée l’idée qu’une France indépendante des blocs hier, des Etats-Unis (et de la Chine) aujourd’hui est la clé pour bâtir une Europe dont l’indépendance et le rôle de médiateur dans le monde, entre Nord et Sud, lui permettrait de «jouer mondial». C’est la condition pour que nos sociétés renouent avec le progrès et l’émancipation pense-t-il...

 

Gaël Brustier
Gaël Brustier (110 articles)
Chercheur en science politique
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