Les femmes peshmergas, héroïnes trompeuses de la société kurde

Soma en démonstration de maniement d’armes dans la caserne de l’unité des femmes peshmergas à Souleymanieh. Photo: Delphine Darmency.

Soma en démonstration de maniement d’armes dans la caserne de l’unité des femmes peshmergas à Souleymanieh. Photo: Delphine Darmency.

Aussi déterminées que leurs frères, les combattantes kurdes irakiennes, actuellement en lutte contre l'organisation État islamique, méritent leur célébrité, mais souffrent toujours d'un statut inférieur.

Kurdistan irakien

«S’ils ont besoin de moi, j’y vais!» A 65 ans, assise sur le canapé du traditionnel salon de réception oriental de sa maison à Erbil, Bahia, ancienne peshmerga, n’a peur de rien.

En août 2014, les combattants ont repris les armes. Depuis 1991, après des décennies de lutte contre leurs bourreaux de Bagdad, les Kurdes d’Irak jouissaient de la paix. Apparus en 1946 dans les montagnes de la frontière Iran/Irak, les «peshmergas», «ceux qui ne craignent pas la mort», se sont battus contre les autorités centrales irakiennes. Aujourd’hui, c’est l’organisation État Islamique (EI) qu’ils affrontent, sur 1.000 km de frontière. Et Bahia s’amuse de se dire prête à y retourner.

Depuis son mariage en 1970 avec un important commandant de la résistance, elle est en lutte. Comme l’écrasante majorité des femmes qui se battaient à l’époque, elle ne portait pas d’arme dans cette guerre. Pourtant, elle se sent combattante au même titre que les hommes:

«Je suis peshmerga et femme de peshmerga! Une bataille, ça ne se gagne pas qu’avec ceux qui ont un fusil à la main. Il y a besoin de personnes qui soignent, qui nourrissent et qui acheminent les armes.»

Un haut motif de respectabilité

Fille d’un cheikh acquis à la cause nationale, Bahia parcourt les montagnes, ses trois filles sous le bras, au gré des raids de l’armée irakienne et des offensives de l’unité de 50 combattants que dirige son mari. «Elle cousait de l’argent dans les ceintures et cuisinait tous les jours pour deux douzaines d’hommes en arrière du front», raconte sa fille aînée Hiro. «Les autres épouses étaient généralement plus loin de la bataille et je n’en ai jamais vu se battre directement, se souvient Bahia. Je n’ai pas porté les armes moi-même car il y avait les enfants. Mais les hommes doivent se battre, c’est leur devoir! Je me souviens d’un jour où, après une défaite, un homme a déposé son fusil à terre. Je lui ai tendu ma fille que je portais dans les bras, j’ai ramassé l’arme et je lui ai dit: "C’est une honte! Si tu ne te bats pas, occupe-toi d’elle et c’est moi qui vais y aller!"»

Aujourd’hui, appartenir à une famille de peshmergas est un très haut motif de respectabilité. «Quand un jeune me croise dans la rue, s’il me connaît, il met sa main sur son cœur», explique Bahia, qui est veuve depuis peu et a vu défiler aux funérailles de son époux tout ce qu’il y avait de notables civils et militaires à Erbil.

Pourtant, à la création des institutions régionales kurdes à partir de 2005, après la chute de Saddam Hussein, les femmes n’ont pas pu toucher de pensions d’anciennes combattantes au même titre que les hommes. «Il fallait cinq témoins pour attester qu’un homme était un vrai peshmerga, et cela ouvrait des droits à un salaire du gouvernement, raconte Hiro, 43 ans. Mon père a pu en bénéficier et nous faire vivre. A l’époque, il y avait peut-être 15.000 femmes peshmergas au maximum. Mais au moment de l’identification, 150.000 femmes ont voulu être reconnues. C’est n’importe quoi! Le processus a été interrompu car cela faisait trop! Les élus peuvent faire inscrire qui ils veulent. Ce n’est pas juste de gratifier autant de femmes qui ne se sont pas battues, alors c’est normal que ma mère n’ait rien eu, pour ne pas soutenir la corruption.»

Bahia et Hiro, la mère et la fille, dans le salon de Bahia à Erbil. Photo: Delphine Darmency.

Bahia, elle, estime qu’elle est associée à la pension de son mari, pour ses actions à elle aussi: «C’est une pension familiale! Et de toute façon, si j’ai besoin de quoi que ce soit, de construire une maison, tout le monde m’aidera et le gouvernement en premier.» Mais comment savoir si les hommages sont rendus à Bahia la peshmerga, ou Bahia l’épouse de peshmerga? Aux hommes, les pensions; aux femmes, seulement des honneurs. Une répartition des choses qui semble convenir à la mère comme à la fille, et esquisse un raisonnement plus fondé sur la complémentarité que sur l’égalité. «Tant pis si je n’ai rien, tant que mon homme a de quoi nous protéger.»

Deux grandes factions

Aujourd’hui, il existe entre 500 et 600 femmes peshmergas. Le Kurdistan n’étant pas encore un Etat, les soldats sont rattachés à l’une ou l’autre des deux anciennes grandes factions, devenues partis politiques. L’un, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) n’a pas de femme combattante mais a des policières. L’autre, l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) a créé en 1996 la première unité féminine. Le colonel Nahida Rashid a participé, au sein d’une toute petite unité mixte, au soulèvement de Souleymanieh, la deuxième ville de la région, en 1991. Devenue diplomate une fois la paix installée, elle a convaincu Jalal Talabani, le président de l’UPK, d’autoriser des femmes à être officiellement peshmergas.

Reghin, Soma et Kharman, dans la caserne de l’unité des femmes peshmergas à Souleymanieh. Photo: Delphine Darmency.

Dans son bureau au milieu d’une base militaire à la limite du désert, le colonel Rashid explique que toutes les femmes sont les bienvenues. «Nous avons 27 femmes colonels et 47 ont été diplômées de l’Académie d’officiers depuis 2000. Les femmes ont le même goût pour la liberté que les hommes, la même détermination. Beaucoup nous disent vouloir s’engager, surtout en ce moment.» A la question de savoir pourquoi il n’y a que quelques centaines de femmes peshmergas, pour environ 200.000 hommes, la petite femme de 41 ans fait une réponse confuse. Peut-être n’y a-t-il pas tant de femmes kurdes que cela désireuses d’entrer dans l’armée?

Certes, le prestige des combattantes est indéniable. Mais être prête au combat, «prête à mourir», est tout de même exceptionnel. Hiro est fière d’être fille de peshmergas; petite, elle nettoyait les munitions de son père. Et à sa manière, elle perpétue l’engagement de ses parents. Alors que les combattants sont partis à Qaraqosh, Kirkouk ou Sinjal repousser l’offensive de l’EI, elle leur cuisine des repas chez elle, le soir après le travail, comme sa mère, trente ou quarante ans plus tôt. Elle le fait en fredonnant une nouvelle chanson patriotique qui est parue début août, et a envahi notamment le téléphone portable de sa fille aînée de 8 ans, Shaikhan. Les paroles comparent le combat des peshmergas à une danse.

Hiro ne s’est pas engagée dans l’armée: elle a fait des études, comme l’ont exigé ses parents. «Je serais extrêmement fière si ma fille veut un jour être une peshmerga, assure-t-elle. Je ne lui parle pas du génocide et des combats, mais des Kurdes, et de nos droits.»

Le Kurdistan figure à côté d’une poignée de pays dans le monde dont l’armée autorise les femmes à combattre –une liste qui n’inclut qu’Israël au Moyen-Orient. Mais paradoxalement, la société kurde est encore très conservatrice. «Je défens ma terre et mon peuple, explique Kusayr, 27 ans, kalashnikov à la main, à la base militaire de Souleymanieh. Je suis triste que nous ayons à nous battre contre l’EI, mais je suis prête.» Mariée à un homme qui a accepté son choix, elle admet: «Certaines filles que je croise lorsque je porte l’uniforme disent qu’elles voudraient me rejoindre, mais que leur famille n’est pas d’accord.»

«Les hommes se sentaient plus forts à leurs côtés»

Le colonel Nahida Ahmad Rashid dans son bureau de la caserne de l’unité des femmes peshmergas à Souleymanieh. Photo: Delphine Darmency.

Les peshmergas nouvelle génération portent du maquillage et ont des téléphones portables. Elles possèdent un vrai équipement mais elles n’ont jamais eu à se battre ces dernières années.

En juillet par exemple, au cœur des combats contre l’EI, une vingtaine seulement se sont rendues au front près de Kirkouk. «Les hommes étaient contents qu’elles soient là; ils se sentaient plus forts à leur côtés», précise le colonel Nahida Rashid. L’amour qu’elles portent à leur nation, et aux valeurs kurdes, incompatibles avec l’EI, semble le même que chez les anciennes. «Nous sommes comme nos aînées, explique Soma, engagée de 23 ans, dans la fameuse tenue militaire blanche et marron. On est mieux entraînées, mais elles nous ont tout appris.» «Elles sont inspirées, leur répond symboliquement Bahia, en parlant des jeunes peshmergas. Elles ont la même loyauté, ce sont des reines. Elles ne sont pas mon héritage: elles sont moi!»

Les photos de ces combattantes sont très connues à l’étranger et renvoient l’image d’une cause où l’égalité a toute sa place. Dans les montagnes, sous les bombes de Saddam Hussein, ou aujourd’hui, alors que l’éducation leur offre de meilleurs perspectives, chaque génération de femmes affiche les mêmes qualités et valeurs que tous les peshmergas, âmes de la nation kurde irakienne: courage, honneur, et la guerre uniquement en ultime recours. Mais elles restent extrêmement minoritaires dans la société et ne sauraient faire oublier les très fortes inégalités qui persistent, et le véritable fléau national que sont au Kurdistan la violence domestique et les crimes d’honneur.

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