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Des enregistrements clandestins montrent les difficultés du gouvernement américain à contrôler les banques

Repéré par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 27.09.2014 à 15 h 08

Repéré sur ProPublica, This American Life, Bloomberg View, NPR, The New York Times

Le siège de Goldman Sachs à Wall Street. REUTERS/Lucas Jackson.

Le siège de Goldman Sachs à Wall Street. REUTERS/Lucas Jackson.

En octobre 2011, la Réserve fédérale de New York, la plus importante des douze «filiales» régionales de la banque centrale américaine, embauchait, pour muscler son département de contrôle des grandes banques de Wall Street dans la foulée de la crise financière, une juriste passée notamment par Harvard, Cornell, Columbia et la Sorbonne, puis par Citigroup et la Société Générale, Carmen Segarra. Sa mission: participer aux contrôles menés sur Goldman Sachs, une des plus grandes banques d’affaires américaine et sans doute la plus controversée. Sept mois plus tard, elle était renvoyée.

Le site ProPublica et l’émission de radio This American Life publient aujourd’hui des extraits des 46 heures d’enregistrement clandestins qu’elle a réalisés lors de son travail à l’intérieur de la banque, qui permettent de mettre le doigt sur les problèmes que rencontrent les régulateurs dans leur contrôle de ces banques too big to fail.

Au point que Michael Lewis, chroniqueur pour Bloomberg View et procureur réputé des dérives du système financier (Le Casse du siècle, Boomerang), parle, pour celui-ci, de l’équivalent d’une «vidéo à la Ray Rice», en référence à la vidéo qui a révélé récemment l'ampleur des problèmes de violence conjugale chez les joueurs de football américain:

«Vous deviniez déjà confusément que les régulateurs étaient plus ou moins contrôlés par les banques. Maintenant, vous le savez. Et la raison pour laquelle vous le savez est qu’une femme a été assez courageuse pour combattre le système.»

Jake Bernstein, le journaliste d’investigation de ProPublica responsable du scoop, résume à la NPR la philosophie de celui-ci:

«Ces gens travaillent à l'intérieur des banques, voient leurs employés tous les jours et ont besoin d'en obtenir des informations. Il est plus aisé de les obtenir si vous vous montrez amical et entretenez de bonnes relations, mais parfois cela peut dégénérer en déférence.»

Au vu des extraits publiés, plusieurs problèmes sont identifiables. Les régulateurs identifient ou devinent des problèmes dans les pratiques de la banque, mais n’en tirent pas de plan d’action. La culture dans laquelle ils baignent les incite à l’apaisement et à ne pas formuler trop franchement des objections ou contredire leurs supérieurs.

Les enregistrements regorgent d’anecdotes. Un jour, lors d’une réunion, un employé de Goldman Sachs estime qu'«une fois qu’un client a atteint un certain niveau de richesses, certaines lois ne s’appliquent plus à lui». Quand, après la réunion, Carmen Segarra dit sa surprise à un collègue régulateur, ce dernier réplique: «Tu n’as rien entendu.»

Un de ses supérieurs lui dit que son propre chef l’a «retenu» sur un dossier qu’il qualifie lui-même de «légal mais suspect»: «Je m’étais enflammé, et il ne veut pas me voir affirmer que la Fed a des pouvoirs qu’elle n’a pas.» Le lendemain, présentant le dossier à son équipe, il affirme juste qu’il veut que ses interlocuteurs sortent «nerveux» d’une réunion, mais ne soulève pas de problèmes précis à pointer. Un autre régulateur affirme sa peur, si la Fed se montre inquisitrice, de décourager la banque de rendre publiques certaines transactions à l’avenir.

«C’est comme si les informations étaient débattues, puis finissaient par flotter dans une sorte de vide, sans qu’elles mènent à des actions», explique Carmen Segarra dans une interview. Quand elle fait part de sa surprise à un collègue, celui-ci lui explique que la Fed essaye de se réformer mais est «lente à bouger, comme un gigantesque Titanic».

Segarra a fini par être renvoyée en 2012 après avoir travaillé sur la politique de gestion des conflits d’intérêts de Goldman Sachs. Après avoir enquêté, elle était arrivée à la conclusion que, au sens des critères de la Fed, la banque n’avait tout simplement pas de politique sur le sujet.

Bien sûr, ces révélations (catégoriquement démenties par par la Fed de New York) doivent être analysées avec prudence et recul, comme l'explique Matt Levine, un autre chroniqueur de Bloomberg View:

«Comme pour toute histoire de lanceur d'alerte, il est difficile de dire si elle est la dernière personne avec des principes dans un monde devenu fou, ou juste une personne étrange et obsessionnelle en désaccord avec tout le monde parce qu'elle a tort et qu'ils ont raison.»

Tout dépend sans doute à qui on pose la question. Dans le reportage de ProPublica, un collègue de Segarra à la Fed de New York la qualifie de «courant d'air frais» et plusieurs anciens collègues vantent ses capacités professionnelles. En 2013, le New York Times, qui consacrait un article à son licenciement contesté, s'était lui vu dire par certains employés de la Fed qu'il lui arrivait de développer des «théories du complot». Goldman Sachs a elle écarté ses révélations d'un revers de main en affirmant qu'elle avait à plusieurs reprises candidaté à un poste au sein de la banque au cours de la décennie précédente.

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