Culture

Spoiler: l'amour, c'est mort (selon Disney et Ruwen Ogien)

Louise Tourret, mis à jour le 04.10.2014 à 10 h 09

En regardant «La Reine des neiges» et «Maléfique», on se dit que décidément, le prince charmant ne viendra pas, et qu'en plus, il vaut mieux ne pas en faire un drame. Et Disney n'est pas seul: un philosophe dresse le même constat.

La Reine des Neiges, Disney

La Reine des Neiges, Disney

Ces derniers temps, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais Disney a sorti des films révolutionnaires.

Le dessin animé La Reine des neiges d’abord. Non pas parce qu’il est féministe, mais à cause de la place tout à fait singulière réservée au sentiment amoureux. La duperie amoureuse est au cœur de l’intrigue du conte –inspiré d’Andersen mais largement revisité. En gros, dans La Reine des Neiges, l’amour, c’est de la merde.

Pas tout l’amour –l’amour entre les sœurs va triompher– mais l’amour entre les hommes et les femmes, enfin les filles et les garçons, bref entre les personnages avec des belles robes et des grands yeux et ceux qui ont des pectoraux et des grosses voix. L’amour amoureux, l’amour romantique, est relégué au rang des emmerdements.

La Reine des neiges ayant déjà été vu par des millions de spectateurs, il n’est pas immoral de spoiler la fin: le prince se révèle être un horrible connard. L’amoureux putatif, la target de la princesse, a fait semblant de l’aimer. Les scénaristes (Shane Morris et Jennifer Lee) semblent vouloir faire passer un message à nos petits chéris: l’amour fait rêver, mais il t’enlève une partie de ton cerveau. Pire, l’objet de ton amour, ou ce que tu crois être l’objet de ton amour, peut te trahir, et tes sentiments peuvent te tromper. L’amour est une illusion.

En prêtant une oreille attentive aux paroles de Libérée, Délivrée (si vous avez la chance de pas connaître cette chanson ne cliquez pas, elle risque de vous trotter longtemps dans la tête), on peut même entendre un bel hymne au célibat, une glorification de l’indépendance et même de la solitude. Comprenez: on peut vivre sans amour.

Les contes traditionnels sont souvent subversifs, mais ils se placent habituellement sur le terrain de la famille. Si vous êtes membre de la Manif pour tous, si pour vous il n’est de famille que la famille Ricorée, il ne faut lire ni Blanche Neige, ni Le Chat Botté, ni Cendrillon, ni Le Petit poucet, ou pire Peau d’âne. Mais ces contes parlent des sentiments ambivalents entre les parents et les enfants, entre les frères et les sœurs… Et Disney semble prendre une autre direction pour aborder la complexité des relations humaines en se livrant à la critique de l’amour romantique.

Le Prince charmant incompétent

Autre exemple, l’adaptation de La Belle au bois DormantMaléfique. Le film offre une réflexion, encore plus centrale dans le scénario, sur la condition amoureuse, la finitude et la précarité des sentiments. Maléfique, incarnée par Angelina Jolie, aime, se fait larguer et finit par détester la personne qu’elle a aimée. Ce personnage est présenté comme une victime de l’amour.

Angelina Jolie dans Maléfique

Je ne vous raconte pas tout le film, mais la fin est tout à fait stupéfiante pour un Disney: le prince charmant va se révéler incompétent. Aurore, que seul un baiser d’amour vrai peut rendre à la vie, n’est pas absolument réveillée par le jeune homme!

Ce qui revient à dire: écoutez petites filles, le prince charmant est bien sympathique, mais il n’a aucun super pouvoir. Maléfique suggère à la fois qu’une fille n’a pas besoin d’un homme pour devenir elle-même (fort bonne suggestion) mais aussi qu’elle n’a pas besoin de l’amour, il ne la sauvera pas.

Les auteurs de La Reine des neiges ou de Maléfique ne disent pas que l’amour assujettit les femmes, mais ils tempèrent largement son importance dans la vie des héroïnes. Et cela peut parler aux petites filles comme aux petits garçons: l’amour ne foit pas forcément être au centre de nos vies.

Comprendre l'évolution

Le dernier ouvrage de Ruwen OgienPhilosopher ou faire l’amour éclaire d’une lumière passionnante cette évolution des Disney. Dans son nouveau livre, le philosophe anti-autoritaire et libertaire se livre à une critique de l’amour romantique en commençant habilement par nous rappeler la place hallucinante que notre société accorde au sentiment amoureux, et il prend un exemple éloquent:

«Parmi les grands sujets existentiels, l’amour n’a aucun concurrent sérieux. Un milliard cinq cent millions d’entrées pour  le mot “love” (amour)  sur le Net alors que “death” (mort)  atteint à peine trois cents trente-cinq millions (cinq fois moins!), et que “happiness” (bonheur) stagne à soixante-sept millions et quatre cent mille!»

Mais Ruwen Ogien réagit surtout à ce qu’il dénonce comme des éloges conservateurs  de l’amour. Entendez par là des livres qui se sont multipliés ces derniers temps: La révolution de l’amour, de Luc Ferry, Et si l’amour durait? d’Alain Finkielkraut (2011); Métamorphoses de l’amour, de Nicolas Grimaldi. Et bien sûr, l’Eloge de l’amour d’Alain Badiou (avec Nicolas Truong, 2009).

Ruwen Ogien nous alerte sur les danger de cette célébration du sentiment:

«L’éloge de l’amour est devenu un genre qui exprime la pensée conservatrice qui sévit désormais à droite comme à gauche. Il sert à justifier publiquement le refus de toute innovation normative en matière de mariage, de sexualité ou de procréation.» 

Ogien va donc se livrer à une passionnante déconstruction de la mythification du sentiment amoureux en utilisant un argumentaire philosophique, la logique et la morale mais aussi pas mal d’humour voire d’ironie. Il nous fait réfléchir à que nous considérons comme les paradigmes de l’amour idéal, paradigmes ou véritables clichés, ces «six idées de base sur l’amour» qu’il met en questions:

  • L’amour est-il plus important que tout?
  • L’être aimé est-il vraiment irremplaçable?
  • Peut-on aimer sans raison?
  • L’amour est-il au-delà du bien et du mal?
  • Peut-on aimer sur commande?
  • L’amour qui ne dure pas est-il un amour véritable?

Je me suis dit que Ruwen Ogien nous invitait ainsi à explorer un point aveugle: que faisons-nous ou pas au nom de l’amour? Cela en vaut-il vraiment la peine? On peut célébrer le désintéressement et l’oubli de soi auquel permettrait d’accéder le fait d’éprouver de l’amour. Cela peut aussi se discuter sérieusement. Mais on peut s’interroger sur les limites et les conventions, sur les hiérarchies entre les différentes amoures (de l’amour physique à l’amour romantique) que nous acceptons comme des évidences.

Philosopher ou faire l’amour convoque des paroles de chanson, de Johnny Hallyday à Gainsbourg, Piaf, Céline Dion ou même Sexion d’Assaut pour montrer la place écrasante de l’amour dans le monde contemporain.

C’est peut-être –c’est sûrement– l’omniprésence de l’amour dans toutes les formes de culture populaire, ou élitiste, cette éducation sentimentale permanente, qui expliquent qu’il semble si difficile de tourner le dos à l’amour romantique. Et de ne plus le considérer comme un idéal malgré tout.

On suggère plutôt aux enfants de suivre Perdican dans l’idée que l’amour est une chose sainte et sublime et qu’il souffrira souvent, se trompera, mais aimera. Il paraît fou que Disney leur fasse remarquer, tu souffriras souvent, tu te tromperas, et tu aimeras, mais franchement, tu aurais pu t’en passer, ça va probablement foirer et tant pis.  

Cette relativisation de l'amour fait indéniablement écho à des périodes de plus en plus grandes de célibat dans la société contemporaine. On se marie plus tard, on se marie moins, et on se sépare davantage. En France, un mariage sur deux finit par un divorce et d’après l’Ined le nombre de ruptures de couples avec enfants (qu’ils soient mariés, pacsés ou en concubinage) se situe autour de 175.000 par an (350.000 ruptures, dont la moitié avec des enfants à charge).

En offrant un récit qui correspond à la société actuelle, Disney colle à la tendance mainstream, et le philosophe Ruwen Ogien propose de la penser.

Malgré tout, si l'on se sépare tant, c'est bien pour ne pas souffrir des amours médiocres, insatisfaisantes, incomplètes. Et parce que l'on continue de croire à l'amour romantique tel que fantasmé dans les premiers Disney.  

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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