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«La France périphérique» de Christophe Guilluy: la géographie est un sport de combat

Christophe Guilluy. Photo: Philippe Matsas - Flammarion.

Christophe Guilluy. Photo: Philippe Matsas - Flammarion.

Depuis la parution mi-septembre du nouvel essai du géographe, le monde de la recherche est déchaîné: les critiques fusent contre l'ouvrage, accusé de donner une représentation faussée et politique du territoire et, surtout, de ceux qui le peuplent... Qu'en est-il, point par point?

Avec La France périphérique, publié à la mi-septembre, Christophe Guilluy reprend la croisade qu’il a entamée il y a plus de dix ans avec la publication de l’Atlas des nouvelles fractures sociales avec Christophe Noyé, et poursuivie en solo en 2010 avec un court essai, Fractures françaises, qui avait largement inspiré les termes du débat de la campagne présidentielle de 2012, comme la fameuse «fracture sociale» avait été au centre de celle de 1995.

Depuis une vingtaine d’années, ce consultant spécialiste de l’analyse territoriale, géographe de formation, sillonne le pays de mission en conférence, en marge du milieu universitaire. Il est devenu en quelques années l’un des experts les plus écoutés des élus et de leurs collaborateurs dans les territoires, mais aussi l'un des auteurs les plus controversés dans les disciplines de la géographie et de la sociologie urbaines, ce qu'on appelle parfois les urban studies.

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Thèses connues, thèses nouvelles

Dans La France périphérique, il défend plusieurs thèses, certaines déjà énoncées et développées dans son prédécent livre, d’autres nouvelles.

1.La spécialisation des territoires et la relégation de la «France périphérique»

La création de richesse se concentre de plus en plus dans le réseau des métropoles les plus dynamiques. Cette spécialisation du territoire a chassé les classes populaires, ouvriers et employés, catégories encore majoritaires dans la population active, hors de celles-ci.

Pour l’auteur, ce vaste ensemble sociologique relégué regroupe un peu plus de 34.000 communes (sur 36.000), soit 60% de la population française, proportion dont les trois quarts appartiennent eux-mêmes aux catégories populaires. C’est cette «France périphérique» qui donne son titre à l’ouvrage.

2.Le séparatisme entre classes populaires en fonction de leur origine

Il subsiste pourtant des couches populaires dans les métropoles, ou plutôt à leur marge: les populations d'immigration récente vivant dans les quartiers de banlieues où sont concentrés les logements sociaux –un habitant des zones urbaines sensibles (ZUS) sur 2 est étranger en France, 64% en Ile-de-France. Ce qui fait écrire à Guilluy que dans les métropoles, «partout le clivage social recoupe un clivage ethnique». La coexistence sur les mêmes territoires de cette population pauvre avec une classe urbaine de cadres aisés allant de pair avec un évitement, qui passe en particulier par le contournement de la carte scolaire, selon le géographe.

La France périphérique a donc quitté les centres les plus attractifs en matière d’emploi, d’abord pour suivre le mouvement de délocalisation de l’industrie à l’écart des villes,  à cause du prix du logement, mais également pour contourner les quartiers populaires rattachés aux grandes métropoles parce qu’elles ont diagnostiqué «l’échec de la cohabitation avec les populations immigrées.» Les territoires de la France périphérique sont ceux où «la contestation de l’Etat-providence est la plus forte et où le sentiment d’abandon “par rapport aux banlieues” le plus aigu».

Avec un parc de logement privé qui attire les «gentrifieurs» des nouvelles classes supérieures intellectuelles urbaines et un logement social où la présence immigrée est importante, les couches populaires d’origine française et d’immigration ancienne, qui n’ont pas les moyens de se payer le premier et ne souhaitent pas la cohabitation dans le second, préfèrent donc s’éloigner au risque de se couper des zones d’emploi dynamiques, et de payer cet éloignement notamment en frais et temps de transport individuel.

3.Les radicalités sociales vont venir de la périphérie

Guilluy décrit l’éloignement physique de la France périphérique, qui a correspondu à une relégation symbolique: ce peuple ne fait plus, selon lui, partie du projet de société des élites. A leur tour, les Français oubliés ont pris leur partie de cette nouvelle donne et ont commencé à s’affranchir du projet politique des classes dirigeantes:

«Un lent processus d’affranchissement des couches populaires est en route […] Ces “affranchis” sont en train de remettre en cause l’essentiel de la doxa des classes dirigeantes, qui n’ont toujours pas pris la mesure du gouffre idéologique et culturel qui les sépare désormais des classes les plus modestes.»

L’un des symptomes importants de cet affranchissement est la remise en cause des politiques sociales de soutien aux plus démunis, qui devient majoritaire selon une note récente du Credoc. Guilluy en donne l’explication suivante:

«[…] Il faut comprendre cette évolution à la lumière d’une société multiculturelle naissante. […] L’immense majorité des Français est convaincue de la nécessité de construire du logement social mais comme ce type de logement tend à se spécialiser dans l’accueil des populations immigrées, on fera tout pour limiter son développement.»

4.L’émergence d’une «contre-société»

Cette «France des plans sociaux, de l’abstention et/ou du vote FN» est aussi celle de «nouvelles initiatives politiques», plus constructives, autour par exemple de la relocalisation des activités. Un retour au «village», en fait une réappropriation d’un espace pas nécessairement villageois mais à l’abri du sentiment «d’instabilité démographique et des tensions territoriales liées à l’angoisse de l’autochtone de devenir minoritaire». C’est un «temps des petites ambitions» et du «vivre ensemble séparé», qui n’annonce pas pour autant la violence mais plutôt un pacifisme à distance jugée raisonnable de l’autre.

Conclusion: une «contre-société émerge dans la France périphérique et plus généralement dans tous les milieux populaires quelle que soient leurs origines». Un «réenracinement social et culturel» commun à cette «périphérie» lointaine comme à la banlieue, qui met à mal le projet libéral parce que ce mouvement est à l'opposé de tout ce qu'il valorise, en particulier la promotion de la mobilité et de la diversité. 

Sans être l'apanage du petit blanc, cette «relocalisation», «l’attachement à un capital d’autochtonie, à des valeurs traditionnelles» seraient en fait des traits communs à tous les membres des classes populaires: l’angoisse face à la mondialisation économique, les réserves vis-à-vis du projet de société porté par la gauche, la demande d’autorité sont des traits communs aux ouvriers toutes origines confondues. En cela, les récentes poussées droitières observées en banlieue lors des dernières municipales viendraient rappeler au PS les limites d'une stratégie à la Terra Nova, reposant en partie sur l’électorat des minorités.

«Les urban studies sont surexcitées»

Affectionnant la forme de l’essai (proche du pamphlet dans le cas de La France périphérique) plus que celle de l’article de revue académique à comité de lecture, Guilluy est doté d’un esprit créatif et a un don pour les formules et concepts qui font mouche, comme sa «France périphérique»: autant d’aptitudes qu’en général les médias adorent, et que les universitaires rejettent.

Un jeune chercheur nous résumait récemment la situation en affirmant que «les urban studies françaises sont surexcitées» depuis la sortie du dernier opus de Guilluy –et sa forte médiatisation. Une partie de ce rejet trouve son origine dans les orientations divergentes des uns et des autres avec, d'un côté, les tenants d'une géographie «critique» qui a intégré les problématiques des nouveaux mouvement sociaux, et de l'autre, un auteur proche de la «gauche populaire», mouvance qui entendait ramener au bercail une partie de l'électorat «périphérique» en prenant justement ses distances avec le «gauchisme culturel». Et qui n'a jamais ménagé ses critiques, non seulement vis-à-vis du PS, mais aussi de l'extrême gauche politique et intellectuelle. 

Mais les guerres de chapelles ne suffisent nullement à rendre compte de la polémique qui a suivi la parution de l'ouvrage. Le monde de la recherche s’étant hyperspécialisé, il n’y est pas toujours bien perçu de prétendre à un certain niveau de généralisation, lequel implique une forme de simplification et de réduction. Jusqu'à quel point une telle position est-elle fondée? Quelles sont les analyses qui font débat, voire polémique?

1.Sur les métropoles et leur polarisation

Un relatif consensus existe sur la dynamique de gentrification et la spécialisation des métropoles, même si l’ampleur de ces phénomènes reste discutée entre spécialistes. La concentration des activités à forte valeur ajoutée sur quelques territoires métropolitains n’exclut ainsi pas une redistribution qui peut se faire au détriment des métropoles, comme l’écrit l'économiste Laurent Davezies.

Une étude récente sur les inégalités socio-spatiales de la région parisienne publiée sur le site Métropolitiques montre des contrastes grandissants entre zones riches et zones pauvres, ces dernières étant localisées dans les quartiers de banlieue parisienne du nord de Paris et aux extrémités de la région, au nord des Yvelines et à l’est de la Seine-et-Marne.

L’hypothèse d'une métropole «duale» défendue par Guilluy, où se font face cadres supérieurs de l’économie de la connaissance et sous-prolétariat immigré, est nuancée par d’autres travaux, notamment dans Paris sans le peuple de la géographe Anne Clerval, bien qu'elle observe elle aussi la double dynamique de l’immigration et de la gentrification dans la métropole parisienne. Dans un Atlas des inégalités paru début septembre, le démographe Hervé Le Bras montre bien une «concentration métropolitaine des plus diplômés» parmi les cadres, phénomène «qui crève les yeux», mais également un «repli provincial des mieux formés» parmi les classes populaires, employés et ouvriers. Lesquelles seraient moins fragilisées dans ces territoires grâce à une plus forte solidarité. Les ouvriers les moins éduqués et les moins qualifiés vivent quant à eux au cœur des métropoles.

2.Sur la contre-société et le «retour au village»

Reste qu’il y a bien un survote pour les partis de gouvernement dans ces métropoles et à l’inverse pour les partis protestataires à mesure qu’on s’en éloigne, phénomène analysé de longue date par le géographe Jacques Lévy, et que nous avons illustré lors des récentes élections européennes en cartographiant les résultats: le pourcentage des votes eurosceptiques a tendance à progresser avec l'éloignement des centres urbains, qui sont eux des zones de fort vote europhile (centre et écologistes). 

Européennes 2014: eurosceptiques (FN-FdG-extrême gauche-divers droite) / europhiles (EELV-UDI-Modem). Réalisation: Joël Gombin pour Slate.fr.

Les chercheurs en science politique Fabien Escalona et Mathieu Vieira montrent que les idéopoles, «métropoles concentrant les activités et les groupes sociaux typiques de l’économie post-industrielle et de la mondialisation», votent plus pour le PS que la moyenne nationale. Avoir dans son socle électoral les gagnants de la mondialisation n’est pas la meilleure chose qui soit arrivée aux socialistes français. Car les valeurs de ces populations ne sont pas, ou plus, celles de son hinterland. Comme le notent les auteurs:

«Idéopôles et “France périphérique” se situent de part et d’autre d’une ligne de démarcation sociale et culturelle, mettant aux prises deux “communautés de destin” antagonistes, autrement dit deux sortes d’identités collectives fondées sur des intérêts matériels et des orientations idéologiques différents, auxquelles il n’est guère aisé d’apporter une satisfaction identique au sein d’un même récit politique national.»

3.Sur le périurbain

Un malentendu a subsisté longtemps entre «France périurbaine» (pour l’Insee, part importante d’habitants travaillant dans une autre commune), ce qu’on appelle communément les villes-dortoir, et «France périphérique». Guilluy se défend d’avoir jamais centré son analyse sur le périurbain, et regroupe dans sa France périphérique les villes petites et moyennes, les territoires ruraux et le «périurbain subi», selon l’expression du géographe Laurent Chalard. Comme on a eu l'occasion de l'écrire par ailleurs, la guerre du périurbain a fait et continuera de faire rage, indépendamment des thèses de Guilluy. 

4.Sur les banlieues

Le succès de Fractures françaises était dû au fait que son auteur affirmait que la question des banlieues résumait à tort les nouvelles questions sociales dans l'esprit d'une partie de la gauche. Une affirmation provocatrice à l'époque de la parution du livre.

Guilluy considère que les banlieues sont passées de territoires en marge à des territoires centraux de l’activité métropolitaine. Il met en avant l’importance de la mobilité résidentielle pour souligner que les quartiers de banlieue ne se réduisent pas à l’image du ghetto, en s'appuyant sur les rapports de l'ONZUS

Les habitants de banlieue profitent-ils cependant à plein de leur localisation? Des travaux de sociologie urbaine ont montré que l'amélioration des quartiers par la politique de rénovation urbaine ne s’était pas accompagnée d’une plus grande ouverture sur la société, et que le bâti et l'infrastructure avaient été privilégiés sur le social –c'est tout l'enjeu des débats du moment autour de l'empowerment, philosophie d'action sociale qui consiste à se reposer sur les ressources de la société civile. Les indicateurs de fragilité sociale (chômage, précarité, pauvreté, etc.) sont plus élevés dans les ZUS que dans les quartiers non ZUS des communes. Le géographe attribue la permanence de cette fragilité observée dans les quartiers sensibles au turn-over important de populations (départ de ménages mieux lottis et arrivées de migrants). 

5.Sur l'immigration et le vote FN

Dans l’affrontement entre les partisans de l’hypothèse du conflit ou de la menace —le contact avec l’immigration intensifie les conflits dus à la compétition pour l’accès aux ressources rares– et ceux du contact ­—qui soutiennent que l’intensification des relations entre les communautés diminue les stéréotypes négatifs associés aux étrangers–, Guilluy se range plutôt dans le camp des premiers: «le vote FN est […] en corrélation avec la question de l’immigration», écrit-il, estimant par exemple que la «stratégie résidentielle d’évitement des quartiers sensibles [...] a permis de faire baisser les tensions en réduisant les territoires de contact». Des «stratégies de séparation qui, si elles ruinent le projet irénique des élites, n’annoncent pas mécaniquement la guerre.»

Or, «aveuglées par leur mission civilisatrice», écrit Guilluy, les classes dominantes «restent persuadées que l’ignorance est la cause du dérapage culturel des catégories populaires». Outre le chômage et la précarité, il estime que «les ressorts non dits» du vote FN, dans les petites villes du Sud-Est, sont liés à la question migratoire, ces communes étant des «territoires de contacts entre une population autochtone vieillissante et une population d’origine immigrée plus jeune», entraînant à la fois séparatisme et «“lutte” non dite pour le territoire, et notamment des lieux symboliques que représentent par exemple le centre-ville ou la place du village».

Une «question démographique et identitaire», écrit-il en prenant l’exemple de Béziers, qui «est aussi le moteur du vote frontiste dans un contexte de forte précarité sociale». «La surreprésentation de familles immigrées dans le centre-ville parmi les ménages pauvres, caractéristique de beaucoup de petites villes du Sud, revêt une symbolique forte et alimente la dynamique frontiste.» Une dynamique à laquelle l’Ouest de la France, dans les territoires à la marge des grandes villes, n’échappe plus selon lui.

Le fondement du vote FN est, dans la grille de Guilluy, un contexte d’insécurité sociale, dans lequel «les habitants deviennent très réactifs à l’évolution démographique de leur commune, notamment à la question des flux migratoires». A Brignoles comme en Seine-et-Marne, «insécurité sociale objective» et «échec de la cohabitation avec les populations immigrées» se rejoignent. 

Sur ce point, si les sondages sur l’immigration et les motivations des électeurs du FN révèlent sans ambiguïté un rejet de celle-ci, il est plus difficile de savoir dans quelle mesure cette présence immigrée est elle-même la cause des variations de ce vote. Les travaux du doctorant en sciences politiques Joël Gombin, par exemple, mettent plutôt en avant l’importance des inégalités économiques, variable qui prédit mieux le niveau du vote FN. Dans sa thèse, il observe une relation négative entre présence immigrée au niveau départemental et vote FN. De manière générale, précise-t-il dans une note postée sur son blog, «jusqu’à présent, il faut bien le dire, la littérature internationale n’a guère pu trancher entre ces deux (ensembles de) théories.»

Les études réalisées arrivent ainsi à des conclusions contrastées. Certaines montrent que le sentiment de xénophobie diminue dans les départements où la présence immigrée est la plus forte. D’autres aboutissent aux résultats inverses, et insistent sur la progression géographique du FN dans l'Ouest, mise en relation avec l’augmentation de jeunes d’origine étrangère dans les villes de ces territoires. La question de l’échelle choisie pour tester la pertinence de la théorie du conflit est cruciale: immeuble, quartier, commune, département, etc.

Signe que les convictions comptent au moins autant que les constats sur des sujets aussi chargés politiquement, le quotidien Libération et l’hebdomadaire Marianne, deux organes de presse incarnant chacun un pôle de la gauche française, ont illustré la question du rapport à l’immigration de la France périphérique en se rendant à Brignoles, ville qui a élu en 2013 un conseiller général FN. Et en sont revenus avec deux reportages aux conclusions opposées… 

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