Monde

Les frappes aériennes contre l'EI seront peut-être plus efficaces qu'on ne le pense

Fred Kaplan, mis à jour le 27.09.2014 à 9 h 31

L'histoire montre que sans troupes au sol, les bombardements n'ont guère de résultat. Mais l'histoire ne se répète pas toujours.

Des F15 de l'US Air Force, le 26 septembre 2014 dans le nord de l'Irak. REUTERS/U.S. Air Force/Senior Airman Matthew Bruch/Handout

Des F15 de l'US Air Force, le 26 septembre 2014 dans le nord de l'Irak. REUTERS/U.S. Air Force/Senior Airman Matthew Bruch/Handout

La guerre aérienne du président Obama contre des cibles terroristes en Syrie a commencé, plus tôt et plus profondément qu’on aurait pu s’y attendre. La question est: ces frappes –qui ne font que marquer «le début d’une campagne crédible, durable et persistante» comme l'a expliqué le chef des opérations militaires américain lors d’une conférence de presse au Pentagone le 23 septembre– vont-elles réellement affaiblir et détruire le groupe djihadiste de l’Etat islamique (EI)?

Le passé nous enseigne que les frappes aériennes n’ont généralement que peu d’effets, à moins d’être associées à des assauts par des troupes au sol, ce que les Etats-Unis se refusent à faire et que les «rebelles syriens modérés» ne sont pas encore capables de réaliser. Ceci dit, le précédent historique n’est pas forcément imparable dans ce cas.

La difficulté: l'Etat islamique n'est pas un Etat

Les analystes qui dénoncent les limites des forces aériennes font souvent référence, entre autres, aux guerres contre l’Allemagne nazie, l’Irak de Saddam Hussein et l’Afghanistan des talibans. Mais dans ces guerres, les ennemis étaient des Etats-nations disposant de vastes ressources, d’infrastructures éparses, de plusieurs postes de commande et de contrôle et, parfois, d’économies florissantes.

Tel n’est pas le cas de l’EI, qui s’il se qualifie d’Etat et aspire à contrôler les zones qu’il occupe, n’en possède ni les mécanismes de gouvernement ni les institutions politiques.

Les frappes aériennes du 22 septembre –trois vagues, en l’espace de quatre heures, de missiles de croisière lancés depuis des porte-avions et de bombes guidées larguées par un vaste éventail d’avions de combat– étaient supposées viser principalement des sites de commande et de contrôle de l’EI, des camps d’entraînement, des casernes, des QG, des plateformes logistiques et des véhicules blindés.

Il s’agit là des cibles standard de ce genre de campagnes aériennes. En revanche, ce qui se cache derrière ces mots n’est pas toujours très clair.

Un «site de commande et de contrôle», par exemple, peut être une tour émettrice de radio, une station de base téléphonique, un nœud de raccordement optique –ou un simple téléphone posé sur un bureau. Raser quelques-uns de ces sites est chose facile; reste à savoir si les chefs ennemis disposent d’autres moyens d’envoyer des ordres à leurs troupes. Détruire un site de commande et de contrôle ne signifie pas nécessairement que les moyens de communication d’un commandant ont eux aussi été détruits.

Quel est le niveau de résistance et d’omniprésence des réseaux de commande et de contrôle de l’EI? Sont-ils centralisés, comme c’est souvent le cas dans un Etat naissant qui fait ses premiers pas? Ou décentralisés, comme dans celui d’une armée de guérilla, et par conséquent peu affectés par des frappes aériennes isolées? Nous l’ignorons –et par «nous», je ne veux pas seulement parler de vous et de moi, qui n’avons pas accès aux renseignements classés top secret, mais, aussi, j’imagine, des agences de renseignements américaines. Si ça se trouve, elles ne le sauront qu’en constatant le degré d’efficacité de l’EI après les frappes aériennes.

Des résultats mitigés dans le passé

Une carte utile postée sur le site Internet du New York Times, créée grâce aux données fournies par le département de la Défense américain et par l’Institute for the Study of War, montre que les bombes du 22 septembre ont été larguées le long d’un tracé qui suit les zones sous contrôle de l’EI. Cela laisse penser que les frappes avaient pour principal objectif de perturber les voies d’approvisionnement des forces de l’EI en Irak.

Au début du mois, des responsables américains ont déclaré que la phase initiale des frappes aériennes en Syrie viserait à affaiblir les combattants de l’EI en Irak, et cette carte étaye cette déclaration (à la seule exception de la vague de missiles de croisière largués près d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie, visant le groupe Khorasan, rejeton d’al-Qaida qui aurait été sur le point de réaliser un attentat contre un avion à destination de l’Occident. Cette partie de la campagne n’avait rien à voir avec l’EI, excepté peut-être pour montrer qu’Obama est prêt à attaquer tous les terroristes représentant une menace directe, quel que soit l’endroit où ils se trouvent).

Les attaques le long des voies d’approvisionnement –appelées campagnes d’interdiction aérienne– ont eu des résultats mitigés dans l’histoire militaire.

Contrairement aux Viêt-Cong, l'EI n'a pas une longue expérience de la guérilla derrière lui

 

Pendant la guerre du Vietnam, les incessants bombardements américains de la piste Ho Chi Minh, utilisée par l’Armée populaire vietnamienne pour réapprovisionner ses combattants dans le sud, ralentissaient à peine la circulation; l’Armée populaire vietnamienne et les Viêt-Cong réparaient rapidement les ponts les plus stratégiques et traçaient de nouvelles voies d’approvisionnement ailleurs. D’un autre côté, pendant le «surge» [l’envoi massif de troupes] de 2007 lors de la guerre en Irak, les troupes américaines avaient attaqué les régions autour de Bagdad utilisées par les insurgés comme zones d’étape et usines d’armement –campagne qui joua un grand rôle dans la réduction, et même momentanément presque l’arrêt, des violences dans la capitale.

Les résultats de la campagne aérienne actuelle d’Obama dépendront en partie de la capacité de l’EI à étendre ses territoires et à tracer de nouvelles voies d’approvisionnement. Si les frappes aériennes se poursuivent, l’EI aura des difficultés à y parvenir. La piste Ho Chi Minh était tracée dans la jungle, et la canopée empêchait les bombardiers de voir ce qui se passait sous les arbres. En outre, les Nord-Vietnamiens avaient derrière eux dix ans d’expérience de guérilla extrêmement disciplinée contre des puissances plus fortes –les Français avant les Américains. La frontière irako-syrienne ne bénéficie pas d’une telle protection et l’EI est une organisation relativement récente, qui n’a pas encore passé l’épreuve d’un feu très nourri.

L'enjeu est aussi politique

Mais la clé de cette guerre, comme de toutes les guerres, sera politique.

Il est particulièrement significatif que quatre nations arabes –l’Arabie saoudite, la Jordanie, les Emirats arabes unis et Bahreïn– aient participé aux frappes aériennes de lundi soir et qu’une cinquième, le Qatar, les ait soutenues.

Personne n’a encore dévoilé combien de bombes ces quatre-là avaient larguées, ou quelle était la nature du soutien du Qatar, mais cela n’importe pas. Pendant la guerre du Golfe de 1990-1991, ces pays et plusieurs autres nations arabes, notamment la Syrie et l’Egypte, avaient envoyé des divisions blindées et aériennes pour aider à expulser l’armée de Saddam Hussein du Koweït. Peu d’entre elles ne firent vraiment grand-chose, mais l’important était qu’elles aient rejoint la coalition –et que par conséquent, Saddam Hussein n’ait pu clamer qu’il s’agissait uniquement d’une guerre impérialiste occidentale.

Il est encore plus important d’envoyer ce message dans le cadre de la guerre contre l’EI, qui s’affiche comme la seule et unique armée islamique et revendique une mission religieuse –la recréation d’un califat. Que des nations musulmanes, et tout particulièrement sunnites, se battent contre l’EI contribue à discréditer la justification de son existence.

La création d’un gouvernement d’unité en Irak est un enjeu plus vital encore. Le nouveau Premier ministre, Haïder al-Abadi, a parlé d’inclusivité et évoqué l’idée de donner aux sunnites un rôle dans le régime, mais pour l’instant il n’a pas encore fait grand-chose.

L'attitude du nouveau Premier ministre irakien sera décisive

 

Si l’EI a pu conquérir une telle étendue de territoires en Irak, c’est parce que les habitants sunnites, quel que soit le mépris ou la méfiance qu’ils éprouvent envers les djihadistes, les préfèrent à un gouvernement dominé par les chiites à Bagdad. Lorsqu’Abadi aura placé des sunnites dans des ministères-clés et qu’il permettra à davantage de soldats sunnites de rejoindre l’armée nationale, le soutien populaire pour l’EI se tarira –c’est ce qu’on espère en tout cas. Tant qu’il n’entreprendra pas ces démarches, cet espoir ne pourra se réaliser, ni même être tenté.

En ce qui concerne le sort de la Syrie, les frappes aériennes –américaines, arabes ou les deux– n’auront qu’un impact limité sans intervention sur le terrain. Avant de partir en vacances, le Congrès américain a accordé à Obama 500 millions de dollars pour former l’Armée syrienne libre –la milice à la fois opposée à l’EI et au président Bachar el-Assad– dans des bases en Arabie saoudite. Mais comme l’a dit Obama dans son discours du 10 septembre, où il exposait sa stratégie anti-EI, il faudra des mois, peut-être plus d’une année même, avant que l’Armée syrienne libre ne soit prête à combattre (c’est la raison pour laquelle pour l’instant les frappes aériennes visent surtout le champ de bataille en Irak, là où l’armée nationale, les peshmergas kurdes et les milices chiites combattent l’EI sur le terrain et empêchent ses djihadistes de s’étendre davantage).

Un bon point pour Obama

Impossible d’avoir la certitude que l’Armée syrienne libre va réussir à repousser l’EI ou à renverser Assad, sans parler des deux à la fois.

Certes, la plupart de ses combattants sont plus intéressés par le deuxième cas de figure que par le premier. Il est facile de prévoir les fissures qui ne manqueront pas de se creuser entre ces rebelles et leurs trésoriers américains. Quelques heures à peine après les frappes aériennes du 22 septembre, certains combattants de l’Armée syrienne libre rouspétaient déjà que l’EI ne pourrait être vaincu tant qu’Assad ne serait pas renversé. C’est peut-être la priorité des rebelles syriens, mais ce n’est pas celle d’Obama –ou, peut-on dire sans risquer de se tromper, celle d’aucun Américain.

Le 23 au matin, sur les chaînes d’informations câblées, on entendait certains journalistes grogner que si la campagne de frappes aériennes d’Obama était susceptible d’affaiblir ou de contenir les combattants de l’EI, elle n’allait probablement pas les vaincre. Quelques-uns ont cru bon de s’inquiéter qu’après des semaines de frappes aériennes en Irak, l’EI ne se soit pas encore rendu. On ne peut que se réjouir que les chaînes d’info n’aient pas existé pendant la Seconde Guerre mondiale: la bataille des Ardennes aurait engendré des appels à la destitution de Franklin Roosevelt.

Heureusement que les chaînes d'info n'existaient pas pendant la Seconde Guerre mondiale

 

Quoi qu’il en soit, le président Obama est entré dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient, guerre qui s’est rapidement étendue –ce qui, par définition, présente de grands risques. Dans le même temps, il s’y est engagé plus judicieusement que certains de ses prédécesseurs: avec des alliés actifs dans la région, des buts précis, et en insistant fermement sur les limites de son intervention (en tout cas pour l’instant). Comment cela se passe, est-ce que cela va fonctionner, personne ne sera en mesure de le savoir pendant un moment –et c’est une chose qu’Obama ne peut pas entièrement contrôler.

Il n’y a aucune garantie que tout cela fonctionne. L’EI peut se révéler résistant aux frappes aériennes. Le gouvernement irakien ne se prendra peut-être pas en main, auquel cas les citoyens sunnites continueront de soutenir –ou au moins refuseront de combattre– les sunnites de l’EI. Les frappes aériennes en Syrie ne feront peut-être qu’aggraver le chaos dans ce pays déjà aux abois. Il est possible que l’EI ou d’autres groupes djihadistes répondent par des attentats en Occident, notamment aux Etats-Unis.

Ce ne serait pas la première fois qu’une guerre circonscrite se répandrait comme une traînée de poudre.

Fred Kaplan
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Journaliste
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