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Que dit le Coran et que ne dit-il pas sur la violence?

Un militant de l'État islamique à Mossoul, en juin 2014. REUTERS/Stringer.

Un militant de l'État islamique à Mossoul, en juin 2014. REUTERS/Stringer.

Les actes barbares des terroristes musulmans reposent la question de la violence dans l’islam et les textes sacrés. Si le sacré produit de la violence, l’homme construit le sacré pour justifier, légitimer, réguler sa propre violence.

Faut-il réduire l’Etat islamique (Daesh) à un gang de criminels mafieux qui n’a rien à voir avec l‘islam? Ce qualificatif le plus souvent appliqué, y compris par les musulmans modérés, aux auteurs des exactions commises à la frontière syro-irakienne et, depuis l’exécution d’Hervé Gourdel, jusqu’en Algérie, correspond sans doute à la plus exacte réalité.

Elle ne peut pourtant pas faire l’économie d’une réflexion sur la violence et le sacré dans l’islam. Certes, l’amalgame souvent fait entre islamisme et islam, entre djihadisme et impératif sacré, est condamnable. Mais les références criminelles de ces terroristes au Coran sèment le trouble. Et la dénégation de tous ceux qui, de très bonne foi, assurent que l’islam n’a rien à voir avec des dérives religieuses aussi perverses que tragiques suscite un malaise et du scepticisme. Qu’en est-il donc exactement? 

Déjà, au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville admettait ceci:

«L’islam est un progrès sur le polythéisme parce qu’il embrasse d’une vue plus étendue et plus claire certains devoirs généraux de l’humanité.»

Mais le philosophe, spécialiste des rapports entre la politique et le fait religieux, disait aussi, dans une célèbre lettre de 1838 à son cousin Louis de Kergorlay, retirer de la lecture du Coran l’idée que «la religion de Mahomet» possède une propension détestable à multiplier les appels à la guerre et au meurtre des infidèles. L’islam laisse peu de place à la liberté et aux libertés, disait-il, dans la mesure où il nie l’existence d’«ordres» différents. Il régit simultanément les domaines du sacré, du politique, du juridique, de l’éthique et du sociétal:

«La doctrine selon laquelle le premier de tous les devoirs religieux est d’obéir aveuglement au Prophète et que la guerre sainte est la première de toutes les bonnes œuvres se retrouve à chaque page et presque à chaque mot du Coran. Les tendances violentes et sensuelles du Coran frappent tellement les yeux que je ne conçois pas qu’elles échappent à un homme de bon sens.»

Tocqueville n’a rien d’un extrémiste et, exemples historiques et actuels à la clé, on est obligé de se conformer à son jugement. Mais l’éxégèse et l’histoire permettent de nuancer, de mieux comprendre les textes sacrés, le sens d‘un verset, le message sous-jacent et de faire la part des préjugés, des clichés et des imaginaires qui diabolisent encore aujourd’hui l’islam. Et à cet égard, on ne saurait donner tort à ceux qui, chez les historiens et exégètes du Coran, tentent de prouver que ceux qui tuent (ou se tuent) au nom d’une exigence sacrée trahissent la lettre même de l’islam.

«Ne détruisez pas la vie que Dieu a rendu sacrée»

Le Coran interdit fermement le meurtre, notamment dans la sourate «Les animaux» (VI-151):

«Eloignez-vous des péchés abominables, apparents ou cachés. Ne tuez personne injustement. Dieu vous l’a interdit.»

Dans la sourate «La Table» (V-30), il condamne le fratricide d’Abel par Caïn et donne le fondement de l’humanisme musulman:

«Quiconque tue une personne non coupable de meurtre ou de dépravation, c’est s’il avait tué tout le genre humain. Quiconque sauve une personne, c’est comme s’il faisait le don de sa vie à toute l’humanité.»

Dans la sourate «Al Isra» (XVII-33),  il est encore prescrit:

«Ne détruisez point la vie que Dieu a rendue sacrée.»

Dans le Coran, l’homicide volontaire d’un croyant promet au meurtrier un châtiment éternel. Ainsi, dans la sourate «Les femmes (IV-93)» est-il écrit:

«Celui qui tue volontairement un croyant aura pour rétribution l’Enfer éternel. Dieu le frappe de son courroux, le maudit et lui prépare un terrible châtiment.»

«Légitime défense proportionnée»

La jurisprudence en islam (le fiqh) a longuement analysé ce verset. Elle y voit l’assimilation du meurtre d‘un homme de foi à un péché irrémissible majeur, condamnant son auteur au même titre que les plus grands péchés –le polythéisme, l’idôlatrie, le faux témoignage, le crime – que Dieu ne peut pardonner.

La religion musulmane ne voit donc de justification à la violence ou à l’action punitive que dans la «légitime défense proportionnée». Dans la sourate «Les abeilles» (XVI-90), on trouve ceci:

«En vérité, Dieu ordonne l’équité et le bien, la générosité envers les proches. Il interdit la turpitude, la mauvaise action et la rébellion.»

Le mot «rébellion» désigne, dans l’exégèse musulmane, toute violence disproportionnée et conception excessive du droit à la légitime défense. Il s’agit là d’un crime par outrance.

Dans l’histoire de l’islam, le «djihad» comme lutte armée n’a été justifié qu’au VIIe siècle, au moment des «persécutions» de Mahomet et de ses compagnons par les Mecquois, et au moment des croisades. Le terme de «guerre sainte» n’existe pas dans l’histoire arabe, ni même dans la langue arabe. Mahomet parle de «petit djihad» (al Djihad-I-asghar) pour désigner la défense, par les armes, de la patrie ou de la foi en danger. Et il le distingue du «grand djihad» (al Djihad-I-kbar ou al Djihad An Nafs), qui veut dire effort de volonté du bon musulman luttant contre ses mauvais instincts. Dans une juste interprétation de l’islam, le djihad n’est rien d’autre que cette discipline, cette volonté tenace du croyant musulman dans le combat du Bien contre le Mal.

Texte «inspiré» et «incréé»

La question de l’interprétation des textes sacrés est devenue la première dans le monde islamique. On sait que, selon la tradition musulmane, le Coran n’est pas un texte simplement «inspiré» par Dieu, comme le sont, pour les juifs et les chrétiens, l’Ancien et le Nouveau Testament. C’est un texte «incréé», révélé directement par Dieu, donc éternel, irréfutable et irréformable.

Malgré la répression, nombre d’intellectuels musulmans osent affirmer que ce Coran, soi-disant directement inspiré par Dieu et incréé, a en fait mis deux siècles avant d’être élaboré dans la forme que nous connaissons et qu’il l’a été à la suite de pressions et d’interventions de plusieurs écoles et auteurs. Ils dénoncent donc l’interprétation littérale, fondamentaliste du Coran, réclament en particulier que soit clairement distingué ce qui relève du Coran et ce qui relève des haddith (simples propos prêtés au prophète Mahomet) que les islamistes mélangent allègrement. Mais, dans les conditions géopolitiques actuelles de l’islam, ces intellectuels et musulmans modernistes, réclamant courageusement un travail d’interprétation des textes saints de l’islam, ne sont guère écoutés.

La lettre sacrée est une chose, ce que les hommes en font est une autre chose. Devant la manipulation des textes par les extrémistes religieux de toute sorte, on est obligé de se poser la question: est-ce que ce sont les religions qui, par leurs écritures sacrées, par leurs «vérités» transformées en dogmatismes, sèment les germes de discorde et de violence dans le monde? Ou est-ce que ce sont les hommes qui se fabriquent leur propre image de Dieu et prennent prétexte de tout, y compris du nom divin, pour justifier leur propre violence et leur propre fanatisme?

La relation entre la violence et le sacré a été magistralement étudiée, entre autres, par le philosophe René Girard. Fondé ou non sur une transcendance divine, le sacré est un mode de représentation globale de l’univers qui exige la soumission de l’homme, lui définit des prescriptions et des interdits. C’est en ce sens que le sacré peut susciter et engendrer de la violence. Car c’est le sacré qui, en dernière instance, donne à l’homme son identité et sa raison de vivre. Et, pour la défendre, le sacré peut conduire cet homme à «sacrifier» sa propre vie ou celle des autres. Dans tous les mythes religieux, babyloniens ou autres, les divinités du bien et de l’ordre s’arrachent, dans une lutte violente, au chaos, au mal et à la mort.

Mobiliser les ressources du sacré pour une prétendue noble cause

Mais si le sacré produit de la violence, le processus fonctionne aussi dans l’autre sens. L’homme utilise, ou même construit, le sacré pour justifier, légitimer, réguler sa propre violence. Les «guerres saintes» n’ont d’autre but que de mobiliser les ressources du sacré pour une prétendue noble cause. «Gott mit uns» («Dieu avec nous»), écrivaient les soldats nazis sur leur ceinturon, alors que l’idéologie nazie était fondamentalement athée! 

Cela a toujours existé, quelques soient les civilisations et les époques. Les panthéons des religions monothéistes sont remplis de dieux de la guerre. La religion est utilisée comme vecteur de légitimation de la violence quand elle «sanctifie» un combat terrestre: l'appel au djihad dans l’islam; la défense d’un territoire symbolique (par exemple le Kosovo, berceau de l‘orthodoxie serbe); la «colonisation» d’espaces considérés comme sacrés en Cisjordanie par les militants religieux juifs. C’est au nom de la religion qu’on mobilise ainsi, qu’on embrigade, qu’on galvanise des troupes, qu’on pousse des militants radicaux à la mort.

La violence politique, la guerre, le terrorisme mettent l’homme devant les réalités ultimes de sa condition. L’alibi religieux y est toujours présent. Pour légitimer une guerre, un sacrifice, un attentat-suicide, on cherche une interprétation dans une tradition religieuse ou dans des textes sacrés, ceux qui sont disponibles, ceux que l’on pervertit, ceux que l’on détourne de leur sens premier, ceux que l’on «fantasme» purement et simplement, et même que l’on «invente».

Le nom de Dieu porté à l'absolu pour combler des frustrations identitaires ou justifier un projet totalitaire est responsable d’une partie des plus grands crimes de l'histoire. L’Ancien et le Nouveau Testament, le Coran ont été le prétexte à nombre de pogroms, de croisades et d'inquisitions. Encore aujourd’hui, trop souvent réduites à leurs expressions les plus extrémistes, les religions sont souvent réunies sur le même banc d'infamie. Ce sont des «idéologies meurtrières», disait Elie Barnavi en 2006 dans un ouvrage retentissant.

Leurs représentants officiels et modérés ne cessent pourtant de dire que tuer au nom de Dieu est intolérable pour toute conscience. Que si, depuis le meurtre d'Abel par Caïn, la Bible elle-même regorge de moments de violence, de récits de guerre et d'exterminations, la Loi divine, reprise par tous les commentaires juifs, chrétiens ou musulmans, est également formelle: «Tu n'invoqueras pas le nom de Dieu en vain», énonce le deuxième commandement. «Tu ne tueras pas», ajoute le sixième commandement. «Assassiner quelqu’un au nom de Dieu, c’est tuer deux fois», a dit un jour, dans une formule magistrale, Joseph Sitruk, alors grand rabbin de France.

Note de l'édition: cet article a été retitré après publication.

 

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