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Comment authentifie-t-on une vidéo? L'exemple de l'AFP

Capture d'écran d'une vidéo publiée par l'organisation Etat Islamique.

Capture d'écran d'une vidéo publiée par l'organisation Etat Islamique.

De nombreux contenus sont diffusés sur Internet. L'agence de presse doit faire le tri et s'appuyer sur de nombreux indices avant de reprendre, voire diffuser, l'information.

Mercredi 24 septembre, en fin d'après-midi, l'ensemble des médias français informent de la présence en ligne d'une vidéo montrant la décapitation d'Hervé Gourdel par le groupe algérien Jund al-khilafa, rattaché à l'organisation Etat islamique. Dans les bureaux de l'AFP à Beyrouth et Nicosie, on sait en fait depuis plusieurs heures qu'une nouvelle vidéo est sur le point d'être diffusée. L'alerte n'est émise qu'à 17h07, après que l'agence a effectué certaines vérifications.

Comment authentifie-t-on une vidéo? 

Contacté par Slate, le Quai d'Orsay refuse, pour des raisons de sécurité, de divulguer des informations sur ses techniques d'authentification des vidéos. Il confirme cependant disposer d'une équipe spécialisée.

Avec le développement des réseaux sociaux, le déclenchement des révolutions arabes et la multiplication des citoyens-journalistes, l'AFP a elle aussi dû apprendre à décrypter les contenus diffusés sur Internet. «On a peu à peu acquis un savoir-faire et mis en place des lignes directrices qu’on applique de façon systématique», explique Henry Bouvier, adjoint vidéo à la rédaction en chef de l'AFP. Pour cela, l'agence utilise tous les moyens disponibles sur le Net. 

Identifier le lieu du tournage et la provenance de la vidéo

La première étape consiste à identifier le lieu où la vidéo a été tournée, car il ne correspond pas forcément au titre ou à la description qui l'accompagne. Une fonctionnalité de Google Map met notamment à disposition des photographies prises il y a quelques années (par exemple de la Syrie avant la guerre) dans le monde entier, ce à quoi l'agence peut ajouter ses propres fonds d'archives.

«On compare alors la physionomie des rues, des bâtiments ou des montagnes sur les vidéos et les images pour voir si il s’agit bel et bien du même endroit», poursuit Henry Bouvier. 

Tous les éléments visuels (plaques d'immatriculation des véhicules...) et sonores (accent des protagonistes de la vidéo) constituent des preuves supplémentaires.

La provenance des vidéos est également essentielle. L'AFP a l'habitude de travailler avec certains «channels», des chaînes de vidéos hebérgées par des sites comme Youtube. «La confiance que l'on a dans le channel, le fil Twitter ou dans la source elle-même sont des élements d'authentification aussi», confirme Henry Bouvier. L'AFP dispose de contacts directs avec les propriétaires de certains «channels» (comme des rebelles syriens) ce qui lui permet notamment d'aborder la question des autorisations d'utilisation. 

La diffusion d'une information par des sites de confiance est aussi à prendre en compte. 

Le 24 septembre, l'AFP a par exemple donné l'information sur le décès d'Hervé Gourdel après que Site a envoyé un e-mail qui confirmait la nouvelle.

«Dans ce cas précis, leur expertise a été un élement de plus dans la balance. Nous étions déjà assez confiants sur le fait que la vidéo était authentique, mais la réception de leur e-mail a été un argument de plus pour officialiser son authenticité.»

Regrouper différentes informations

«Lorsque l'on voit le sang, il n'y a pas de doute sur l’authenticité de "l’acte de tuer", mais notre rôle ensuite est d'en comprendre le contexte», explique l'adjoint.

Fin août, des vidéos montrant des syriens prisonniers de l'organisation Etat islamique avaient été publiées par un channel suivi par l'AFP. On y voyait le groupe d'hommes marcher dans le désert en sous-vêtements. L'agence a vérifié si l'âge des hommes semblait correspondre à celui du service militaire et si les étandards des ravisseurs étaient bel et bien ceux du groupe terroriste. Une seconde vidéo de plans en travelling montrait l'entassement des corps des 160 soldats. Si l'AFP ne disposait pas de vidéo montrant le moment de l'assassinat, la seconde vidéo a permis de corroborer les informations et de conclure à l'éxécution.

L'authentification à 100% n'existe pas, un doute demeure toujours.

La date de tournage, par exemple, est souvent un des élements les plus problématiques. Les métadonnées de chaque vidéo ne renseignent bien souvent que sur la date de mise en ligne et non du tournage. 

«Au début de la révolution syrienne, raconte Henry Bouvier, les rebelles avaient compris notre problème d'authentification. Ils ont alors commencé à  mettre devant la caméra des petits papiers avec la date et parfois avec le mot d'ordre du jour des manifestations du vendredi qui était différent chaque semaine.» 

Propagande, information et dignité 

Lorsque la vidéo a subi des montages, certains plans qui ne peuvent pas être authentifiés peuvent être coupés. Le service vidéo de l'agence ne dispose pas de logiciels comme Tungstène utilisé par contre par le service photo pour détecter les manipulations d'images.

Les personnes qui visionnent ces vidéos gardent toujours en tête qu'il peut s'agir d'un faux. Henry Bouvier raconte:

«Le desk concerné regarde chacune des vidéos longuement et fait ensuite remonter à la rédaction en chef centrale un dossier avec les vidéos retenues qui contient tous les éléments qui permettent d'identifier les images, un peu comme un dossier d'instruction. On regarde ensuite à notre tour chacune de ces vidéos et on discute de son intérêt éditorial.» 

Lorsqu'il s'agit d'une vidéo de pure propagande (défilé, effets spéciaux, etc.) mais qu'un intérêt informatif est avéré, l'AFP peut diffuser la vidéo en précisant son contenu particulier et en supprimant certains effets, comme la musique. L'agence a par exemple diffusé il y a quelques temps la vidéo d'un défilé militaire à Raqqa qui, selon elle, permettait de se rendre compte de l'impressionnante quantité de matériel militaire (tank, missiles, etc.) récupéré par l'organisation Etat islamique. 

Mais si une vidéo est authentifiée, une dernière chose est prise en compte et valide ou non sa diffusion par l'agence: le respect de la dignité de la personne humaine. Ainsi, l'agence a rédigé des dépêches informant de la mort de James Foley, Steven Sotloff, David Haines ou Hervé Gourdel, mais elle n'a diffusé aucune image des assassinats.

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