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La géopolitique ou les géopolitiques?

Pierre-William Fregonese et Theo Corbucci et Nonfiction, mis à jour le 26.09.2014 à 17 h 49

Avec ce Major, Florian Louis propose un panorama des grandes figures de la géopolitique et met également en lumière de nombreux points de tensions propres à cette discipline qui, coincée entre géographie et science politique, tente désespérément d'affirmer se légitimité.

Risk / BenStephenson via FlickrCC

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Les grands théoriciens de la géopolitique

Florian Louis
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Buzzword usé jusqu'à la corde – et souvent à tort, le mot géopolitique aurait-il perdu de son sens? D'autant plus lorsqu'il se retrouve trop souvent associé à des caricatures de géopolitologues, tantôt vus comme conseillers du Prince, adeptes des ors du pouvoir et capable d'influencer la politique étrangère des Etats, tantôt comme d'obscurs universitaires, sorte de Professeurs Tournesol de la guerre et de la paix entre les nations.

Avec Les grand théoriciens de la géopolitique[1], Florian Louis tente de remettre les choses à leur juste place en dressant un panorama critique de la pensée et de l'histoire géopolitique. Proposé dans une large part sous forme de «fiches auteurs» (Ratzel, Mackinder, Spykman, etc.), l'auteur a cependant fait le choix de ne pas se limiter à cet exercice, et aborde plusieurs pistes de réflexions sur la discipline en elle-même. Les débats en son sein, ou points de tensions, sont également présents. Et c'est en cela que l'ouvrage est plus particulièrement intéressant.

De l'impossibilité de définir la géopolitique

Mais, pour commencer, qu'est ce que la géopolitique? La réponse est loin d'être aussi simple qu'il n'y paraît. Car lorsque l'on aborde la géopolitique, la première complexité – et non des moindres, est sa définition. Ou plutôt ses définitions. Car il en existe presque autant que de géopoliticiens, d'écoles ou de critiques. Pire encore : les auteurs dits classiques de la géopolitique ne se sont souvent jamais réclamés de cette discipline, et n'ont donc jamais pris la peine de la définir. La vision de leur (supposé) objet de recherche a été avancée par d'autres, a posteriori.

La géopolitique serait-elle alors, comme pour Pascal Gauchon, la simple «Etudes des rapports de forces dans l'espace»? Ou «tout ce qui concerne les rivalités de pouvoir ou d'influence sur des territoires et des populations qui vivent» (Yves Lacoste)? Ou encore, pour reprendre Rudolf Kjellén, «L'étude de l'Etat comme organisme géographique ou phénomène spatial»? Ou ne serait-elle qu'une simple «fiction» (Christopher Gogwilt)?

Véritable objet protéiforme, la géopolitique échoue donc aujourd'hui encore à définir ce qu'elle est, ce sur quoi elle porte et, partant, à quoi elle peut ou pourrait bien servir... Ce dont convient l'auteur, sans tenter de, ou de pouvoir, dépasser ce simple constat : «Aussi intellectuellement inconfortable que ce soit, force est de se rendre à l'évidence que la nébulosité constitue une caractéristique fondamentale de la géopolitique, et que prétendre en donner une définition unique et consensuelle relève de la gageure» (p. 18).

Le géopolitilogue est-il un politologue ou un internationaliste?

La seconde complexité lorsque l'on aborde la géopolitique est celle de sa place au sein du champ universitaire et de celle des idées. Ou plutôt de sa particularité la justifiant comme science en tant que telle au regard des autres plus «installées». Longtemps cantonnée à une «pseudo-science à visée impérialiste et donc potentiellement dangereuse» (p. 12), reprise par de nombreux régimes autoritaires «en quête de légitimation de leur nationalisme agressif» (p. 12), la géopolitique est aujourd'hui encore dans une lutte incessante pour la survie de sa légitimité, quand bien même des départements ou des diplômes dédiés existent voire se multiplient au sein des Universités.

Car qu'est ce qui différencie aujourd'hui la géopolitique d'une branche de la géographie ou de la science politique? D'autant plus lorsque, comme le remarque Florian Louis à raison, la géopolitique française relève surtout de la géographie, et la géopolitique anglo-saxonne de la science politique: «Conséquence: la première sacralise la spatialité tandis que la seconde n'a d'yeux que pour la puissance» (p. 17). La géopolitique chute donc une fois de plus sur son «péché initial», celui de ne toujours pas savoir, «près de trois quarts de siècle après sa naissance [...] en quoi elle consiste» (cité p.11).

La géopolitique se heurte donc bien au problème des frontières -ici théoriques- car «il s'agit d'un champ disciplinaire aux contours mouvants» (p.21). C'est d'ailleurs là que le parti pris de l'auteur d'inclure des Samuel Huntington ou Joseph Nye devient extrêmement discutable, même si ceux-ci développent par moment des approches spatiales, tout de même limitées. Car la géopolitique anglo-saxonne est-elle réellement de la géopolitique alors que même ses auteurs ne s'en revendiquent pas? L'intérêt de cette pensée ne serait-elle pas justement de dépasser l'espace ou du moins l'espace traditionnel afin de tenter une modélisation? On regrettera que ces questions soient passées sous silence au profit d'une présentation bien menée des auteurs choisis.

La théorie et la pratique : mais à quoi sert donc la géopolitique?

Une certaine conception des relations internationales, assez largement répandue, différencie le géopolitologue du géopoliticien. Fidèle à la distinction entre politologue et le politicien, le premier serait le penseur en position de surplomb, quand le second aurait en charge la gestion opérationnelle de la politique étrangère étatique. Bien évidemment, l'un et l'autre ne pourraient faire qu'un, comme dans la personne d'Alfred Mahan ou encore de Joseph Nye. Pour autant, cette distinction semble vite trouver ses limites à l'échelon international. Un théoricien, dit géopolitologue, qui possède une certaine notoriété, que celle-ci soit positive ou négative, n'a rarement que peu d'influence, même si la portée de son oeuvre ne touche pas directement sa patrie d'origine.

L'ouvrage de Florian Louis, au travers de passages concis intitulés «postérité et actualité», a le mérite de souligner ces liens forts, voire inextricables, entre la pensée théorique et la pratique. La relation n'est d'ailleurs pas unilatérale, passant de théorie mise en pratique par un penseur-acteur ou de pratique ensuite théorisée par un acteur-penseur. Bien souvent, le théoricien verra une partie de ses idées dans l'action d'un intermédiaire, homme politique, militaire ou encore diplomate. Un géopolitologue de son vivant peut très bien devenir un géopoliticien à sa mort. En matière de géopolitique, la relation de cause à effet est démultipliée, tant les théories se recoupent pour s'influencer et aboutir à des actions plus ou moins efficaces et consécutives dans le temps.

Ainsi, Alfred Mahan a eu, au travers du célèbre corollaire Roosevelt, «une influence directe sur les décideurs étatsuniens, du vivant même de son auteur» (p.48) ou encore Edward Luttwak a propagé l'approche géoéconomique en France, «tradition colbertiste et interventionniste oblige» (p.149),avec la création de l'Ecole de guerre économique dirigée par Christan Harbulot et plus largement de la diffusion de l'intelligence économique dans l'Hexagone, lorsque la pensée d'un Friedrich Ratzel, pourtant mort en 1904, est reprise et déformée par le nazisme (p.32). Comme pour Ratzel, la théorie initiale peut se désagréger et faire apparaître des fragments d'idées, qui deviendront ensuite de véritables axes de politique étrangère. Par ailleurs, une théorie peut toujours retrouver une nouvelle vitalité des décennies après avoir été mise en oeuvre, à l'image du sea power d'Alfred Mahan remis au goût du jour par la stratégie chinoise du collier de perles.

Dès lors, cette «galerie de portraits» (p.22) permet d'avoir une vision large et synthétique des penseurs phares de la géopolitique, sans pour autant éviter l'écueil de la juxtaposition, principal risque de l'exercice. Si les néophytes et les curieux y trouveront assurément leur compte, les amateurs et farouches débatteurs de la fameuse opposition entre la géopolitique et la théorie des relations internationales risquent de rester quant à eux sur le faim et de chercher en vain une résolution théorique du conflit. A moins que l'auteur ne décide de poursuivre sa réflexion. Et de prendre position.

1 — PUF, coll. «Major», avril 2014, 224 p Retourner à l'article

 

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