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Quand des activistes occupaient Wall Street

Nonfiction et Irène Pereira, mis à jour le 24.09.2014 à 18 h 55

L'anthropologue David Greaber nous livre son analyse du mouvement Occupy Wall Street et offre une réflexion plus large sur la question démocratique.

Day 60 Occupy Wall Street / David Shankbone via Wikimedia Commons

Day 60 Occupy Wall Street / David Shankbone via Wikimedia Commons

Comme si nous étions déjà libres
David Graeber
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David Graeber n'est pas seulement un universitaire anthropologue, il est également un militant, de surcroît anarchiste. Cette particularité lui a valu d'avoir perdu son poste à l'Université de Yale en 2005.  Par conséquent, lorsqu'il décide d'analyser le mouvement Occupy Wall Street qui s'est développé aux Etats-Unis en 2011, ce n'est pas seulement en universitaire extérieur ou même menant une observation directe, fut-elle participante. C'est en tant qu'acteur militant activement engagé dans le mouvement.
Mais cette position d'activiste, au sein d'un mouvement né dans le sillage de la crise des subprimes, se double d'une autre particularité. David Graeber est également l'auteur d'un best-seller mondial sur l'histoire de la dette (Dette, 5000 ans d'histoire, Editions Les liens qui libèrent, 2013).

Comme si nous étions déjà libres mêle différents registres: le récit de l'acteur engagé au jour le jour, des jeux de questions réponses ou encore des analyses théoriques visant une mise en perspective du mouvement social.

Au cœur du mouvement

Le premier chapitre de l'ouvrage constitue une source primaire écrite avec la précision de l’ethnographie, mais par un ethnologue en position cette fois d'acteur. Graeber nous fait suivre au jour le jour la naissance du mouvement à travers ses échanges verbaux et épistolaires avec ses amis militants. Se lit dans ce récit l'incrédulité et l'étonnement que suscite le démarrage de ce mouvement  inédit. Ce qui conduit par la suite l'auteur à s'interroger sur les raisons du décollage d'un tel mouvement social.

Graeber rappelle que ce n'était pourtant pas la première fois que le mot d'ordre d'occuper Wall Street avait été lancé et qu'il s'était par le passé heurté à des échecs pathétiques. Il décrit le démarrage du mouvement avec ses habituelles tentatives de noyautage par des groupes politiques d'extrême gauche bien décidés à imposer leurs tactiques. Graeber se décrit lui-même comme un anarchiste disposé à participer à tout mouvement de masse du moment que celui-ci fonctionne sur des bases horizontales.
Le mouvement Occupy Wall Street naît ainsi de la conjonction du rassemblement inespéré d'un groupe conséquent de personnes bien décidées à protester contre le système financier américain et de la mise en place de pratiques horizontales démocratiques de fonctionnement.

Pourquoi le mouvement a pris

Mais Graeber ne s'en tient pas à la divine surprise. Il cherche à analyser les conditions de possibilité du démarrage du mouvement. Pourquoi cette fois-ci cela a marché, alors que la plupart du temps cela ne prend pas? Il évoque plusieurs facteurs explicatifs.
Il rappelle comment le mouvement Occupy Wall Street a été perçu au moins au début comme un tea party de gauche en réaction à la version de droite réactionnaire qui avait occupé la scène médiatique auparavant. Pour Graeber, ce phénomène constitue un des facteurs qui a favorisé la médiatisation du mouvement. Mais de manière moins conjoncturel, c'est également la situation économique des Etats-Unis qu'il étudie. Il s’intéresse en particulier à la composition sociologique des protestataires: des jeunes gens issus des classes moyennes. Ces derniers ont l'impression d'avoir tout fait pour respecter les règles du jeu social: en particulier s'endetter pour effectuer de bonnes études pour parvenir à un bon emploi. Mais ces derniers se trouvent confrontés au lieu de cela à la précarité. Dans le sillage de son ouvrage sur la dette, il inclut également dans ses explications une analyse des facteurs macro-économiques.

Graeber étudie également les événements qui ont conduit à la désagrégation du mouvement. Il se penche ainsi sur les discours des médias visant à donner progressivement une image plus négative des manifestants et à discréditer le mouvement auprès de l'opinion publique. On reproche au mouvement de ne pas se transformer en parti politique et de ne pas chercher un déboucher institutionnel à ses revendications. On attaque l'image des activistes de manière à les faire passer pour des marginaux, de surcroît violents. Mais l'analyse de Graeber porte également sur les tactiques policières qui ont empêché progressivement les militants de s’installer durablement sur les places publiques et de les empêcher ainsi de fonctionner avec un lieu central de coordination démocratique.

Qu'est-ce que l'anarchie et la démocratie?

Graeber profite de cet ouvrage pour se livrer à une analyse à la fois des notions de démocratie et d'anarchie. Il rappelle ainsi que ces deux notions ont pu être associées comme des quasi-synonymes à l'époque moderne et faire l'objet d'une disqualification de la part des intellectuels de cette époque. Il souligne ainsi que les pères fondateurs et les révolutionnaires français ne se réclamaient pas de la démocratie. Pour les élites de l'époque, il s'agissait plutôt de mettre en place un gouvernement électif. Il faut attendre en réalité le XIXe siècle pour que la notion de démocratie soit revendiquée positivement.

Mais, surtout, Graeber, en anthropologue, attaque l'europeanocentrisme attaché à la notion de démocratie. Il souligne comment l'influence des institutions amérindiennes fédéralistes, pourtant connues par les rédacteurs de la Constitution américaine, a sans doute été invisibilisée. Il reproche à la pensée occidentale de faire de la Grèce athénienne le berceau de la démocratie, alors que pour sa part les pratiques démocratiques lui semblent repérables sous des latitudes et à des époques différentes. Il s'agit pour lui d'un mode relativement courant de résolution des conflits présents dans différentes sociétés non-européennes ou dans des groupes marginaux tels que les contre-sociétés de pirates à l'époque moderne.

Enfin, il met en relief que ce qui est appelé outre-Atlantique «processus anarchiste» de prise de décision doit en réalité sans doute bien plus au mouvement féministe qu'anarchiste.

Qu'est-ce que faire consensus?

L'ouvrage de Graeber ne vise pas seulement à produire une analyse théorique d'un mouvement social. L'auteur entend également fournir des instruments pratiques aux militants. De ce fait, il consacre une partie de son ouvrage à analyser concrètement en quoi consiste une prise de décision au consensus. Il entend soulever les malentendus et répondre aux objections que suscite généralement cette pratique.
En effet, on accuse bien souvent les groupes qui fonctionnent au consensus de favoriser les rapports de force informels, de ne pas être en mesure de dépasser les blocages liés aux dissensus internes ou encore d'être extrêmement lents et chronophages.... Graeber distingue plusieurs configurations en particulier en fonction de la taille du groupe.

Il souligne l'importance de se doter de règles formelles de prise de décision sans pour autant tomber dans le formalisme si cela n'est pas nécessaire. Ce qui lui apparaît le plus important dans cette forme de prise de décision n'est pas l'unanimité, mais la formulation de synthèses créatives qui visent à rapprocher les différentes parties. Ainsi, la prise de décision au consensus n'exclut pas forcément en définitif le vote. En outre, conscient de la longueur des prises de décision, Graeber fait appel à ses connaissances d'ethnologue pour rappeler comment les sociétés non-européennes, qui pratiquent le consensus, font des moments de prise de décisions également des temps de convivialité. Il reconnaît néanmoins que le temps accordé à la participation aux activités publiques suppose de changer le rapport de nos société au travail en accordant davantage de place dans l'existence humaine à d'autres types d'activités. L'auteur propose également des analyses pratiques sur la désobéissance civile et l'action directe, mais plus original, il analyse des stratégies pour composer avec les forces de l'ordre lors des actions.

L'ouvrage se termine par un chapitre conclusif dans lequel l'auteur propose quatre axes pour essayer de provoquer une révolution du «bon sens»: la remise en cause du productivisme, un travail non-productiviste, la critique de la bureaucratie et la réappropriation de l'idée communiste.

En définitive, ce qui peut gêner le lecteur dans l'ouvrage de David Graeber est le caractère assez hétérogène des différentes parties du texte qui relèvent de genre assez différents les uns des autres: récit ethnographique d'une expérience personnelle militante, analyse sociologique des conditions d'apparition du mouvement social Occupy Wall Street, essai de théorie politique sur l'anarchie et la démocratie, guide de techniques militantes....
Sans doute s'agit-il d'une volonté délibérée de l'auteur de remise en cause de la rupture entre pratique militante et étude intellectuelle, mais c'est une démarche auquel on reste peu habitué, en particulier en France, dans la mesure où comme l'a remarqué Ramzig  Keucheyan, dans Hémisphère Gauche, l'histoire de la gauche radicale s'est caractérisée par une déconnexion progressive entre pratiques militantes et production intellectuelle savante. Peut-être le primat de la pratique sur la théorie présente dans la tradition anarchiste, à la différence du léninisme, explique ici le souci de lier davantage les deux dimensions.

 

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