Monde

Les Mormons sauveront-ils l'Amérique de l'oubli?

Slate.com, mis à jour le 17.08.2009 à 11 h 46

Sixième volet de la série sur la Fin de l'Amérique. La religion mormone pourrait jouer le rôle de l'Eglise catholique après l'effondrement de Rome.

Notre grand-frère, Slate.com, a lancé une série d'été sur les multiples scénarios vraisemblables ou non, plausibles ou totalement improbables, sérieux et moins sérieux qui pourraient mener à la disparition des Etats-Unis et de l'empire américain. Nous publions traduits l'ensemble des articles de la série. Celui-ci est le sixième article. Il a été précédé d'un premier texte introductif intitulé: Le thème porteur de la disparition des Etats-Unis, d'un deuxième sur Les quatre scénarios des futurologues, d'un troisième Le cauchemar climatique et d'un quatrième Une nouvelle guerre de Sécession? et d'un cinquième intitulé Le totalitarisme en cinq leçons.

Quand l'Amérique disparaitra (dans 100, 500 ou ... 1000 ans), elle ne s'effacera pas des mémoires pour autant. En tant que première puissance militaire, économique et culturelle depuis la seconde Guerre Mondiale, les Etats-Unis feront partie intégrante du patrimoine héréditaire des civilisations futures. Reste à savoir quelle forme prendra alors cette influence déterminante...

Personne ne se souviendra de nos structures physiques; nos maisons, nos écoles et nos stades finiront tous en poussière. Dans «Homo Disparitus» («The World Without Us» Le monde sans nous), d'Alan Weisman, un glacier heurte la Statue de la Liberté et la précipite dans l'océan; le film «La Planète des singes» lui réservait à peu près le même sort.

Nos idées, nos œuvres d'arts et nos inventions survivront à nos monuments (et ce pas seulement parce que notre stock national de sandwiches McRib ne seront sans doute jamais biodégradés). La crise financière actuelle a remis en cause le concept de libéralisme, mais je pense que notre système économique sera (pour partie du moins) adopté par nos successeurs. Le succès mondial du basket, deuxième sport le plus populaire après le football, nous assure qu'au moins une trace de l'héritage américain survivra à notre disparition. Les styles musicaux originaires des Etats-Unis (le jazz, le rock'n'roll et le hip-hop) devraient pouvoir jouer le même rôle.

Mais pour que les caractéristiques immatérielles de l'Amérique (notre histoire, nos idéaux, nos passions) soient préservées, il faut que quelqu'un se charge de leur préservation... Selon l'historien Edward Gibbon, l'apparition de la chrétienté avait condamné Rome : « les derniers reste de l'esprit militaire disparurent dans les cloîtres ». L'hypothèse la plus fréquemment admise veut cependant que l'Eglise catholique ait sauvé l'esprit de Rome (sa hiérarchie, sa pensée, sa langue), alors que le reste du continent sombrait dans l'obscurantisme.

Il est fort possible qu'une religion puisse entretenir le souvenir de l'Amérique. L'histoire du catholicisme démontre que les mouvements religieux peuvent survivre aux entités politiques qui les ont vus naître. Les idéaux de l'Amérique, ce qu'elle représente à nos yeux, trouvent également leurs origines dans certains aspects de la religion: les valeurs des puritains (le zèle, l'autosuffisance) et leur désir de bâtir la « cité sur la colline ».

Mais quelle religion pourrait bien faire l'affaire ? Dans le roman «Un Cantique pour Leibowitz» (1960), Walter M. Miller Jr. met en scène un groupe de moines jouant le même rôle que leurs ancêtres européens : ils préservent les restes du savoir dans une Amérique post-apocalyptique. Or, les Etats-Unis ne comptent qu'un nombre microscopique de moines ; il est donc peu probable que les monastères protègent nos précieuses données des atteintes du temps. A première vue, les chrétiens évangéliques semblent plus indiqués : environ 100 millions d'Américains se disent évangélistes, et l'idée d'une Amérique «terre promise» est, chez eux, omniprésente. En revanche, les évangéliques sont nettement moins unis qu'on ne le pense ; ce mouvement religieux n'est qu'un ensemble de courants assez hétéroclites. Cette particularité n'est pas négative en soi : le mouvement est solide et sa faculté d'adaptation excellente. Il n'est pas certain, en revanche, qu'une telle organisation puisse protéger efficacement la culture de tout un pays. Les premiers catholiques, par comparaison, était beaucoup plus hiérarchisés et disciplinés ; ils étaient plus à même de survivre à un effondrement sociétal et de sauver de l'oubli des traditions disparues.

Et si la candidate idéale n'était autre que l'Eglise mormone? Dans «Are We Rome?» (2007), Cullen Murphy fait remarquer, dans un aparté, que Salt Lake City [capitale des mormons] pourrait bien devenir «le Vatican du troisième millénaire»; dans ce cas de figure, l'Eglise mormone « [propagerait] sa propre vision canonique de ce qu'était l'Amérique». Orson Scott Card, l'écrivain de science-fiction mormon, a eu (à peu près) la même idée dans son recueil «The Folk of the Fringe». Dans la nouvelle «West», une communauté mormone s'établit dans l'Utah après un effondrement sociétal provoqué par une guerre nucléaire, des attaques bactériologiques et le changement climatique. Les voyageurs finissent par découvrir que le cœur de Salt Lake City sera bientôt submergé par les eaux ; ils parviennent tout de même à sauver ce qui reste du monde en se serrant les coudes. Autour d'eux, « les régions sans mormons agonisaient, quand elles n'étaient pas déjà mortes».

Qu'est-ce qui fait croire à Card que les mormons pourraient survivre à un désastre ? Dans un e-mail, il m'explique que la culture mormone « a des forces et des faiblesses, mais [qu']elle a tous les attributs d'une civilisation supérieurement résistante. (...) Nos pratiques organisationnelles et notre façon de voir le monde font que nous survivrons sans aucun doute à l'effondrement des gouvernements et des civilisations, où que nous soyons. »  Pour ce qui est des pratiques organisationnelles, une brochure de l'Eglise mormone parue en 2007 recommande aux familles de stocker chez elles « assez de nourriture [pour trois mois] ; les vivres doivent correspondre à votre alimentation habituelle». Il est également conseillé de faire un stock de blé, de riz blanc et de haricots pour « les besoins à long terme ». (Un kit d'urgence permettant de tenir 72 heures peut suffire, à la rigueur). L'Eglise prêche par l'exemple : elle possède un silo à Salt Lake City contenant plus de 8,5 millions de tonnes de blé. Si les mormons se préparent pour la fin de l'Amérique, c'est aussi parce que la plupart d'entre eux pensent que les Etats-Unis ne feront pas de vieux os ; et que quand la Constitution « ne tiendra plus qu'à un fil », les mormons seront là pour la sauver.

Le mormonisme est une religion américaine. Elle a vu le jour dans ce pays, et son prosélytisme a fait d'elle l'institution américaine la plus facilement reconnaissable à travers le monde. Si le gouvernement des Etats-Unis s'effondre, ou si le continent est submergé par les océans, les mormons ont plus de raisons de rester dans le coin que le reste des citoyens. En effet, l'« Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours » (ou Eglise SDJ, autre nom de l'Eglise mormone) considère que la Constitution est un document d'inspiration divine, que les Indiens d'Amérique descendent pour partie d'une tribu d'Israël, les « Lamanites », et que quand Jésus-Christ reviendra, il règnera à la fois depuis la vieille ville de Jérusalem et sur le sol américain.

Selon Klaus J. Hansen, auteur de « Mormonism and the American Experience », la vision mystique qu'ont les mormons de l'Amérique est une « déclaration d'indépendance de nature religieuse ». Tout comme les chrétiens primitifs (les mormons se considèrent comme étant leurs ancêtres directs), les premiers mormons voyaient l'Apocalypse comme une chose imminente et tangible : elle pouvait survenir du jour au lendemain, dans votre propre maison. En 1831, un an après la première publication du «Livre de Mormon», Joseph Smith reçut une révélation: la fin des temps était proche, et la Nouvelle Jérusalem devait être construite dans le Missouri.

Les journaux de l'Eglise commencèrent à faire la chronique des «signes des temps»: tremblements de terre, épidémies, explosions de bateaux à vapeur. Selon le spécialiste de l'Eglise mormone Michael Austin, les nouveaux fidèles s'enthousiasmèrent à l'idée que le Messie était sur le point d'arriver. Cette conviction poussa également les mormons à «faire un bon nombre de choses totalement stupides ». Joseph Smith était certain que le millenium était sur le point de commencer; cette conviction a peut-être provoqué la faillite de la Kirtland Safety Society (en 1837), une banque d'Ohio fondée par Smith, qui (tout à son enthousiasme millénariste) imprima une quantité de billets d'une valeur bien supérieure au montant de son capital disponible.

L'Apocalypse n'est pas survenue en 1830, et les mormons l'attendent toujours; ils n'ont jamais cessé de s'y préparer. D'après Austin, «chaque génération de mormon se vit comme la dernière». Certes, les mormons n'ont jamais pu se frotter à une authentique Apocalypse, mais s'ils n'ont pas eu à protéger leurs vies, ils ont néanmoins dû faire face à de multiples tentatives d'éradication de leur religion. Peu après la faillite de Joseph Smith, la plupart des saints des derniers jours se rassemblèrent dans le Missouri. Les habitants de l'Etat les rejetèrent violemment, effrayés par cette communauté qu'ils considéraient comme sectaire; le gouverneur de l'Etat, Lilburn Boggs, signa un «ordre d'extermination» qui les contraignit à quitter la région. En 1839, l'Eglise des SDJ s'établit à Nauvoo, Illinois, où les fonctionnaires de l'Etat se montrèrent plus accommodants, permettant à la communauté de s'autogouverner. Cinq ans plus tard, Joseph Smith était assassiné par une foule de colons excédés par la quasi-théocratie mormone et par la polygamie pratiquée par les chefs de l'Eglise.

Aujourd'hui, les vagabonds d'hier sont devenus les représentants des valeurs américaines traditionnelles. Réputés honnêtes et incorruptibles, les mormons sont souvent recrutés par le FBI. Selon Harold Bloom, le mormonisme est «peut-être la culture la plus accro au travail de toute l'histoire des religions » ; et de fait, la communauté a bien réussi dans les affaires, religieuses comme séculières. (En 1999, le livre «Mormon America : The Power and the Promise» donnait une évaluation des actifs de l'Eglise : entre 25 et 30 milliards de dollars). Ils vénèrent la cellule familiale traditionnelle, divorcent rarement, et vivent une décennie de plus que l'Américain moyen. Les mormons nous ressemblent en tous points, à une différence près : ils se tiennent toujours à carreau.

L'assimilation des mormons commença après la mort de Smith, quand Brigham Young et ses fidèles décidèrent de voyager vers l'Ouest. L'Eglise des SDJ voulait fonder leur propre Etat, «Deseret» (qui, s'il avait vu le jour, engloberait l'Utah et le Nevada, ainsi qu'une bonne partie du reste de l'Amérique de l'Ouest). Jan Shipps, le principal spécialiste (non-SDJ) des mormons, décrit l'exode vers l'Ouest comme un voyage «dans le passé, vers l'époque sacrée des origines»; une reconstitution de la fuite des Juifs à travers le désert.

La civilisation américaine a vite rattrapé les mormons. Après avoir vaincu le Mexique en 1848, les Etats-Unis s'emparèrent d'une large portion de l'Ouest; l'Utah d'aujourd'hui en faisait partie. Le gouvernement fédéral était ainsi à nouveau en mesure d'imposer sa loi aux mormons. Les lois anti-polygamie furent appliquées avec de plus en plus de sévérités ; sur ce plan, seule la Guerre de Sécession offrit un répit aux mormons. En 1882, le «mariage plural» devint un crime fédéral. Huit ans plus tard, alors que l'Eglise subissait de plus en plus de pressions, leur président d'alors, Wilford Woodruff, déclara que l'ère de la polygamie mormone était définitivement révolue.

La fin de la polygamie projeta l'Eglise dans la modernité. Le milieu du 20ème siècle vit les mormons devenir plus Américains que le reste des Américains. Dans un article de fond publié dans le New York Times Magazine en 2008, Noah Feldman suggérait que le fait que les américains soient peu enclin à voter pour un candidat à la présidentielle de confession mormone pourrait pousser l'Eglise des SDJ à « se rapprocher encore plus du christianisme classique ». Reste que les mormons sont toujours attirés par leur passé de pionniers. Dans « The Angel and the Beehive », Armand L. Mauss soutient que le processus d'assimilation a permis à l'Eglise « d'échapper au discrédit (...) tout en la mettant dans une nouvelle situation difficile : celle de la respectabilité. » Vers 1960, les chefs de l'Eglise mormone remirent l'accent sur leurs recherches généalogiques et sur l'œuvre missionnaire afin de préserver l'identité de leur communauté, de ne pas perdre tout ce qui faisait d'eux « un peuple à part ».

Selon Jan Shipps, cette affection pour l'Amérique d'autrefois fait que le mormonisme a toujours 25 à 30 ans de retard sur le reste de l'Amérique. L'Eglise a toujours fermement rejeté l'«Equal Rights Amendment» [amendement à la Constitution reconnaissant l'égalité homme-femme] et le mariage homosexuel; selon Shipps, cette attitude prouve que les saints des derniers jours ne seront jamais totalement en phase avec les mœurs de leur pays. (Le règlement intérieur de la Brigham Young University [université principale des mormons], par exemple, interdit encore à ce jour les vêtements sans manches.) Quand la fin de l'Amérique surviendra, le mormonisme fera encore plus dans le rétro : si la fin de la polygamie a ouvert l'Eglise des SDJ à la modernité, la dissolution des Etats-Unis les replongerait certainement dans le passé. Les SDJ sont partagés entre la société contemporaine et leur passé de pionniers. Nous ne pourrions rêver meilleurs gardiens de la mémoire nationale : ils connaissent l'Amérique d'aujourd'hui, tout en étant assez traditionnalistes (et en disposant d'assez de tonnes de grains) pour survivre dans un monde revenu à l'ère pré-moderne.

Si l'Eglise mormone devient un jour la mandataire des Etats-Unis, quels aspects de la civilisation américaine préservera-t-elle? «Nous restaurerions en priorité les choses typiquement américaines (la maternité, la tarte au pomme...)», me dit Orson Scott Card. Peut-être que cette bonne vieille famille Osmond [chanteurs mormons] finira par incarner le sommet du divertissement à l'américaine, et que Stephen Covey (écrivain mormon, auteur de «The Seven Habits of Highly Effective People») sera proclamé plus grand philosophe du pays. Barbes, favoris et autres fantaisies capillaires disparaitront à tout jamais de nos mémoires... Plus sérieusement, une société mormone continuerait à parler anglais, à prêcher le capitalisme, et à enseigner aux civilisations futures que l'Amérique est une terre sacrée, une nation digne de rester dans les mémoires et d'être préservée.

Si notre civilisation s'effondre et que les mormons veulent prendre le contrôle de l'Amérique (ou du monde), ils ne vaincront pas par le nombre. Selon une estimation réalisée en 1984 par le sociologue Rodney Stark, si la population mormone croissait de 30% tous les dix ans (un taux d'accroissement plus modeste que celui de 53%, observé entre 1940 à 1980), les saints des derniers jours seraient 60 millions en 2080. Aujourd'hui, les prévisions de Stark nous apparaissent fantaisistes: en effet, le taux de fertilité des mormons décline. Selon le Salt Lake Tribune, l'Eglise des SDJ comptait environ 12 millions de membres en 2006, seuls 4 millions  d'entre eux étant pratiquants. Plus un mormon s'éloigne de Salt Lake City, plus il est susceptible de perdre la foi. D'après le Tribune, 200.000 Brésiliens se disaient mormons en 2000; à la même période, l'Eglise en recensait 750.000.

Si l'Amérique boit la tasse, me dit Michael Austin, le spécialiste des SDJ, des courants indépendants pourraient se développer au sein du mormonisme, car «Salt Lake City ne serait plus en mesure de tout contrôler». Selon Orson Scott Card, les mormons post-effondrement seraient organisés mais ouverts aux autres: «si nous restons dans notre bulle, nous échouerons; le fait que notre communauté parviennent à survivre par elle-même effraierait ceux qui nous voyaient déjà comme une menace», écrit-il, ajoutant que les mormons «l'ont appris à leurs dépends» à l'époque de la polygamie. A la fin des temps, me dit Card, l'Eglise continuera à «considérer la Constitution des Etats-Unis comme un document d'inspiration divine; ils devraient donc respecter la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il n'y aura donc sans doute pas de mormon taliban, ni d'équivalent mormon de la charia.»

Dans «The Folk of the Fringe», Card écrit que «la civilisation subsiste grâce à ce peuple d'hommes et de femmes soudés, liés par la foi, la tribu et la langue . Etant natif de la Nouvelle-Orléans, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à l'ouragan Katrina. L'administration (qu'elle soit fédérale, d'Etat ou locale) n'est pas parvenue à mettre en place un plan de reconstruction satisfaisant ; la population locale a du remonter ses manches pour ramener cette ville à la vie. Rien d'étonnant, donc, à ce que la communauté la plus soudée (les Vietnamo-américains des quartiers Est) soit la première à être revenue en ville. En partie inspirés par un prêtre de l'Eglise Mary Queen of Vietnam, qui a sillonné le Sud pour pousser ses paroissiens à revenir chez eux, les Vietnamo-américains du quartier de Versailles ont été les premiers à s'aider mutuellement et à venir en aide à leur église. En neuf mois, 45 des 50 magasins du quartier avaient rouvert. En deux ans, 90% des habitants de cette partie de la ville étaient revenus ; le double de la moyenne pour la ville.

A la Nouvelle-Orléans, la civilisation survit grâce à ce peuple d'hommes et de femmes soudés, liés par la foi, la tribu et la langue. Et si telle était la recette pour que la civilisation américaine reste dans les mémoires?

Josh Levin

Traduit par Jean-Clément Nau

Image de Une: Conférence annuelle des dirigeants de l'église mormone (Latter-Day Saints) à Salt Lake City  George Frey / Reuters

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