Les zombies de l’Elysée ne sauveront pas la gauche

Les ministres du gouvernement lors de la conférence de presse de François Hollande à l'Elysée, le 18 septembre 2014. REUTERS/Patrick Kovarik/Pool.

Les ministres du gouvernement lors de la conférence de presse de François Hollande à l'Elysée, le 18 septembre 2014. REUTERS/Patrick Kovarik/Pool.

Une tribune des militants socialistes de la section de l'Ecole normale supérieure.

Le pronostic vital serait engagé, et les médecins se pressent au chevet du mourant. On se lamente, on claque des dents. Les plus pessimistes réclament l’extrême-onction; d’autres, expéditifs, portent déjà le deuil. Quant aux malins, sans trop y croire ils jouent à (se) faire peur.

En réalité, ce kitsch morbide, que l’on affectionne dans les cénacles et les salons, et jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, est hors-sujet. La vérité est bien moins ragoûtante: le Parti socialiste est aujourd’hui un parti zombie, tout droit venu des années 1980.

Que le monde, en trente ans, se soit transformé comme jamais ne trouble en rien le sommeil de ses chefs.

Que, dans le même temps, les gauches étrangères se soient cherchées, parfois trompées, mais toujours réinventées, les laisse de marbre: ni le «blairisme» du New Labour, ni les expériences de la gauche sud-américaine ou les audaces altermondialistes, ni les pistes proposées aujourd’hui par Alexis Tsipras en Grèce ou Matteo Renzi en Italie, n’ont été, par eux, véritablement analysés ni débattus, encore moins compris.

Dans un remake sans saveur de 1983 et du fameux «tournant de la rigueur», l’«aile droite» du Parti Socialiste, repliée autour de l’Elysée, prétend aujourd’hui défendre le seul «réalisme» économique et européen. Une seule voie serait possible: celle de la rigueur budgétaire, au nom d’un «impératif européen» sacralisé; de la baisse des cotisations sociales, unique solution apportée à la perte de compétitivité de notre économie; de la réforme territoriale, enfin, Tetris des régions qui serait l’alpha et l’oméga de toute pensée institutionnelle.

L'imagination n'est pas au pouvoir

Parallèlement, l’ambition socialiste s’est recroquevillée sur quelques «marqueurs de gauche» –les fameuses réformes dites «sociétales», certes nécessaires, mais insuffisantes– tandis que le parti se résignait finalement à ne combattre qu’un seul et unique ennemi savamment mis en scène: le «péril fasciste» incarné par le Front national. Les «choses sérieuses» –comprendre: l’économie– seraient, elles, l’apanage des «experts» autoproclamés, peuplant les think tanks dans l’opposition et les cabinets ministériels au pouvoir, et proposant les mêmes sempiternelles réformes, technocratiques, segmentées avec soin, à peine efficaces à la marge. Comment, dans ces conditions, penser la singularité du monde qui est le nôtre, et élaborer une politique globale adaptée aux temps nouveaux?

De ce côté-là du pays socialiste, l’imagination n’est décidément pas au pouvoir.

De l’autre côté, ce n’est guère mieux. Comme en 1983, l’«aile gauche» du PS peine à convaincre les orphelins de la social-démocratie. Engluée dans ses querelles picrocholines et ses références surannées, elle se révèle incapable de proposer la moindre alternative. En quête de solutions-miracles, cette «aile gauche» muséifiée, qui à tout propos agite le fétiche de la dépense publique, en est réduite à lorgner –sans doute par masochisme– vers des partis plus radicaux, eux-mêmes en déshérence et minés de contradictions. C’est ainsi son propre échec qu’elle organise, satisfaite, au fond, de jouer son rôle de convention, aussi usé qu’est lassant le spectacle auquel elle participe.

À une «aile droite» autiste répond donc une «aile gauche» inutile. On peut rêver meilleure partition.

L’expérience ouverte en 2012 s’annonce comme un terrible échec

De cet échec, qui est responsable ? Deux générations de dirigeants socialistes, dont les tares additionnées contribuent au marasme actuel.

D’abord celle des années 80, quand, aux élites intello-militantes formées dans les années 60 –les Joxe, Rocard, Chevènement, Jospin–, succèdent les techno-élites à la Hollande-Sapin, fils de leur temps et de l’ENA. Eduquées dans l’ombre du pouvoir mitterrandien, qu’ont-elles retenu du vieux Sphinx, qu’elles singent à grand peine et sur la tombe duquel elles se prosternent encore régulièrement? La vanité de toute ambition politique face au réel qui, lui, ne ment pas; la patience de l’alternance; les accommodements avec le pire des institutions de la Ve République; la conviction que toute difficulté est soluble dans la technique administrative; la pratique du double langage et de la langue de bois; le goût des intrigues de palais et des combinaisons de congrès. Pour cette génération sans histoire ni ego, la politique, c’est durer.

Pour la génération des élites communicantes grandies sous le jospinisme triomphant, une bonne politique est avant tout une succession de coups médiatiques réussis.

La génération suivante, celle des élites communicantes grandies sous le jospinisme triomphant, considère elle qu’une bonne politique est avant tout une succession de coups médiatiques réussis. A ses yeux, le 21 avril 2002 est d’abord le résultat d’une communication défaillante. Peu soucieuse de s’affranchir de ses aînés, préférant le buzz et les plans com des spin doctors aux controverses idéologiques, elle s’est soumise avec délice aux exigences des nouveaux médias, réseaux sociaux et chaînes d’info en continu. Pour la génération des années 90, tout en surface, la politique, c’est raconter de jolies histoires.

L’expérience ouverte en mai 2012 s’annonce donc comme un terrible échec –leur échec. Et notre déception.

Car il existe un immense espace pour la gauche socialiste. Plus que jamais, il nous faut porter l’aspiration –dont nous sommes convaincus qu’elle est majoritaire– à une République vraiment démocratique et sociale.

Démocratique d’abord, car il s’agit de permettre aux citoyens de reprendre leur destin collectif en main. Autrement dit: que leur vote soit respecté d’une part, et qu’une véritable alternative leur soit proposée d’autre part. La vigueur d’une démocratie se mesure en effet à ses différences internes, aux oppositions qui l’animent, à la diversité des choix qu’elle autorise. Au contraire, le consensus, lui, est le sommeil de la démocratie.

Or, depuis vingt ans, qu’a fait le Parti socialiste? Prêt à avaler toutes les couleuvres au nom du consensus institutionnel européen, il n’a d’abord cessé d’abandonner une à une les convictions qui étaient sa raison d’être. L’objectif de ce messianisme sacrificiel? «Faire l’Europe», c’est-à-dire faire advenir le paradis sur terre aux couleurs de l’Union, pour ensuite y mener des politiques de gauche à l’échelle du continent. Du moins espérait-on.

L’univers mental des cadors socialistes made in 1980 est ainsi peuplé de mythes rassurants, régulièrement invoqués, jamais concrétisés: Europe sociale, Europe protectrice, saut fédéral, etc. Voilà pourquoi, malgré le résultat du référendum de 2005, les députés socialistes ne se sont pas gênés, en 2009, pour voter avec la droite sarkozyste la ratification du Traité de Lisbonne: le Traité constitutionnel européen, sorti par la grande porte, revenait par la fenêtre… Idem, en 2012, avec le TSCG. Les promesses de campagne s’envolent, seuls les traités restent. «L’Europe, c’est comme une bicyclette! Quand elle n’avance pas, elle tombe.» Richard Virenque? Non: la rue de Solférino!

L’invention du populisme est l'habileté rhétorique des partisans du consensus

Quelle a été la conséquence de cette pieuse volonté de consensus? Une méfiance croissante, nourrie par les élites du PS, à l’égard du suffrage populaire. Il n’y a là rien que de très logique, d’ailleurs: dès lors qu’il faut avancer coûte que coûte, la souveraineté du peuple apparaît à leurs yeux comme un possible obstacle aux progrès de la construction européenne, qui risquerait de ralentir l’inévitable processus. A la souveraineté populaire, on oppose donc le nouveau «sens de l’histoire», vieux procédé sans cesse ripoliné. Aujourd’hui, cette disqualification du vote populaire porte un nom: le «populisme».

Censé faire peur et dissuader toute critique, on le dégaine à tort et à travers, pour matraquer Mélenchon aussi bien que Marine Le Pen, Tsipras aussi bien que Beppe Grillo. L’invention du populisme est la suprême habileté rhétorique des partisans du consensus. Le problème, c’est justement qu’à l’origine du vote FN nouvelle manière, il y a aussi une exigence de respect de cette volonté populaire bafouée, un désir bien compréhensible d’être entendu et pris au sérieux, bref de pouvoir choisir son destin. C’est alors que le consensus finit par se retourner contre ses propres partisans –l’argument de l’«UMPS»– au risque de les dévorer. Voilà, aujourd’hui, où nous en sommes.

Après des élections européennes catastrophiques, et au lendemain d’une démission brutale du gouvernement, ne serait-il pas temps qu’enfin le PS se souvienne que le citoyen n’est pas un simple spectateur, ni la souveraineté populaire un gros mot, mais au contraire le fondement même de l’action politique?

L’Union européenne a doublement failli: face à la crise démocratique qu’elle a en partie provoquée, face à la crise économique qu’elle n’a pas su contenir. Pourtant, l’ambition continentale reste indispensable aux pays européens, à moins qu’ils ne fassent une croix sur leur modèle économique et social, depuis plus de trente ans menacé de disparition. Deux impasses doivent être évitées: le «fédéralisme béat» et le «souverainisme obsidional», qui sont tous deux des maladies séniles du socialisme.

Le premier a échoué en accordant une confiance excessive à des institutions bureaucratiques, qui ont organisé méthodiquement –par inertie et par idéologie– l’affaiblissement des Etats face aux marchés: c’est la leçon que nous sommes bien forcés de tirer après trente ans d’expérience européenne.

Le second est lui aussi sans issue, car il aboutirait, dans un contexte de mondialisation avancée, à une concurrence impitoyable qui détruirait les faibles marges de manœuvre dont nous pouvons encore disposer: triste liberté, que celle d’être impuissant.

Attaquer de front la question de l’Etat-providence

Alors, que faire? A coup sûr remettre l’ouvrage sur le métier, et définir enfin précisément quels pouvoirs nous souhaitons déléguer à l’échelon européen, pour quelles raisons et contrôlés par qui. En 2005, le PS s’est empêtré dans le débat sur le TCE, et, finalement, rien n’a été tranché, on a prudemment remis le couvercle sur la marmite en ébullition. Le PS s’est alors fracturé pour… rien. Il est temps de repolitiser la question européenne, par-delà les consensus démoralisants (dont la récente désignation du président de la Commission est un nouvel exemple).

De même faudra-t-il attaquer de front la question de l’Etat-providence, si l’on veut éviter à celui-ci une mort annoncée. Le culte obsolète du «compromis de 1945» –tel qu’il a été, comme l’a montré Colette Bec, progressivement vidé de sa substance initiale– ne peut être l’horizon indépassable du progrès social. Comment organiser la solidarité dans une société hétérogène et de plus en plus atomisée? Comment rendre possible la redistribution dans un Etat-nation affaibli, diminué par la mondialisation, miné par la puissance des marchés financiers?

La génération 80
n’a  cessé d’avaliser, à chaque fois qu’elle a occupé le pouvoir, les contre-réformes de la droite

 

Sincérité ou calcul, peu importe: tout en sanctifiant en bloc les conquêtes sociales de l’après-guerre, la génération 80 n’a pourtant cessé d’avaliser, à chaque fois qu’elle a occupé le pouvoir, les contre-réformes de la droite. L’Etat-providence, véritable labyrinthe de règles, d’exemptions et de statuts hétéroclites, n’est plus aujourd’hui que le paravent de luttes insidieuses qui déchirent notre société. Luttes interindividuelles: chacun soupçonne son voisin de payer moins de prélèvements ou de bénéficier de plus de prestations que les autres. Et si ce voisin est noir ou maghrébin d’origine, certains ont vite fait d’agiter le spectre de l’«assistanat».

Luttes intergénérationnelles aussi: les jeunes sont toujours la variable d’ajustement d’une «protection sociale» dont ne profitent bien souvent que leurs aînés, les privilégiés des Trente Glorieuses qui, après s’être longtemps gavés, refusent aujourd’hui de partager et de se serrer –un peu– la ceinture. La jalousie, le soupçon et la rivalité l’emportent sur la solidarité: voilà le résultat de notre Etat social, qui alimente et institutionnalise une «société de la défiance» généralisée, qu’ont bien décrite il y a quelques années les économistes Yann Algan, Pierre Cahuc et André Zylberberg.

Une simplification drastique de notre système de redistribution est aujourd’hui plus nécessaire que jamais, à l’heure de la croissance zéro et du sacrifice fiscal des classes moyennes. Parallèlement, la bonne question à se poser est celle-ci: quels sont les risques que nous devons mettre en commun? Nous refusons en effet de nous contenter de réformes boiteuses, rafistolant tant bien que mal les filets percés de la protection sociale, parce que nous refusons d’accepter d’être impuissants face à la multiplication des nouvelles souffrances sociales –précarité, dépendance, maladies liées au vieillissement, relégation territoriale dans les banlieues ou le périurbain.

Si nous sommes militants socialistes, nous n’en sommes pas moins lucides, hélas, de même que nous n’en cultivons pas pour autant le fétichisme de parti. Le PS sera ce que nous en ferons. La gauche audacieuse dont nous rêvons, personne ne l’inventera à notre place. A nous tous, donc, d’investir le Parti socialiste et de le transformer de l’intérieur! Ne laissons pas au Front national le monopole de la contestation du monde tel qu’il va mal.

Nous n’avons plus rien à attendre des calendriers officiels, ni des «refondations» en trompe-l’œil, soigneusement orchestrées pour ne pas aboutir.

Comme on disait après 68, nous ne sommes pas contre les vieux, mais contre ce qui les fait vieillir. La politique et l’Europe de papa, notre génération n’en veut plus, n’en peut plus. La gauche de demain, nous ne la ferons pas avec les zombies d’hier.

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