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Miss France: Les Miss, produit d'une morale surannée

Quentin Girard, mis à jour le 05.12.2009 à 16 h 21

Les concours de Miss, des plus prestigieux aux plus anodins, exigent de leurs élues, au nom de la morale, un comportement d'un autre âge. Pourquoi?

Miss France 2009 Chloé Mortaud et Geneviève de Fontenay Stéphane Mahé / Reuters

Miss France 2009 Chloée Mortaud et Geneviève de Fontenay Stéphane Mahé / Reuters

Ce samedi soir, 37 jeunes femmes sont en lice pour le traditionnel concours Miss France. A cette occasion, nous republions cet article déjà mis en ligne en août dernier.

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Embrasser des jeunes filles semble être particulièrement désapprouvé par les comités de concours de miss. En tout cas pour celui de Miss Brive. Début août, son responsable, Julien Bru, a décidé de destituer sa première Dauphine. Le principal grief contre elle selon La Montagne qui révèle l'information est qu'Emilie Malmartel, la jeune fille en question, a rendu visible sur son profil Facebook des photos jugées «indignes».

Elle embrasse ainsi deux autres copines sur la bouche, langues sorties. Sur d'autres photos de son profil, on peut la voir régulièrement smacker des filles. Rien de bien méchant. Christian Chéroux, qui représente le comité Miss France en Corrèze, et qui était président du jury de Miss Brive, juge lui qu'il aurait été sans doute «plus cool» dans sa décision, que l'important est toujours de «préserver les filles».

Geneviève de Fontenay, la très connue présidente du comité Miss France, a décidé de prendre ses distances, estimant qu'il est important que «les filles vivent leur jeunesse».

Le concours de Miss Brive d'ailleurs, comme les autres concours de miss dans les villes, ne dépend pas du comité Miss France. Ce dernier, comme le rappelle Christian Chéroux, «ne contrôle que le déroulement des concours départementaux, régionaux et bien sûr le national». Geneviève de Fontenay s'en désole, estimant que «malheureusement on ne peut pas contrôler les concours de miss partout, nous n'avons pas le monopole du nom».

Sauf que, le plus souvent, pour obtenir de la visibilité et espérer que les Miss villes rayonnent en France, les concours de miss parallèles calquent leurs règlements sur celui du comité national et invitent des membres du comité Miss France aux élections. Julien Bru, avant de prendre sa décision, avait des référents médiatiques comme la polémique sur les photos de la Miss France Valérie Bègue.

Ainsi, Julien Bru se sent en «total accord avec les valeurs du comité miss France». Il tient d'ailleurs absolument à signaler que c'est une accumulation de raisons qui a conduit à exclure la jeune fille. «Au départ, quand j'avais vu les photos, je l'avais juste avertie. Ensuite, elle a commis d'autres erreurs. Elle s'est présentée au côté de Miss Corrèze comme étant Miss Brive (elle n'est que première Dauphine) à un championnat d'aviron. Elle est souvent mal habillée et mal coiffée, et ça c'est inacceptable».

Il ne nie pas que son comportement pendant les soirées a joué aussi. «Je sais bien qu'on ne peut pas demander aux jeunes filles d'être vierges mais quand dans une soirée où il y a beaucoup de monde, la première Dauphine, passe tout son temps sur les genoux de son copain, je trouve que ce n'est pas normal. En théorie, les filles devraient être célibataire, même si évidemment on ne peut pas leur imposer».

Tout cela semble être de bien grandes exigences pour des jeunes filles qui ne sont pas payées et dont le rôle principal est de remettre des prix et des médailles chaque dimanche après les championnats de sport ou les concours d'élevage. Toutefois, pour la féministe Peggy Sastre, auteure de Ex utero, pour en finir avec le féminisme, «on ne met pas un pistolet sur la tempe des filles qui y participent, et qui sont très certainement sincèrement heureuses de concourir et de remporter les distinctions qui s'y rapportent». Le plus souvent, «ce sont des filles qui n'ont fondamentalement pas grand-chose à proposer d'autre qu'un physique socialement conforme et qui voient l'événement comme une possibilité de s'épanouir, de sortir d'un milieu cognitif où chargée de communication demeure le nec plus ultra de l'épanouissement personnel».

«D'excellente moralité et de réputation»

Un point du règlement des Miss a notamment attiré mon attention. La candidate devra être «d'excellente réputation et moralité». Mais, dans notre société du XXIème siècle, qu'est-ce que la réputation, qu'est-ce que la moralité? Pour Julien Bru, c'est de «toujours rester digne». Pour Christian Chéroux, «c'est que l'on entende pas trop parler de la miss avant et après son titre». Savoir être discrète donc.

J'ai eu une assez longue discussion avec Geneviève de Fontenay. Même si elle a critiqué la décision prise à Brive, elle a une avis semblable. Pour la présidente historique du comité Miss France, «une miss doit avoir de la dignité en toute circonstance, le respect de soi-même et des autres». Le thème de la morale, visiblement, la passionne puisqu'il ne fallut pas la pousser pour dénoncer cette société «en pleine déviance». «Moi je n'ai jamais montré mes fesses et je ne les montrerai jamais».

Pour Peggy Sastre, ces gens «confondent morale et sexualité. Ils pensent qu'une fille qui pose nue, embrasse des filles ou se fait fister en public est de mauvaise moralité. Mais cette confusion est malheureusement extrêmement courante et, comme toujours, a des fondements évolutifs. Une fille qui préfère les plaisirs du sexe à la charge reproductive que son corps est censé lui dicter est une menace pour l'espèce entière».

En opposition à son éducation, à sa famille et «ses neuf frères et sœurs dont deux bonnes sœurs», Geneviève de Fontenay met elle dans le même panier «Secret Story», «les bimbos» et une partie de la classe politique, n'oubliant pas une petit pique pour Carla Bruni, «qui dort à gauche chez elle et à droite à l'Elysée» et qui incarne «un virage à 180° vis à vis des anciennes premières dames». Elle se souvient avec émotion de Jeanne Beck, Miss France 1967, une jeune fermière qui venait du Calvados et dont Edgar Faure, «alors ministre de l'Agriculture», disait «qu'elle était l'incarnation de la République» (regardez un reportage télé de l'époque ici).

 

 

Une miss France aux valeurs rurales

La miss France doit donc incarner cette France rurale qui a des valeurs et qui ne sa vautre pas dans le «stupre». Pour Peggy Sastre, cette insistance sur cette partie du règlement est somme toute logique: «Un règlement de concours de Miss France reste une microsociété, dans ce qu'elle a, qui plus est, de plus traditionnel, rétrograde, provincial - puisque c'est sa «cible»-... Au concours agricole de la meilleure reproductrice, il ne faut évidemment pas que la gagnante potentielle donne des signes d'une potentielle négligence de sa potentielle progéniture».

Pendant notre échange, Geneviève de Fontenay n'a eu de cesse de dénoncer la «décadence» de notre société. Pour la présidente du comité miss France, il faut opposer «la province, la France rurale où l'on a encore des valeurs», à celle «de Paris». Elle se sent comme une résistante face aux «tournants de la société». Elle dénonçe pêle-mêle l'aggravation des inégalités, la guerre inutile en Afghanistan, les usines qui ferment, la fin du service militaire qui «permettrait pourtant d'occuper les jeunes de banlieue», le quadruple meurtre en Corse, les enfants qui peuvent regarder des films pornographiques à 12 ans....

Du haut de ses 77 ans, Geneviève de Fontenay estime que «de son temps, il n'y avait pas de drogues, il n'y avait pas tout ça». Manifestement il faut protéger «notre jeunesse qui est la force vive de la Nation». Selon elle, si on ne donne pas des repères vertueux, les gens ne se comporteront pas vertueusement. Malheureusement «la foire des vanités » des classes dominantes est bien loin d’être ce modèle de réserve et de vertu. «J’ai toujours été fière de ce que j’ai fais, explique-t-elle. Je ne peux pas prendre le métro sans que des gens m’accostent en me disant, «Geneviève on vous adore». C’est ça ma force. C’est un combat permanent pour préserver ces valeurs et je ne vais pas arrêter ».

Ce combat contre la décadence ne part pas vraiment d’une bonne intention pour Peggy Sastre: «Toutes les époques ont eu leurs apôtres de la décadence, toutes les civilisations se sont vues à l'aube de leur destruction, même si elles étaient objectivement prospères et florissantes. L'humain vieillissant et se sachant mortel a, par définition, plus de passé derrière lui que de futur devant, donc le passé est toujours mieux, l'époque actuelle toujours dégoûtante, décadente… »

En attendant de convaincre tout le monde, Geneviève de Fontenay continuera d'arpenter la France rurale et les concours de Miss, même parfois à l'étranger. Le 23 août se déroulera le concours de Miss Univers à Nassau au Bahamas. Chloé Mortaud, Miss France 2009, pourrait l'emporter.

Quentin Girard

(Image de Une: Miss Venezuela 2010 / Reuters

Photo de centre, Jeanne Beck, miss France 1967, source ministère de l'Agriculture)

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