Égalités

J'aimerais qu'Emma Watson puisse faire un discours à l'ONU sans recevoir même de fausses menaces

Temps de lecture : 3 min

Cet article a été mis à jour après l'annonce du fait que les menaces de 4chan n'étaient qu'une campagne marketing.

Je suis féministe. FEMINISTE, comme dirait Beyoncé.

Et il m’arrive encore de voir des yeux se lever quand je dis ça. Et, souvent, j’ai l’impression que si je ne prononçais pas le mot «féministe» mais que j’affirmais la même idée d’égalité et de réduction des disparités entre les deux sexes, peut-être que les yeux se lèveraient moins. On ne me dirait pas que je souligne des choses «contre-productives» parce que je relève quelques propos sexistes et le dit sur un blog.

Je ne veux pas faire du prosélytisme, je veux juste que la condition des personnes qui ont un vagin soit aussi cool que celles qui ont un pénis.

Je veux qu'Emma Watson puisse faire un brillant discours sans être la victime d’une campagne de communication. Car les menaces de publier des photos d'elle nue venant censément de 4chan n’étaient en réalité qu’un écran pour une campagne de com'. Le site sur lequel devait apparaître les photos intimes à l'issue d'un décompte renvoie désormais vers le site de Rantic, une entreprise de marketing qui prétend avoir été engagée par des célébrités pour faire campagne pour la fermeture de 4chan.

On ignore encore si la comédienne y a participé: ou elle en a été l’entière victime, ou bien elle a concouru à l’orchestrer, et dans les deux cas, c’est l’instrumentalisation d’une femme qui est en jeu.

Est-ce malin d'utiliser cette perspective menaçante même pour se retourner contre le forum qui a fait circuler des centaines de photos de célébrités nues? Pas vraiment non.

Je veux qu'Emma Watson puisse faire un discours à l'ONU. Et je veux qu’une femme puisse prendre des photos d’elle nue sans être humiliée sur internet (vous ne croyez quand même pas qu’il n’y a que des femmes pour envoyer des photos d’elles à poil comme Jennifer Lawrence?). Je veux que les étudiantes n’aient pas à traîner des matelas sur les campus américains pour que les viols soient sanctionnés correctement. Je veux qu’on ne dise pas à propos d’une journaliste qui se fait agresser place Tahrir au Caire que c’est de sa faute. Je ne veux pas qu'on dise que Najat Vallaud-Belkacem a utilisé ses «atouts» pour être nommée ministre de l'Education. Je veux qu'une jeune femme qui analyse les rôles caricaturaux des femmes dans le jeu vidéo n'ait pas à déménager à cause de menaces, je veux qu'une autre journaliste ne voit pas son travail et sa vie de tous les jours remis en question parce que son ex a décidé de dévoiler son intimité car il était énervé. Je pourrais continuer comme ça longtemps.

Je ne veux pas que des mecs croient qu'être misogyne, c’est drôle ou cool. C’est pourri. C’est la même blague depuis des années: et ça n'est pas du vin, ça ne se bonifie pas. Et pourtant on dirait que c'est toujours plus cool de faire des blagues qui rabaissent les femmes même si dans le fond on se croit pour l'égalité. Comme les mecs de So Foot qui parlent d'abord de «fellation» à propos d'une femme qui a pu être victime d'«agression sexuelle» (et ne corrigent qu'après les critiques).

Continuer à s'amuser de tout ça, c'est ne pas se rendre compte que ça ralentit l'évolution des mœurs. Et quand on sait que cela prendrait BEAUCOUP de temps pour atteindre l'égalité hommes-femmes sur tous les plans en France, que cela avance à un «rythme d'escargot», les «blagues» de cet ordre font tâche.

Et se moquer ainsi, c'est réduire au silence. C'est dire en substance ce que les hommes se foutant de l'égalité ont toujours dit aux femmes: à nous le rire, à vous le silence. C'est dire, comme l'expliquait la réalisatrice Nora Ephron en 1996, en évoquant une attaque contre Hillary Clinton (à l’époque de l’affaire Monica Lewinsky):

«Derrière presque toutes ces attaques, il y a les mots: recule, retourne à la place qui est la tienne.»

C'est tout ce que dit simplement Emma Watson dans son discours à l'ONU pour cette campagne qui vise à impliquer plus d'hommes dans la lutte contre les inégalités: le féminisme, c’est la revendication d’une égalité réelle. D'un monde où tout ce que j’énonce plus haut, tous ces souhaits ne seraient pas des fantasmes. Qu’on veuille faire taire Emma Watson prouve à quel point elle a raison de le revendiquer ainsi, que vous disiez d'elle qu'elle est féministe ou non.

Mélissa Bounoua Rédactrice en chef adjointe de Slate.fr

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