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Avortement: une victoire pour les femmes, mais surtout un fiasco de la droite espagnole

Une jeune manifestante opposée à la loi restreignant l'avortement, le 27 décembre 2013 à Malaga. REUTERS/Jon Nazca.

Une jeune manifestante opposée à la loi restreignant l'avortement, le 27 décembre 2013 à Malaga. REUTERS/Jon Nazca.

Après sa victoire, le gouvernement Rajoy pensait pouvoir imposer une législation ultra-répressive. Résultat? La société civile s'est rebellée, puis les électeurs. Quant au ministre de la Justice Alberto Ruiz-Gallardón, il a compromis son ascension... pour le plus grand bonheur de certains dans son camp.

Cet article a été actualisé à 19h20 après la démission du ministre espagnol de la Justice Alberto Ruiz-Gallardón.

La très polémique loi sur l'avortement portée à bout de bras par le ministre de la Justice Alberto Ruiz-Gallardón ne verra finalement jamais le jour en Espagne. Le Premier ministre Mariano Rajoy (Partido Popular) a annoncé, mardi 23 septembre, le retrait du texte, qui était dans l'air depuis une dizaine de jours et les révélations sur le sujet du quotidien El Mundo, citant des sources gouvernementales et internes au PP.

Quatre heures seulement après la déclaration du président du gouvernement, le ministre de la Justice a rendu publique sa démission du gouvernement et du comité exécutif du PP à l'occasion d'une conférence de presse organisée en urgence. Lors de cette déclaration surprise aux forts accents de mea culpa, Alberto Ruiz-Gallardón a également annoncé son retrait définitif de la vie politique espagnole après trente ans de carrière:

«J'ai toujours dit que ce serait mon dernier poste à responsabilités dans la vie politique. Je suis arrivé à la fin d'une époque fascinante dans ma vie, qui m'a donné plus que je lui ai donné. J'ai eu l'occasion d'essayer de transformer la réalité.»

La réalité aura, au final, sévèrement rappelé à l'ordre l'ex-ministre de la Justice. Une issue qui n'étonnera pas grand monde en Espagne.

«Immense appui social»

La «loi organique pour la protection de la vie de l'être conçu et des droits de la femme enceinte» n’avait jusqu'à présent réussi qu'à provoquer des divisions dans les rang du parti au pouvoir et l'indignation de l'opinion publique espagnole. Ultra-répressive, elle aurait fait de la législation nationale sur l'avortement une des plus sévères d'Europe: elle prévoyait l'impossibilité d'avorter en dehors des cas de viol ou de «danger physique ou psychologique» pour la mère et prévoyait de demander l'avis de deux médecins différents pour autoriser l'avortement, le tout dans un délai maximum de douze semaines.

Une insulte aux droits des femmes selon les groupes féministes, auxquels se sont très vite joint les associations de professionnels de la santé et l'ensemble de la société civile lors de manifestations et d'action de sensibilisation. Résultat: après le vote de l'avant-projet au conseil des ministres et l'approbation de quelques concessions encore plus malhabiles sur les malformations du fœtus, la loi, qui devait à l'origine être approuvée avant la fin de l'été, est finalement restée bloquée dans le parcours législatif devant la conduire au Parlement, avant son abandon final.

Le Partido Popular n'avait-il pas pressenti la situation? Pourquoi faire ainsi volte-face au dernier moment? Les idéalistes penseront que les protestations de la société espagnole auront suffi à convaincre Mariano Rajoy. Les acteurs de la société civile se veulent moins angéliques.

Au-delà
de la capacité
de mobilisation
du mouvement féministe,
nous avons compté avec un immense appui social

Marisa Soletto,
directrice de la Fundación Mujeres

Pour Marisa Soletto, directrice de la Fundación Mujeres, le gouvernement avait dès le départ sous-estimé la réponse de la rue, mais c'est surtout la synchronisation des revendications féministes avec l'intérêt général de la société espagnole qui a fait pencher la balance. «Au-delà de la capacité de mobilisation du mouvement féministe, nous avons compté avec un immense appui social», souligne la directrice de cette ONG pour la promotion et la défense des droits des femmes. Les chiffres lui donnent raison: au final, 80% des Espagnols se sont dits opposés à la révision de la loi.

Traquenard électoral

Pourquoi avoir pris tant de risques avec un projet aussi glissant? A travers ce projet, le Partido Popular était censé se livrer à un habile calcul électoral lui permettant de renvoyer l'ascenseur à l’Eglise et aux associations familiales, qui l'avaient appuyé pendant la campagne de 2011, le tout en faisant de l’œil à la frange dure de son électorat.

Pour le sociologue espagnol Fermín Bouza, spécialiste de l'opinion publique, le projet n'en restait pas moins illogique:

«L'idéologie derrière ce projet de loi est très minoritaire. Cela doit correspondre à un tiers des voix du PP, soit 2 à 3 millions de personnes. Ce n'est pas productif électoralement.»

Aucun des sondages publiés à la suite de l'annonce du projet ne permettait de conclure que le Partido Popular gagnerait des votes grâce à cette réforme. Selon un sondage Metroscopia réalisé en début d'année pour El País, même dans la frange des catholiques pratiquants votant Partido Popular, 60% des électeurs restaient favorables à ce que les femmes décident d'elles-mêmes. Le résultat des Européennes de mai, au cours desquelles la formation de Mariano Rajoy a perdu près de 2,5 millions de voix, a sonné comme la sanction évidente de cette faute d'appréciation.

Mais s'agit-il réellement d'un plantage électoral de la part du parti du président Rajoy? Pour la politologue et consultante stratégique espagnole Marta Romero, le PP savait très bien que le projet n'était pas profitable d'un point de vue électoral, mais ne pouvait pas faire autrement après s'être fait élire avec un programme promettant, entre autres, de réformer la loi sur l'avortement de 2010. Adoptée sous le mandat du socialiste José Luis Rodriguez Zapatero, celle-ci avait heurté une partie de l'opinion publique en permettant aux mineures de 16 ans de pouvoir avorter sans le consentement de leurs parents.

Lors des élections anticipées de 2011, la droite avait promis une réforme tout en restant assez vague sur ses conditions. Il était ensuite trop tard pour reculer et, selon Marta Romero, la seule marge de manœuvre du PP s'est exercée au niveau du timing:

«Ils ont estimé le meilleur moment pour que la réforme sur l'avortement ne leur fasse pas payer la facture électorale. Comme par hasard, ils ont choisi l’antépénultième conseil des ministres de 2013 pour le vote. Ils savaient que plus ce serait éloigné des échéances électorales municipales et générales [toutes deux prévues en 2015, NDLR], mieux ce serait.»

Cheval de Troie

Un timing politique calculé, donc. Mais dans cette stratégie visant à régler son dû auprès des groupes de pression qui l'avaient soutenu en 2011, il y a une chose que Mariano Rajoy a mal estimé: le zèle de son ministre en charge du projet de loi. Car personne au sein du gouvernement ne s'attendait à ce qu'elle soit aussi restrictive, d'autant plus qu'Alberto Ruiz-Gallardón jouissait auparavant, après une ascension politique plutôt expéditive, d'une image d'homme de droite progressiste, d'ouverture.

Alberto Ruiz-Gallardón. REUTERS/Juan Medina.

Après un bref passage comme porte-parole du PP à ses débuts, il était devenu président de la communauté de Madrid en 1995 avant d'enchaîner trois mandats de maire de la capitale de 2003 à 2011. Pendant cette période, il s'était construit une image modérée, notamment en mariant des couples gays, ce qui lui avait valu certaines inimitiés au sein de son propre parti.

Dans une de ses truculentes chroniques publiée chaque semaine dans El Pais, l'auteur Juan José Millas comparait en 2007 Gallardón à «un cheval de Troie créé par les extraterrestres pour envahir la Terre». Comprendre: un homme aux positions politiques à géométrie variable, incarnant tour à tour des valeurs contradictoires. «La droite honteuse voterait pour lui afin de paraître de gauche, et la gauche timide pour paraître de droite», synthétisait l'auteur.

Tout cela, c'était avant son entrée au gouvernement en 2011, à un poste qu'il ambitionnait depuis longtemps. «C'est une personne très pragmatique. Pour gagner des élections à Madrid, le profil d'un progressiste à l'intérieur des conservateurs allait bien. Quand il est arrivé au poste de ministre de la Justice, il a montré son vrai visage», analyse Marta Romero

Pari personnel

Les décisions prises en tant que ministre refléteraient ainsi les profondes conviction de Alberto Ruiz-Gallardón. Selon Marta Romero, s'il s'agit bien d'un engagement idéologique, la loi sur l'avortement est également un véritable «pari personnel» du ministre de la Justice:

«Il n'est pas tombé dans un piège. Il a fait un pari très risqué dans lequel il a commis une erreur: celle de surestimer sa puissance politique.»

Une analyse partagée par l'historien Benoît Pellistrandi, spécialiste de l'Espagne contemporaine:

«Plus qu'un pari, il a voulu donner un signal fort pour son futur politique. Cela lui permettait de montrer qu'il était un homme politique de convictions, pas simplement un gestionnaire.»

Pour l'historien, la nomination au ministère de la Justice aurait constitué un piège tendu à Gallardón. Plus confidentiel et beaucoup moins prestigieux qu'en France, ce portefeuille n'a jamais permis d’accéder à la fonction suprême en Espagne. A-t-on voulu contrecarrer les ambitions d'un homme politique à la carrière trop fulgurante? Avec cette loi polémique, le ministre aurait lui essayé de faire de sa faiblesse une force. «La Justice est un poste secondaire mais dans lequel on peut essayer de faire du symbolique. Il a essayé de transformer le piège politique en opportunité pour lui», décrypte Benoît Pellistrandi.

Le but de l'opération aurait donc été détruire une fois pour toute son image de progressiste et de se repositionner au sein du Partido Popular en vue d'autres échéances électorales.

Parti d'extrême droite

Des échéances qu'il ne connaîtra donc pas si l'on en croit son discours de retrait, lors duquel il a déclaré qu'il n'assumerait «plus aucun poste de responsabilité politique». Une allocution scandée de références à son double passé de président de la communauté de Madrid et de maire de la ville, rappelant l'hypothèse qui circulait ces derniers jours, selon laquelle le gouvernement aurait pu préférer «l'exfiltrer» en le désignant candidat à la mairie de la capitale au printemps 2015.

En effet, les municipales, qui tombent cette année en même temps que les élections générales, représentent un enjeu considérable pour le PP. «Si Madrid tombe, ce serait vraiment un symbole, parce que la ville est à droite depuis 1995 et que c'est là où se sont toujours faites les majorités du PP», explique Benoît Pellistrandi.

Au final, le gouvernement n'aura pas eu à tendre cette perche à son ministre, même s'il ne faut pas forcément croire que le retrait de celui-ci est définitif, rappelle Marta Romero:

«En politique, on ne meurt jamais, sauf quand on meurt vraiment. Gallardón est pour l'instant dans une mauvaise passe politique. Mais il est très ambitieux. Il peut se retirer de façon temporaire de la politique pour ensuite revenir dans un moment plus approprié .»

Reste à savoir si l’ambitieux ministre n'aura pas alors un dernier tour à jouer au Partido Popular, selon la politologue:

«En Espagne, nous n'avons pas de partis d'extrême droite. Toute la droite est représentée par le PP. Peut-être Gallardón choisira-t-il de revenir en politique à l'intérieur de son parti… ou en créant sa propre marque électorale.»

En dehors de ces arguments de politique-fiction, difficile pour l'instant de dire qui, du Partido Popular ou d'Alberto Gallardón, aura au final perdu le plus dans ce raté législatif: le PP en risquant de donner vie à terme à un concurrent d'extrême droite ou Gallardón en laissant son ego flinguer sa carrière ministérielle... Mais pour Marisa Soletto, la plus grande victime de ce jeu de dupes restera quand même l'Espagne:

«Quelles que soient les conséquences que subissent à l'heure actuelle les politiques, elles ne seront jamais à la hauteur du mal qui a été fait à la société civile.»

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