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La réussite à l’école ne dépend pas que de l’école: voici la preuve en chiffres

Des élèves à Marseille lors de la rentrée 2014. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Des élèves à Marseille lors de la rentrée 2014. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

De nouvelles études font le point sur la façon dont les inégalités en dehors de l'école influent sur le parcours des élèves.

On savait que la journée type d’un élève de Clichy-sous-Bois n’était pas vraiment la même que celle d’un élève du centre de Paris, notamment à cause de conditions de vie différentes: parents plus souvent absents, famille plus nombreuse, niveau d’études des parents moins élevé, etc. Une étude de l’Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev), rendue publique ce mercredi 24 septembre, et qui porte sur plus de 600 enfants de CM1 et CM2 scolarisés en réseau d’éducation prioritaire et dans des établissements de centre-ville, nous renseigne précisément sur l’étendue du gouffre qui sépare ces deux mondes. Elle dresse le portrait d’une école fortement marquée par une forme de «ségrégation spatiale», comme l’explique Nina Schmidt, chargée de misson à l’Observatoire des inégalités.  

Moins de vacances et moins d’activités culturelles

Le doux rêve de Jules Ferry est encore loin, et ce pour une raison intuitive simple: comme l’ont montré en partie déjà les sociologues François Dubet ou Pierre Merle, l’éducation et l’apprentissage des savoirs se font aussi à la maison, où l’on conçoit la culture tantôt version Victor Hugo ou tantôt version McDo, pour le dire vite. 

Les enfants qui vont à l’école dans les établissements du réseau d’éducation prioritaire fréquentent ainsi beaucoup moins les musées (35% contre 76%) et sont aussi beaucoup moins nombreux à se voir offrir des livres par leurs parents (44% contre 67%). En revanche, ils vont plus souvent dans des fast-food (38% contre 26%) ou dans des centres commerciaux (55% contre 46%), activités moins épanouissantes. Pour l’apprentissage de la botanique, on repassera: seuls 13% d’entre eux déclarent faire des balades dans la nature, contre 41% des autres.

Plus inquiétant selon l’étude, une part importante de ces enfants (10 à 20%) est dans un état de «dénuement culturel important», affirmant «ne jamais partir en vacances» (12%), n'être «jamais allé à un spectacle, dans un musée ou au centre-ville» (10%, 9%, 8%), n’avoir «pas du tout de livres à la maison» (19%), et «n’avoir jamais reçu un livre en cadeau» (20%). Or on sait, selon Eric Charbonnier, expert à la direction éducation de l'OCDE, que les enfants dont les parents leur lisent un livre ne serait-ce qu’une fois par semaine ont de meilleures performances ensuite en français. Ces enfants de CM1-CM2 ont donc moins de chances d’être bons dans cette matière, même en allant à l’école. «L’école ne peut pas tout pour réduire les inégalités» d’éducation, constate, lucide, Nina Schmidt.

Côté santé et vie quotidienne, c’est pas le top non plus

Bien que certaines études contestent cette affirmation pour les adultes, on sait que prendre un petit déjeuner est un élément important pour un enfant en pleine croissance. De même que se coucher tôt, pour bien intégrer les nombreuses masses d’information assimilées à cet âge: pour un enfant de 10-11 ans, les psychiatres estiment qu'il faut en moyenne 10 à 11 heures de sommeil par nuit. Les études les plus restrictives parlent d'au moins 9 heures de sommeil.

Or, selon l’étude de l’Afev, manger le matin et dormir au moins neuf heures sont deux choses de la vie quotidienne que les enfants qui habitent dans les quartiers d’éducation prioritaire sont beaucoup moins susceptibles de faire que les autres. Ainsi, seuls 54% des enfants des secteurs d’éducation prioritaire prennent systématiquement leur petit-déjeuner avant de partir à l’école, contre 82% des enfants de centre-villes. Une part significative des premiers ne le prend même jamais (13%, contre seulement 2% des seconds).

Par ailleurs, les enfants de CM1-CM2 des établissements de l’éducation prioritaire interrogés dans l’étude sont beaucoup plus nombreux à aller au lit tard, très tard, trop tard: après 23h pour un tiers d’entre eux (contre 8% seulement des autres enfants). Une raison sans doute à cela: ils sont deux fois plus nombreux à disposer de la télévision dans leur chambre (63% contre 28%) –or on sait maintenant que les écrans ont un effet négatif sur le sommeil.

Des parents moins présents dans le soutien scolaire

Pas étonnant, nous direz-vous, que ces parents qui semblent plus loin de l’école soient finalement moins présents pour leurs enfants sur le soutien scolaire. Effectivement, un quart des enfants défavorisés (24%) n’est jamais aidé pour ses devoirs par son père ou sa mère, contre seulement 7% de l’autre côté. Par ailleurs, 58,5% des parents vivant dans des zones d’education prioritaire aident leurs enfants «parfois» ou «souvent», contre 71,5% des autres.

D’autres éléments viennent nuancer ces résultats: ainsi, les enfants des quartiers prioritaires, qui vivent dans des familles plus nombreuses, sont plus aidés par leurs frères et soeurs (49% contre 35%). On sait aussi que les parents immigrés, à niveau social égal, considèrent plus souvent que les autres parents l’école comme une chance et sont donc plus enclins à aider leurs enfants. Mais cela ne suffit pas à compenser les autres facteurs qui conduisent à ces chiffres: il y a presque trois fois plus d’enfants de quartiers prioritaires qui affirment n’avoir «personne» pour les aider lorsqu’ils «ont des leçons qu’ils ne comprennent pas» ou des exercices qu’ils n’arrivent «pas à faire» (13% contre 5% des autres enfants).

Les raisons de ces carences peuvent être culturelles mais aussi économiques: les parents peuvent moins payer de soutien scolaire, qui se développe aujourd’hui dès le CP. Ainsi, 25% des élèves de centre-villle sont aidés par «quelqu’un d’autre» que les parents ou les frères et soeurs, contre seulement 16% des élèves de quartiers difficiles.

Plus largement, le contexte familial n’offre pas toujours aux enfants des quartiers de l’éducation prioritaire un cadre rassurant et aimant, tant les parents sont confrontés à de nombreuses difficultés et moins armés pour les gérer. Ces inégalités aboutissent à une plus grande fragilité psychologique des enfants, documentée dans une étude de l’Unicef intitulée «Adolescents en France: le grand malaise», rendue publique le 23 septembre. Elle montre que les enfants vivants dans des «quartiers insécurisants»[1] et/ou souffrant de «privation»[2] cumulent tout un tas de difficultés familiales: ils avouent plus souvent ne «pas pouvoir compter» sur leur père ou leur mère «en cas de difficultés» et ne pas se sentir valorisé par eux, ils ont des relations plus tendues avec eux et développent plus souvent des pensées suicidaires.

Capacités d’attention en classe diminuées

Toutes choses qui finissent par rejaillir sur leur intégration dans le système scolaire et sur leur résultats. Selon l’Unicef, qui a demandé à plus de 11.000 enfants âgés de 6 à 18 ans leur capacité à se faire aider pour leurs devoirs au sein de l’école, à se confier en cas de problème ou encore quel regard portaient selon eux les autres enfants ou les adultes, le «score d’intégration» des élèves en situation de privation ou vivant dans un quartier insécurisant est plus faible que celui des autres, passant en moyenne de 4,04 à 2,94 points sur une échelle de 7. Ces élèves sont par ailleurs plus nombreux à ressentir de la discrimination de la part des adultes et des autres enfants.

In fine, ces conditions jouent aussi sur la capacité d’attention et de participation en classe des élèves. Les enfants qui ont l’habitude de partir le week-end participent par exemple plus facilement en classe (76% contre 59%) selon l’étude de l’Afev. Ceux qui ont l’habitude de lire le soir avant de s’endormir comprennent mieux ce que l’enseignant leur demande (81% contre 63%), de même que ceux qui pratiquent un sport (78% contre 66%) ou une activité artistique encadrée (81% contre 69%).

Le fait de ne pas bénéficier de soutien scolaire est par ailleurs susceptible de creuser l’écart: 

«Le fait que certains enfants puissent en bénéficier et d’autres non ne fait qu’accroître les écarts au fil du temps.»

A chaque pas effectué par un élève pauvre, un élève bien entouré et qui peut assimiler complètement fera lui un pas de géant... si bien que l’école ne fera que creuser les inégalités, et non les réduire.

Quelques chiffres optimistes, malgré tout

Pour autant, et pour nuancer ce constat pessimiste, il faut noter que certaines ressources extérieures sont très amplement utilisées par les enfants des quartiers prioritaires, et même légèrement plus, comme la bibliothèque: ils les fréquentent à 50%, contre 47% des autres enfants. «Il y a eu un vrai travail dans les bibliothèques pour en démocratiser l’accès», commente Nina Schmidt. «Ce sont des lieux de sociabilité, qu’on retrouve aussi à l’intérieur des écoles. Les théâtres, salles de concerts et cinémas, outre qu’ils sont moins acessibles d’un point de vue financier, sont aussi plus difficiles d’accès d’un point de vue symbolique.»

Par ailleurs, un très grand nombre d’enfants a accès aux spectacles grâce à l’école –ils sont 72% à répondre «oui» à la question «Es-tu déjà allé à un spectacle avec l’école?». D’où peut-être le niveau de confiance relativement plus élevé qu’ils ont dans l’institution –mais tout de même assez bas dans l’absolu– par rapport à leurs petits camarades des centres-villes: ils sont plus nombreux à déclarer «aimer beaucoup» l’école (36% contre 31%) et beaucoup plus nombreux à penser qu’ils feront partie des «très bons élèves» une fois qu’ils seront au collège (50% contre 35%).

Des solutions existent

Que faire pour lutter contre les inégalités à l’école, et celles qui existent en dehors de l’école et nourrissent le décrochage? «Il faudrait sans doute réformer les contenus de l’école, en favorisant davantage sport, dessin, musique», toutes matières «moins académiques» et dans lesquelles les enfants des quartiers sont comparativement meilleurs, selon Nina Schmidt. 

«C’est en revalorisant ces savoirs extra-scolaires qu’on compense les inégalités», affirme-t-elle, en citant en exemple la réforme des rythmes scolaires, qui donne plus d’importance à d’autres savoirs.

Pour Eric Charbonnier, il n’y a aucune fatalité. En resserrant les liens entre l’école et la maison, on parviendra à insuffler dans les foyers une atmosphère plus favorable. «Une fracture s’est réalisée tout au long du siècle entre parents et enseignants», constate l’expert. «Il faut absolument améliorer le climat de confiance et sensibiliser les familles à l’école», ajoute-t-il, en prenant comme exemple l’initiative de la «mallette aux parents», qui prévoit notamment des séances de débats et de conseils sur des thèmes aussi différents que l’apprentissage de la lecture ou le bien-être. Pour améliorer le dialogue entre ces deux mondes, on pourrait aussi renforcer les partenariats avec les missions locales, suggère Eric Charbonnier.

Mais rien ne se fera, selon lui, sans une augmentation significative des moyens octroyés aux zones d'éducation prioritaire, une amélioration de la formation des enseignants qui y travaillent, une meilleure paye pour attirer les professeurs avec le plus d’expérience, ainsi qu’une plus grande autonomie accordée aux chefs d’établissements. «Des pays qui avaient des contextes socio-économiques aussi compliqués voire plus compliqués que la France ont réussi à améliorer leur système et à le rendre plus équitable», commente le Monsieur Education de l’OCDE en citant l’exemple du Portugal. «Et il n’y a pas d’exclusion entre une élite performante et une équité sociale, comme on a pu l’entendre: certains pays parviennent parfaitement à avoir les deux.» Autrement dit, il n’y aura pas d’excuses.

[1] Quartier insécurisant: un quartier dont les enfants et adolescents considèrent que personne ne viendrait à leur secours en cas de danger ou dans lequel ils ne se sentent pas en sécurité de façon générale, ce qui permet de recouper la distinction présente dans l’étude de l’Afev entre quartiers de centre-villes et quartiers d’éducation prioritaire, plus sujets à violences. Retourner à l'article

 

[2] La privation est un indice fondé sur 17 questions: est-ce que l’enfant déclare avoir des livres pour lire des histoires ou apprendre des choses adaptées à son âge? Est-ce qu’ il y a un endroit chez lui pour faire ses devoirs dans le calme ? Est-ce qu’il utilise un ordinateur et internet? etc. L’enfant est considéré dans une situation de privation s’il répond non à au moins quatre de ces questions. Retourner à l'article

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