Monde

L'Afghanistan est sorti de la crise électorale, mais pas de la crise tout court

Françoise Chipaux, mis à jour le 23.09.2014 à 12 h 52

Guerre contre les talibans, tensions ethniques, quasi-banqueroute... De nombreuses questions restent en suspens après l'accord entre le nouveau président Ashraf Ghani et son adversaire Abdullah Abdullah.

Abdullah Abdullah et Ashraf Ghani, le 21 septembre 2014. REUTERS/Omar Sobhani.

Abdullah Abdullah et Ashraf Ghani, le 21 septembre 2014. REUTERS/Omar Sobhani.

L'Afghanistan a désormais un président, Ashraf Ghani, mais les électeurs ne savent ni par quel écart de voix il a été élu, ni l'ampleur des fraudes qui ont marqué le scrutin! Adversaire malheureux de ce vote, le Dr Abdullah Abdullah a exigé que les résultats, qu'il a contestés jusqu'au bout, ne soient pas révélés. C'est un accord politique qui a mis fin à cette comédie électorale.

Le président va maintenant nommer un chef de l'exécutif qui sera choisi par le candidat perdant et présider un cabinet d'union nationale dans lequel ses pouvoirs seront quasiment à parité avec ce chef. Concocté et exigé par Washington pour sortir d'une crise qui menaçait les acquis des treize années de présence internationale, cet accord extra-constitutionnel apparaît très fragile face aux défis qui attendent les nouvelles autorités.

L'imbroglio politique de ces derniers mois a pesé lourd sur le pays en termes sécuritaire et économique. La massive campagne d'été des talibans a mis en lumière les déficiences majeures d'une armée afghane très loin de pouvoir se suffire à elle même. Privées en grande partie du soutien logistique américain, les troupes afghanes ont du mal à faire face aux attaques répétées des talibans. L'augmentation importante du nombre des victimes dans les rangs de l'armée et de la police ont contribué aux défections massives qui affectent les forces de sécurité.

La bonne nouvelle, dans ce domaine, est que Ashraf Ghani comme Abdullah Abdullah se sont engagés à signer l'accord bilatéral de sécurité avec les États Unis. La signature de cet accord était la condition pour une présence résiduelle de soldats américains jusqu'à la fin 2016. Ces troupes auront pour tâche la poursuite de la formation des forces de sécurité et des opérations de contre-terrorisme.

Économiquement, le départ de l'immense majorité des troupes internationales, et avec elles de nombreuses sociétés qui vivaient de leur présence, a provoqué un chômage massif. L'incertitude politique a aussi entraîné un arrêt quasi-total de tout investissement privé. Cette paralysie économique, qui s'ajoute à la corruption effrénée qui affecte tous les secteurs, fait que le pays est quasiment en banqueroute. Plus des deux tiers du budget sont encore assuré par les donateurs internationaux, mais pour combien de temps si des réformes d'envergure ne sont pas décidées et appliquées?

Cette élection a sans doute aussi aggravé les différences ethniques qui menacent la stabilité du pays. Traditionnellement aux commandes de l'Afghanistan, les Pachtounes se sont ralliés massivement au deuxième tour à Ashraf Ghani alors que les minorités tadjik, hazara et autres soutenaient le Dr Abdullah Abdullah. Les chefs de guerre qui, treize ans après l'entrée des troupes étrangères, n'ont toujours pas totalement désarmé, restent en embuscade au cas où le nouveau pouvoir ne satisferait pas leurs désidératas.

La tâche des nouvelles autorités risque d'être d'autant plus difficile que lors de ses deux mandats, le président Hamid Karzai n'a rien fait pour consolider les institutions. Il a plus gouverné comme un chef de tribu, gérant des alliances au gré des intérêts du moment. Il a largement ignoré le Parlement, auquel le nouvel accord politique ne donne aucun rôle.

Tout va donc dépendre de la bonne volonté et des facultés de compromis de deux hommes qui auront à répondre à ceux qui les ont soutenu. Les difficultés à résoudre l'imbroglio électoral et les longues semaines de négociations pour atteindre cet accord, négation du processus démocratique, ne poussent pas à l'optimisme.

Françoise Chipaux
Françoise Chipaux (84 articles)
Journaliste
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