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Ce qui rend Ebola terrifiant, c'est que ce virus menace l'espèce humaine en s'attaquant à son humanité

A Lagos, le 22 septembre 2014. Un responsable de l'école prend la température d'un enfant avant qu'il entre en cours. REUTERS/Akintunde Akinleye

A Lagos, le 22 septembre 2014. Un responsable de l'école prend la température d'un enfant avant qu'il entre en cours. REUTERS/Akintunde Akinleye

Le taux de létalité est effrayant, mais le plus violent est son mode de propagation. Le virus s'attaque à l'amour et à la sollicitude et tire profit de vertus comptant parmi les plus profondément et les plus distinctement humaines.

Alors que l'épidémie d'Ebola est désormais hors de contrôle en Afrique de l'Ouest, avec des milliers de victimes comptabilisées au Liberia, au Sierra Leone et en Guinée, et plusieurs milliers d'autres menacées, le temps de réaction du monde aura été d'une lenteur aussi glaçante que mortelle.

Aux yeux des dirigeants internationaux, ce n'est que depuis quelques semaines que le problème est considéré comme réellement grave.

A l'heure actuelle, le virus a tué plus de 2.600 personnes. Un chiffre relativement faible par rapport à d'autres maladies plus courantes comme la malaria, le VIH/sida, la grippe, etc., mais plusieurs facteurs propres à cette épidémie font que, de par le monde, les spécialistes en santé publique sont extrêmement inquiets:

Son taux de létalité: en ce qui concerne l'épidémie actuelle, les estimations officielles portent à 54% le nombre de personnes infectées par le virus qui en meurent, mais pour des chiffres corrigés, la proportion est encore plus conséquente.

Sa croissance exponentielle: à l'heure actuelle, le nombre de personnes infectées double toutes les trois semaines environ, ce qui pousse certains épidémiologistes à estimer que, d'ici la fin 2014, l'épidémie comptabilisera entre 77.000 et 277.000 cas.

Son caractère cauchemardesque: le virus tue en se greffant aux cellules de son hôte et en migrant dans tout son corps. Il infecte l'intégralité de ses organes et la victime se vide de son sang avant de mourir.

La facilité de son mode de transmission: via le contact avec des fluides corporels (sueur, larmes, salive, sang, urine, sperme, etc.), ce qui inclut les objets entrés en contact avec de tels fluides (draps, vêtements, seringues) et les cadavres. 

La menace d'une mutation: d'éminents spécialistes ont publiquement exprimé leur crainte que cette maladie devienne un jour transmissible par voie aérienne, et que d'autres mécanismes lui confèrent une transmissibilité encore plus grande.

Mais tous ces facteurs ont beau être terrifiants, il me semble qu'aucun ne reflète la tragédie véritablement épouvantable que représente cette maladie.

Ce qu'il y a de plus violent avec ce virus, c'est son mode de propagation. Oui, par contact avec des fluides corporels, mais une telle formulation passe sous silence la manière dont de tels contacts surviennent. Car le mécanisme utilisé par Ebola est en réalité bien plus insidieux.

Le virus s'attaque à l'amour et à la sollicitude et tire profit de vertus comptant parmi les plus profondément et les plus distinctement humaines. Dans leur grande majorité, les victimes se retrouvent parmi le personnel médical ou le cercle familial, prises au piège par Ebola pendant qu'elles ne faisaient que leur travail et s'occupaient de leurs semblables humains. Plus choquant encore, 75% des victimes d'Ebola (au Liberia) sont des femmes –cette catégorie de la population qui, en Afrique de l'Ouest comme dans le reste du monde, est aux premières lignes quand il s'agit de se dévouer aux autres. Pour le dire en deux mots, Ebola parasite notre humanité.

Plus que d'autres maladies pandémiques (malaria, choléra, peste, etc.), et plus que les maladies à transmission aérienne (grippe, grippe porcine, H5N1, etc.), Ebola n'a besoin que de très petites quantités de fluides corporels pour se propager. Même un contact fugace avec la personne infectée peut contaminer la personne qui s'en occupe. 

Comment lutter contre notre sollicitude?

Les images en provenance d'Afrique sont à glacer le sang. Ce sont des petits garçons, seuls dans les rues, sans parents, grelottants de fièvre et intouchables par la foule qui passe près d'eux. Ce sont des hommes adultes qui se tordent de douleur aux portes des hôpitaux et attendent qu'on les prenne en charge, accompagnés de proches qui, impuissants, se demandent comment leur venir en aide. Ce sont des mères et des pères qui, luttant contre l'épuisement, se traînent dans le coin d'une tente pour apercevoir l'image ultime et distante d'une vidéo d'adieu que leurs enfants ont enregistrée pour eux. 

Ebola déchire les liens qui nous rendent humains

 

Si rien ne lui fait obstacle, Ebola est capable de détruire des familles entières en à peine un mois, les proches de ces familles quelques temps après, puis les amis de ces proches et ainsi de suite. Quand le virus s'installe (et il s'installe vite) il taillade le cœur de la famille et de la civilisation. En plus des hémorragies et de son taux de létalité, voilà pourquoi la maladie est terrifiante. Ebola déchire les liens qui nous rendent humains.

Et aujourd'hui, médecins et soignants sont à pied d’œuvre pour dénouer ces liens, en luttant désespérément contre les tendances naturelles qui poussent les gens à s'occuper de leurs proches. D’agressives campagnes d'information ont été lancées, les mises au point sont fréquentes et le plus largement diffusées, on en appelle à l'armée et aux politiques pour obtenir toujours plus de matériel et d'infrastructures et tenter d'endiguer l'hystérie. Mais aucun bout de plastique ou de latex ne semble pouvoir dévier le cours de ces inclinations humaines.

Des efforts aussi héroïques sont la réaction médicale idoine en cas de catastrophe sanitaire d'une telle virulente. Les acteurs de la santé publique font un boulot extraordinaire, affrontent des risques incroyables et doivent s'adapter à des ressources extrêmement limitées.

Pour autant, ce genre d'initiatives ne représente qu'une demie solution. Les personnes infectées –pas toutes, bien sûr, mais une certaine (et suffisante) proportion– ne peuvent se plier aux règles de la quarantaine. Certaines œuvreront sans protections vestimentaires adéquates. D'autres aideront sans respecter les bonnes procédures. Et d'autres encore refuseront d'être mises à l'isolement, car cela signifiera laisser famille et proches derrière eux, abandonner leur humanité et devoir se soumettre à l'horreur d'une mort stérile et solitaire. 

En de tels moments, il est tentant de se focaliser sur les actions absurdes et stupides de quelques-uns. Au Sierra Leone, l'un des premiers vecteurs de l'épidémie serait une guérisseuse traditionnelle qui se targuait de pouvoir guérir Ebola. A Monrovia, voici quelques semaines, une clinique a été prise d'assaut par une foule en colère et les malades sortis de leurs lits. «Ebola n'existe pas!» aurait-on entendu crier pendant l'attaque. Il y a une dizaine de jours, le plus grand journal du Liberia publiait un article laissant entendre qu'Ebola pouvait être un complot ourdi par les Etats-Unis dans le but d'affaiblir l'Afrique. Plus triste encore, une équipe de soignants et de journalistes a été sauvagement assassinée en Guinée. En d'autres termes, comme il est facile d'attribuer la propagation du virus à l'idiotie, à l'analphabétisme, au ritualisme et aux théories du complot, entre autres et nombreux facteurs irrationnels.

Imaginez: c'est votre enfant, votre mère, votre ami

Mais imaginez: votre enfant vient de tomber malade, il a la fièvre. Est-ce vous le repoussez et refusez de le toucher? Est-ce que vous vous couvrez le visage, les mains? Ouste! Pas propre! Ou est-ce que vous restez à son chevet et gardez les bras ouverts, en espérant le faire guérir plus vite par votre présence et votre réconfort?

Imaginez: vous vivez dans une maison, avec cinq autres membres de votre famille. Votre sœur tombe malade, elle a très probablement Ebola, mais il peut aussi s'agir de la malaria, du typhus, de la fièvre jaune ou de la grippe. Vous connaissez les dangers, pour vous et le reste de votre famille, mais ce n'est pas facile de la transporter à l’hôpital et elle est trop faible pour se mouvoir toute seule. Qu'est-ce que vous faites?

Imaginez: vous êtes un enfant de 5 ans. Votre mère est malade. Elle vous supplie de vous éloigner d'elle. Mais vous avez peur. Plus que tout au monde, vous avez besoin d'un câlin et de pleurer dans ses bras.

Qui pourrait en vouloir à ces personnes? La gageure est terrible, abominable. C'est un dilemme moral. Rester, réconforter et offrir de l'amour et des soins à ceux qui en ont désespérément besoin, ou les conduire au plus vite vers une unité d'isolement et peut-être ne plus jamais les voir? Le choix est inhumain.

Ce qui rend le virus Ebola si terrifiant, ce n'est pas son taux de létalité, sa croissance exponentielle, le caractère cauchemardesque de son mode d'action, la facilité de sa transmission ou les menaces de mutation. Le plus terrifiant, c'est qu'il n'y a quasiment rien d'autre à faire pour les proches d'un malade que de prendre leurs distances.

L'Occident n'est pas immunisé

D'aucuns se sont demandé si Ebola pouvait arriver chez nous, ici en Occident. (Une question au sous-entendu obscène –comme si nous ne devrions nous préoccuper d'une tragédie uniquement si elle nous menace directement.) Et nous nous sommes rassurés: impossible que l'épidémie fasse autant de ravages chez nous, parce que nos infrastructures sanitaires sont solides et nos hôpitaux trop bien achalandés. Ces sceptiques ont sans doute raison. Mais ils ont tort de penser que le virus ne nous menace pas directement.

Nous sommes humains et nous resterons au chevet de nos enfants et de nos proches, même si nous pouvons en mourir

 

Pour commencer, malgré les a priori, l'Occident n'est pas immunisé contre les pensées absurdes et anti-scientifiques. Nous avons notre lot d'ignorance et d'analphabétisme, comme nous avons notre lot de défiance, de superstitions et de folie. Mais au-delà, ce sont nos similarités, pas nos différences, qui nous rendent si vulnérables face à ce fléau.

Nous sommes humains. Le moindre mécanisme, la moindre expression de notre sollicitude –le fait de toucher, de tenir, de nourrir, de jouer, de réchauffer, de réconforter, de caresser–, le moindre dispositif que nous utilisons pour nous lier à notre famille et nos voisins est pourchassé par Ebola. Nous ne pouvons pas nous enfermer les uns les autres dans des caissons hyperbares et espérer que le carnage soit terminé quand nous en sortirons. Nous sommes humains et nous resterons au chevet de nos enfants et de nos proches, même si nous pouvons en mourir. 

C'est une leçon vitale: les gens n'abandonnent pas si facilement leur humanité. Même si nous pourrions convaincre toute une population d'abandonner certains rituels, comme le lavage des morts, ce ne sera pas aussi facile de persuader les parents d'arrêter de tenir leurs enfants en souffrance, les enfants d'arrêter de s'accrocher à leurs parents malades et les enfants d'arrêter de jouer, de se chamailler et de se baver les uns sur les autres.

Nous avons tenté de modifier de tels comportements avec le VIH/sida. L'interdiction semblait pourtant simple –«pas de sexe avec des personnes infectées»– et l'épidémie aisément jugulable. Mais ce que nous avons appris en quelques décennies, c'est que les gens ne renoncent pas au sexe si facilement.  

Si vous pensez que contrôler le sexe est dur, ça l'est encore plus pour l'amour et la compassion. Les humains n'y renonceront jamais –nous ne pouvons y renoncer, tant cela est fondamental à ce que nous sommes. Plus le personnel médical le demandera aux gens, sans leur donner d'autres méthodes pour exprimer leur sollicitude, plus la sollicitude et la compassion trouveront des niches, hors des quarantaines, pour s'exprimer. Et plus cette humanité s'exprimera sans contrôle, plus le virus aura d’espace pour se développer. Une humanité non contrôlée qui s'immiscera par les fissures des murs construits pour protéger nos familles et qui portera la mort sur son dos.

Nous détruire pour nous sauver?

C'est un problème à double-tranchant. Ebola menace notre humanité en s'attaquant à notre humanité. La solution la plus simple serait de détruire cette humanité –en isolant tout et tout le monde et en laissant la maladie s'éteindre d'elle-même. Ce qui signifie nous détruire afin de nous sauver, ce qui n'a absolument rien d'une solution.

Il nous faut trouver une méthode capable de faire passer notre sollicitude sans en passer par le toucher, ou qui pourrait nous permettre de contacter sans nécessiter de contact. Pour le moment, les barrières physiologiques sont nécessaires. Mais il est impossible d'empêcher les gens de s'occuper des autres. Pour le moment, nous devons donc créer de nouveaux mécanismes de soin. Vu qu'il est impossible de repousser l'humanité qui est en nous, nous devons coordonner l'humanité, à un niveau familial, régional et mondial.

Le seul et unique moyen pour combattre une maladie qui se greffe tel un parasite à notre humanité, c'est de la noyer dans une humanité encore plus grande, encore plus forte. Il faut vacciner l'Afrique et le reste du monde par une injection d'humanité si puissante que la maladie ne pourra plus faire souche. Ce qu'il nous faut pour vaincre ce virus, c'est le combattre par nos vecteurs, par nos armements les plus puissants.

Voici quelques exemples:

Donner aux organisations et aux associations qui travaillent sans relâche pour endiguer cette maladie. Elles ont besoin de bénévoles, de fournitures médicales, d'infrastructures, de moyens de transport, de nourriture, etc.

Partager l'information sur Ebola, pour que les gens sachent ce qu'est le virus et quels sont les moyens d'y faire face.

Informer et aider les autres. En temps de crise, il est naturel de vouloir fermer les frontières, construire des grillages et des murs qui nous isolent des menaces extérieures. Mais une maladie qui s'attaque à l'humanité ne peut pas s'attaquer aussi facilement. L'isolement ne fait que créer des niches perméables d'humanité, des divisions entre eux et nous: ma famille, ta famille, mon village, ce village, l'intérieur, l'extérieur.

Une dernière chose.

Quand le prince Prospero, malheureux protagoniste de la nouvelle d'Edgar Allan Poe Le masque de la mort rouge, s'enferme dans son château pour éviter la maladie contagieuse qui décime son pays –un mal se traduisant par «la rougeur et la hideur du sang (…) des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l’être[1]»– il pense à tort que la seule solution raisonnable au problème est de quitter la scène. Pendant des mois, il vit donc dans le luxe et le faste, entouré de courtisans, d'acteurs, de bouffons, de musiciens et de vins, éloigné du danger, tandis que le fléau ravage les environs. 

Comme souvent chez Poe, l'histoire ne se termine pas bien. Pendant six mois, le calme règne. Avec ses courtisans, Prospero jouit d'une existence sûre, à l'abri de la peste qui sème la désolation dans les campagnes. Puis, un soir, lors d'une mascarade, la Mort Rouge s’immisce dans le château, bien cachée sous son masque et sa cape. Elle infecte alors Prospero et tous les convives tombent «un à un dans les salles de l’orgie inondées d’une rosée sanglante». La sécurité de Prospero n'était qu'une façade et «les ténèbres, et la ruine (…) établirent sur toutes choses leur empire illimité». Cette intrusion qui causera sa perte nous dit quel danger il y a à croire que nous pouvons nous protéger des maux du monde en gardant nos distances.

Si nous cherchons la sécurité en nous fermant au reste du monde, préparons-nous à un réveil aussi laid que violent. Si la nature est une maîtresse bien cruelle, Ebola est sa ruse la plus cruelle et la plus perfide de toutes. 

1 — Toutes les citations du Masque de la mort rouge proviennent de la traduction de Charles Baudelaire, NdT Retourner à l'article

 

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