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Ce n'est pas Marseille que Netflix aurait dû choisir pour sa première série française, c'est Bagnolet

Porte de Montreuil, le 14 juillet 2013. REUTERS/Charles Platiau.

Porte de Montreuil, le 14 juillet 2013. REUTERS/Charles Platiau.

Ce qui est en train de se passer dans la ville francilienne, à la porte de Montreuil, devenu le lieu de rassemblement de tous les vendeurs à la sauvette d’Île-de-France, devrait passionner les scénaristes.

Tu t’es fait piquer ton téléphone? Viens, il est chez moi.

Plus exactement, il est à 5 mètres de mon immeuble, aux alentours du centre commercial de la porte de Montreuil: depuis quelques semaines, le coin est devenu le grand raout de tous les vendeurs à la sauvette d’Île-de-France. 

Il y a toujours eu des vendeurs à la sauvette à proximité du marché aux puces mais la situation a brutalement changé. Presque du jour au lendemain, on a vu débarquer entre mille et trois mille personnes qui se sont installées sur les trottoirs pour vendre absolument tout ce qu’on n’imagine pas pouvoir vendre (des chaussures dépareillées, des boucles de ceinture, des piles, des pots de miel, des t-shirts déchirés) mais également un business plus juteux de revente de téléphones et ordinateurs portables. Ceci étant, attention, si vous venez racheter le téléphone que vous vous êtes fait tirer dans le métro, vous ne le trouverez pas étalé sur le trottoir. Devant les vendeurs, par terre, ne sont présentés que de vieux modèles. Par contre, ceux qui sont debout en train de marchander sortent de leurs poches des téléphones nettement plus récents.

Quand on se penche un peu sur la situation actuelle de la porte de Montreuil, on se rend compte que tout est réuni pour en faire un cas d’école. Si les scénaristes de The Wire vivaient ici, ils nous écriraient une magnifique série en 24 épisodes de 52 minutes qui suivrait les membres des différentes communautés. En France, on n’a ni Baltimore ni Detroit mais on a Bagnolet 93170, la nouvelle fiction française. Dedans, tout est vrai. 

1.Situation initiale

Un microcosme où tout le monde cohabite sans (trop) de problème.

2.L'incident déclencheur

Ce serait une scène où la maire du XXe arrondissement de Paris en a ras-le-bol que des vendeurs à la sauvette profitent des puces pour venir salir les trottoirs de son quartier. Ils sont de plus en plus nombreux, ils commencent à déborder de la porte de Montreuil vers l’arrondissement lui-même. Elle décide alors de faire intervenir la police et les CRS pour les bouger de là.

Logiquement, elle les fait dégager vers l’extérieur. Or, géographiquement, il n’y a qu’un seul extérieur: la banlieue. Montreuil et Bagnolet. Les vendeurs se retrouvent donc à squatter entre trois communes et deux départements. Quand la police de Paris arrive, ils déplacent leurs ballots vers Montreuil. Quand la police de Montreuil arrive, ils déplacent leurs ballots vers Bagnolet et quand la police de Bagnolet arrive… Ah bah non. Bagnolet, 35.000 habitants, n’a pas de police municipale. Les vendeurs découvrent alors un vaste espace qu’ils peuvent occuper.

3.La guerre des pauvres entre eux

C’est seulement après ça qu’on montrerait ce que signifie vraiment «marché de vente à la sauvette». Sur le papier, ça reste très abstrait. Mais en image, ce serait beaucoup plus parlant.

L’arrivée de 3.000 personnes sur un secteur de quelques pâtés de maison, c’est l’équivalent d’une révolution qui paupérise immédiatement l’ensemble. Notamment parce que vous avez 3.000 personnes qui passent la journée sans toilettes, ni poubelle.

Il y a la misère des vendeurs, les réseaux de trafic et une multitude de sources de conflits:

biffins versus sauvettes. Les biffins habituels, qui travaillent seuls, ne sont pas les bienvenus sur ces trottoirs que se sont partagés différentes communautés venues d’Europe de l’Est et d’Asie. Si t’es pas du sérail, tu dégages.

– les «riverains» –également appelés les gens qui n’arrivent plus à rentrer chez eux parce que le trottoir est squatté– pètent un plomb. 

– les habitants des rues avoisinantes, qui commencent à se dire que si on dégage les vendeurs de là où ils sont, ils vont remonter dans leur rue, et qui du coup s’engueulent avec les voisins directement concernés.

– les dealers (à ne pas confondre avec ceux-là), situés un peu plus haut, qui craignent que cette agitation fasse venir plus de flics et qui envisagent d’aller eux-mêmes régler le problème.

– les sauvettes qui, en plus de conditions de vie misérables, sont chacun victime de la violence des autre sauvettes, et de l’hostilité générale.

Le problème, ce n’est pas en soi la vente à la sauvette, expression classique de l’économie parallèle de la débrouille. C’est comment l’arrivée massive et non-organisée de ces vendeurs tend les rapports sociaux et transforme Bagnolet en poudrière prête à exploser.

Tous les ingrédients sont présents pour que ça dégénère. Le seul suspens, c’est de savoir si le drame va venir d’un habitant devenu dingue qui va tirer dans le tas, d’un règlement de compte meurtrier entre mafias, ou plus simplement d’un des enfants qui jouent sur la chaussée, pendant que ses parents vendent, et qui va se faire renverser par une voiture dont le conducteur en aura eu ras-le-bol et aura décidé d’accélérer pour forcer le passage.

On peut y ajouter une scène où Marine Le Pen déciderait d’aller tracter là-bas parce que jusqu’à présent, le FN n’était pas très présent dans le secteur. «Bagnolet ne peut pas accueillir toute la misère du monde.»

Et une bobo qui ferait un article sur le sujet pour un site d’infos.

4.Le personnage de l'élue

Evidemment, il y aurait le personnage de l’élue municipale de Bagnolet. Elle s’enfilerait des Xanax parce que la mairie est ruinée. À cause, notamment, des emprunts toxiques (souscrits auprès de Dexia), c’est la quatrième ville la plus endettée de France. En douze ans, la dette a progressé de 165% pour arriver à un coquet déficit de 115 millions d’euros, un endettement sur 80 ans et la menace d’une mise sous tutelle.

Et c’est donc à cette mairie ruinée que revient la charge du problème de la vente à la sauvette. La mairie n’a pas les moyens policiers suffisants, elle doit solliciter une entreprise de sécurité dont trois vigiles sont payés pour empêcher les sauvettes de s’installer devant des halls d’immeuble. L’autre problème auquel la mairie fait face, c’est la saleté. Quand les sauvettes s’en vont, ils laissent sur place une partie de leurs invendus, des tonnes de tissus qui jonchent les rues.

La mairie allonge donc des thunes pour payer plus de nettoyage.

Là, on placerait une scène assez cocasse au sujet d’un jardin d’enfants qui est devenu la place centrale de la vente à la sauvette. Le jardin est répugnant, donc les enfants n’y vont plus. Du coup, la mairie envoie davantage de camions de nettoyage pour le rendre de nouveau fréquentable. Mais le passage des camions et des jets d’eau sur le sol mou fragilise les structures des jeux, l’inspection de la sécurité fait donc retirer les toboggans. Les camions continuent de venir nettoyer un square qui n’est plus qu’un espace vide.

5.Séquence radicalement différente

On est dans une entreprise de type costume-cravate, moquette, fontaine à eau. Par la fenêtre, les employés regardent les sauvettes installés au pied de leur bâtiment. Les employés sont les premiers à se plaindre, ils n’arrivent plus à accéder à l’entrée de leur boulot. Puis les patrons embrayent. Les clients ne veulent plus venir dans leurs locaux. Problème pour l’élue de Bagnolet: elle n’a pas les moyens de réguler les sauvettes et si ces entreprises décident de déménager, la ville va s’appauvrir encore davantage. Cercle vicieux.

6.La police

Gros plan sur des flics blasés, fatigués d’agir en vain. Autour de la machine à café, ils parlent de la seule solution efficace selon eux: saisir les ballots de marchandises et les jeter. Plus de marchandise = plus de vente. L’un d’entre eux rappelle que c’est impossible. Légalement, en cas de saisie, ils doivent faire l’inventaire. (Scène où un flic note «4 piles LR20, un casque sans écouteur droit, 5 ceintures, une boite de trombones», etc.)

La seule solution qui se dessine, c’est l’équation: CRS + benne + autorisation du préfet pour enjamber la loi et balourder les marchandises sans faire d’inventaire. Une grande opération propreté pour dissuader les sauvettes. Cela repose donc désormais sur les épaules des élus, qui sont reçus au ministère de l’Intérieur pour obtenir la mise en place de ce dispositif. 

7.La fin

A la fin de la série, les sauvettes sont dégagés. Plan fixe au petit matin sur des centaines de fourgonnettes blanches qui arrivent dans une nouvelle commune. Des femmes fatiguées en sortent les ballots de marchandise. Travelling sur l’immeuble en arrière-plan. Une vieille dame à sa fenêtre les regarde déballer leur fatras. On la voit ensuite devant son ordinateur, en train de chercher le numéro de sa mairie.

En sous-texte, le téléspectateur comprendra qu’on se contente de déplacer un problème qui, en réalité, est collectif et relève à la fois du politique et du social. Ce sera donc à chaque municipalité de faire jouer ses réseaux et s’en débarrasser ailleurs. Le jeu de la patate chaude de la sauvette risque de durer encore un bon moment. Prévoir plusieurs saisons.

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