Culture

«Saint Laurent», le style, la marque, la star, le gouffre

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 17 h 09

Le dernier film de Bertrand Bonello n’est pas une biographie filmée, mais l’histoire d’une époque bien particulière racontée sous un angle bien particulier.

Gaspard Ulliel dans «Saint Laurent» de Bertrand Bonello.

Gaspard Ulliel dans «Saint Laurent» de Bertrand Bonello.

Slate.fr est partenaire de Saint Laurent. Ce texte est une version entièrement remaniée de la critique publiée lors de la présentation du film au Festival de Cannes en mai 2014.

Bien malgré lui, le nouveau film de Bertrand Bonello s’est retrouvé, dès avant sa présentation en compétition officielle à Cannes ou même son achèvement, dans une situation complexe, à la fois périlleuse et faussée. Il s’est en effet trouvé au cœur d’une guerre comme le cinéma n’en a jamais connu: s’il est arrivé par le passé qu’un homme riche et puissant tente d’empêcher l’existence d’un film le concernant, et parfois y parvienne, on ne connaît pas d’exemple de potentat ayant adoubé un autre film pour torpiller le projet qui lui déplaît, comme l’a fait Pierre Bergé avec l’inintéressant biopic réalisé par Jalil Lespert. Fort heureusement, il faut moins de dix minutes au cinéaste de L’Apollonide pour balayer ce qui bourdonnait et papillonnait autour de son nouveau film et imposer sa rigueur, sa beauté et sa liberté.

Les grandes dates qui scandent, pas dans l’ordre, le surgissement de moments décisifs, inscrivent le cadre temporel, de 1967 à 1977, avec une brève incursion à la fin des années 80, une encore plus brève au début des années 60. Saint Laurent n’est pas une biographie filmée, c’est l’histoire d’une époque bien particulière racontée sous un angle bien particulier. Et c’est la mise en jeu infiniment précise et riche de suggestions autour d’une idée.

Dès la première séquence, située dans l’atelier de haute couture et où se combinent travail collectif, exigence extrême, hiérarchie rigide, rapport très concret à des matières et à des gestes, et tension vers une idée sinon un idéal, il vient naturellement à l’esprit qu’on assiste aussi à un film sur le cinéma, un film où un cinéaste met en scène, de manière détournée, la manière dont on fait un film.

Mystère de la création

C’est le cas en effet, mais pas seulement: accompagnant les embardées autodestructrices, les vertiges hédonistes et les lubies exhibitionnistes de son héros, sans oublier aussi de prendre en compte les stratégies capitalistiques et commerciales menées d’une main de fer par Pierre Bergé créant les conditions matérielles de l’essor foudroyant du style Yves Saint Laurent, de la marque Yves Saint Laurent, finalement de la star Yves Saint Laurent, le film s’approche comme rarement du mystère même de la création artistique. Ce mystère n’élimine nullement la mythologique romantique de l’artiste démiurge torturé par ses pulsions créatrices, approche qui n’est trompeuse que si elle prétend résumer et définir des situations autrement complexes.

Le film de Bertrand Bonello raconte, sans complaisance mais avec une certaine affection pour ses protagonistes (y compris Bergé), ce qui a été construit comme définition d’un auteur dans le domaine du cinéma par les critiques des Cahiers du cinéma au cours des années 50: pas un génie solitaire inspiré engendrant ex nihilo mais quelqu’un qui, porté éventuellement par une idée, une vision, des pulsions qui peuvent être assez troubles ou complètement barrées, s’inscrit dans un contexte économique, social, esthétique, etc. Cette approche, particulièrement nécessaire à l’ère des «industries culturelles» (la nôtre), n’est d’ailleurs pas propre au cinéma: les historiens de l’art en ont produit des équivalents notamment dans les domaines de la peinture (avec le monde des ateliers, des commanditaires, des marchands), de la musique classique et de la variété, du théâtre et de l’opéra.

Dans ses excès et ses singularités, le personnage de Saint Laurent –il est ici assurément un personnage, aussi attentive et précise soit l’évocation de certains des faits et gestes du vrai (?) Yves Saint Laurent– permet l’incarnation spectaculaire et érotisée de la place paradoxale de ces êtres qui sont à la fois solitaires et rouages d’une énorme machine, porteurs d’une vision unique où l’angoisse, la phobie, l’égocentrisme ont leur part et inscrits dans un temps, un lieu, une économie, des médias, etc. Ce que la mode a de superficiel ou de trivial fait la puissance même de cette approche, en débarrassant l’art de sa dimension intimidante, de son surplomb. Et à la mesure même du plus faible coefficient d’art qu’on peut prêter à cette activité (Saint Laurent n’est pas Van Gogh ni Beethoven, ses robes n’ont pas et n’auront jamais le même statut qu’Othello ou Lumière d’août), sa situation aide à poser de manière plus ample la place et le rôle des artistes dans le monde. 

Folle ambition esthétique

Dans l’éclat des sunlights qui illuminent ses défilés et des light-shows de boîtes de nuit à la mode, dans les flashes des paparazzi et les ombres des buissons d’amours clandestines, les vapeurs des défonces exotiques et les épuisements des forces et des sens, cet homme-là, Yves Saint Laurent, a-t-il changé l’image de la femme? S’il y a du vrai dans cette formule rebattue et simplificatrice («la» femme?), il est clair que ce n’est au nom d’aucune visée libératrice ou sociale mais en suivant une quête formelle, une folle ambition esthétique personnelle. Il serait ridicule de faire de Saint Laurent un artiste engagé de quelque cause que ce soit, lui qui, comme le rappelle le film, traverse les années d’immenses bouleversements politiques sans leur prêter la moindre attention. Et pourtant, mais tout autrement, sa quête à lui, quête extrême qui nourrit aussi toutes les courses à l’abîme, se répercute en effet dans le monde, dans les mœurs, dans des manières d’être.

Une scène magnifique suffit à emporter vers l’évidence le sens réel de cette débauche de couleurs, de matières et de dessins. Valeria Bruni-Tedeschi y interprète une femme très riche et assez mal dans sa peau. Avec une grâce où passe une once de démoniaque, Saint Laurent lui fait, en quelques modifications de plissé, de revers, avec une ceinture et moins d’épingles à cheveux, l’offrande d’une autre chance d’être au monde. C’est assez bouleversant –aussi parce que cela excède infiniment le cadre social où cela se situe, ou la futilité hors de prix des ingrédients ici mobilisés.


Yves Saint Laurent est bien, ici, cet être très singulier à qui Andy Warhol écrivait qu’il le reconnaissait comme son seul alter ego, création/créature, déjà à la fois être et œuvre bien avant que Gaspard Ulliel parvienne à se glisser impeccablement dans son apparence, personnage qui a «vécu d’art» comme le chante La Callas –et rarement le Vissi d’arte de Tosca aura semblé aussi concret.

Répondant à la liberté que se donne son héros par la sienne propre, Bonello trouve en fragmentant l’écran, en circulant à sa guise entre les années, en agençant Mozart et James Brown, en faisant surgir figures historiques et serpents mythologiques avec la même évidence, un espace qui donne à son Saint Laurent la possibilité de distiller les riches composants qui portent le personnages, sa folie, sa drôlerie, sa tristesse, son exigence.

Une œuvre cohérente

Ensemble, le cinéaste et son film témoignent ainsi des puissances de la mise en forme. Saint Laurent pourra bien sembler dédié à un formalisme narcissique porté par un cercle de créateurs décadents. Dans leur somptuosité et leur instabilité, chacune de ses séquences ne cesse d’affirmer au contraire l’exigence des manières de faire –de voir, de construire, de penser– pour affronter la réalité. En quoi le film est en parfaite cohérence avec l’ensemble de l’œuvre du cinéaste et musicien Bertrand Bonello, œuvre qu’on peut actuellement découvrir au Centre Pompidou dans le cadre du Festival d’automne, enrichie de nouvelles propositions adaptées au contexte –dont une réalisation inédite en forme de revue expresse de son propre cinéma, Pourquoi ne fais-tu pas du cinéma comme Peter Jackson?

Depuis l’émouvant Quelque chose d’organique (dont le nouveau film serait, sur un mode munificent, le remake historicisé) et bien entendu depuis Le Pornographe, Tiresia, L’Art de la guerre, L’Apollonide mais aussi le fulgurant Cindy the Doll is Mine et les recherches menées sur la production d’imaginaires visuels par les seules propositions sonores, qui se poursuivent à Beaubourg (et sur France Culture) sous la forme de deux «films-fantômes», cette œuvre qu’on se gardera de prétendre résumer est traversée de part en part par les puissances constructrices et destructrices des sens, les effets vitaux et mortels de l’existence physique dans le regard des autres, les jeux et les tragédies d’une apparence produite, subie, intériorisée, conquise au risque de sa propre perte. Ces questions, qui fouaillent l’être au monde de chacun, avaient pu paraître abstraites (Tiresia, L’Art de la guerre) ou circonscrites à un milieu (celui du cinéma porno, celui des bordels à l’ancienne). Grâce à son inscription explicite dans une chronologie et une chronique, Saint Laurent en proclame au contraire, à travers la singularité de son personnage et de l’environnement où il évolue, le caractère commun, au plus beau sens du mot.

Saint Laurent

de Bertrand Bonello, avec Gaspard Ulliel, Louis Garrel, Jérémie Renier, Léa Seydoux, Amira Casar, Aymeline Valade, Micha Lescot et Helmut Berger.

Durée: 2h30.

Sortie le 24 septembre 2014.

Slate est partenaire du film.

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Bertrand Bonello, Résonances

Exposition du 19 septembre au 26 octobre, au centre Georges-Pompidou.

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