À quoi pensent les bébés?

De récentes études apportent des résultats surprenants.

À quoi peuvent bien penser nos chères têtes d'ange? La même question nous taraude devant nos animaux domestiques, à ceci près qu'avec les bébés, c'est beaucoup plus frustrant; car nous avons tous un jour regardé le monde avec les grands yeux étonnés d'un nouveau-né.

Dans The Philosophical Baby, Alison Gopnik raconte que le psychologue du développement John Flavell lui avait dit un jour qu'il donnerait tous ses diplômes et distinctions pour seulement cinq minutes dans la tête d'un enfant de deux ans. Pour ma part, je donnerais un mois de ma vie pour ces cinq minutes, et deux mois pour me fondre dans la peau d'un petit de moins d'un an.

Ce marchandage magique étant impossible, il nous reste les outils imparfaits de la psychologie du développement, qui sont l'observation, l'expérimentation et la formulation d'hypothèses et de conjectures. L'étude de la conscience des tout petits est un thème phare du nouvel ouvrage de Gopnik. Cette chercheuse parmi les plus éminentes dans le domaine se distingue par une plume remarquable dans le traitement des sujets scientifiques qui abordent des questions que se posent une majorité d'entre nous, et au premier chef les parents. Ses écrits sont incontournables pour savoir ce qu'il se passe dans la tête des bébés.

Presque personne ne croit encore que les poupons ne sont que des tas informes dénués de conscience et de sentiments. Il semble aujourd'hui aussi bête que méchant de dénier cela à ces petites créatures gazouillantes. Quant à déterminer le moment où la conscience apparaît, s'il est admissible sur le plan logique que celle-ci s'éveille d'un seul coup - l'embryon ou le fœtus passerait sans transition de l'état de larve à celui de personne - il semble plus plausible, au vu de nos connaissances en matière d'évolution et de conscience, que cette dernière émerge progressivement.

Et puisque qu'il ne se passe rien de significatif sur le plan neuronal au moment de l'expulsion de l'utérus, il est plus que probable que cette maturation suive son cours après la naissance. Peut-être les bébés ont-ils moins de conscience que les adultes, ou peut-être ne sont-ils encore que partiellement conscients. Nous rappellerons ici les mots célèbres [du psychologue] William James [1842-1910], pour qui la vie mentale d'un bébé se résumait à «une immense confusion de bruits et d'images.»

Gopnik répond à ce point de vue avec une intelligence qui remet en cause les apparences. Selon elle, les bébés posséderaient même une conscience plus aigüe que les adultes. Ses conclusions se fondent sur l'étude de l'évolution, au cours du développement, de l'attention et de l'inhibition, deux mécanismes qui renforcent la concentration. L'attention adulte est délibérée et endogène. Bien qu'elle puisse être détournée par des événements extérieurs - un grand bruit, par exemple - nous avons un certain contrôle sur ce sur quoi nous voulons nous concentrer. Nous pouvons volontairement porter notre attention sur notre pied gauche, puis sur ce que nous allons déjeuner, etc... Du reste, les adultes ont la faculté, à un degré plus ou moins élevé, d'ignorer les distractions, internes comme externes, pour rester concentrés sur une tâche unique.

Cela est beaucoup plus compliqué pour les bébés et les enfants en bas âge, qui sont à la merci de toutes les sollicitations de leur environnement. Des expériences simples ont en effet démontré que les bébés sont largement prisonniers de l'instant présent, conclusion étayée par la découverte que la partie du cerveau responsable de l'inhibition et du contrôle, le cortex préfrontal, fait partie des dernières à se développer.

En guise de comparaison, Gopnik prend l'exemple d'un adulte qui serait propulsé dans une ville étrangère, ignorant tout de ce qui s'y passe, sans but, sans projet, le regard se heurtant continuellement à l'inconnu, et l'esprit luttant pour appréhender cette réalité. Voilà ce qu'il se passe dans la tête d'un bébé; et encore, en mode majeur, puisque même l'adulte le plus paniqué dispose de plusieurs outils pour fixer son attention: penser au prochain repas, imaginer comment raconter ce voyage à ses amis, etc... Le bébé, lui, ne fait qu'être. Épuisant, non? Cela expliquerait en tout cas pourquoi les petits passent tant de temps à dormir ou, comme certains voyageurs, à râler.

Aux yeux de Gopnik, cette absence d'inhibition et de contrôle est un véritable don, qui permet aux bébés et aux enfants d'aller à la découverte de la réalité physique et sociale. En termes d'imagination et d'apprentissage, leur ouverture d'esprit vis-à-vis de l'expérience ferait d'eux des «super adultes» plus intelligents que nous ne le sommes. La chercheuse s'intéresse particulièrement à l'aptitude des plus petits à concevoir des réalités différentes, à travers leurs jeux ou l'invention de leurs amis imaginaires. Pour elle, cette capacité à penser des mondes inexistants est cruciale dans l'apprentissage rapide de toutes choses, des relations de cause à effet au comportement humain. Gopnik suggère ainsi que l'immaturité neuronale des bébés leur confère une imagination supérieure à celle des adultes: «Les enfants forment en quelque sorte le département R&D [Recherche et développement] de l'espèce humaine; ils sont les rêveurs, les créatifs. Les adultes composent le département production et marketing. [Les enfants] émettent des millions d'idées inédites, la plupart irréalisables, et nous retenons les trois ou quatre qui peuvent être concrétisées.»

Aussi romantique et optimiste cette vision soit-elle, il ne faut pas la prendre au pied de la lettre. Le progrès de la pensée et de la culture ne s'accomplit pas par la mise en œuvre d'idées enfantines, et rien ne prouve que les enfants soient vraiment plus inventifs que les adultes. Il n'y a d'ailleurs pas de raison pour qu'ils le soient. Un esprit vagabond est à certains égards bénéfique, en ce qu'il permet de voir plus loin, le plus souvent à l'intuition. Mais dans l'ensemble, la recette de la créativité est plus prosaïque: elle comprend surtout une grande accumulation de connaissances, des heures et des heures de pratique et une attention soutenue.

L'imagination peut se convertir en création quand elle s'accompagne d'un réel contrôle mental, quand l'esprit peut manier son monde intérieur à dessein et le distinguer de la réalité extérieure. Il est probable que les bébés n'en soient pas capables, et que cela soit parfois difficile pour les jeunes enfants. Les adultes, eux, s'immergent consciemment et volontairement dans la richesse et la complexité de la littérature, de la télévision et du cinéma, ils créent leurs propres mondes à travers le rêve et la fiction. En réalité, et au risque de perdre en romantisme, les adultes font peut-être de meilleurs imaginatifs que les enfants, grâce à un cortex préfrontal bien développé.

Cependant, il apparaît qu'avant la maturation de cette zone, les enfants ont recours à un mécanisme aussi surprenant que l'ouverture d'esprit dont Gopnik vante les mérites: des circuits de compréhension innés qui aident à structurer l'expérience du monde. Des études récentes dans le domaine de la «physique naïve» [ou intuitive] ont en effet montré que les bébés savent d'emblée que les objets continuent d'exister quand ils sont hors de leur champ de vision, et qu'ils sont solides, cohérents et soumis aux lois de la pesanteur. Et ce n'est pas tout: les tout petits comprennent les relations causales et le principe de l'addition et de la soustraction.

Dans le champ de la «psychologie naïve», ou «théorie de l'esprit», des études récentes nous ont par ailleurs éclairés sur la compréhension sociale des bébés et des très jeunes enfants. Une expérience [conduite en 2005] qui est déjà devenue un cas d'école, a ainsi révélé que les enfants d'un an et demi en connaissent assez sur le comportement humain pour savoir quand une personne agit sous l'influence d'une croyance erronée. Dans une expérience plus récente [2007] que j'ai menée avec Kiley Hamlin et Karen Wynn à l'université de Yale, j'ai découvert que dès 6 mois, les enfants sont capables d'estimations relativement fines après observation du comportement social: ils recherchent davantage le contact avec les personnes serviables qu'avec les personnes contrariantes.

En insistant de la sorte sur l'apprentissage, Gopnik mésestime le rôle de ces systèmes de compréhension non-acquis. Pour elle, les théories de l'inné sont incompatibles avec la capacité humaine à évoluer, tant au sein de la société qu'en tant qu'individu. Cette dichotomie n'a pas lieu d'être. La science cognitive nous a appris qu'une tête vide n'apprenait jamais. La grande flexibilité collective et individuelle de notre espèce s'explique, au moins en partie, par notre riche capital informatif de départ; si l'humain se montre si apte à l'apprentissage, c'est parce qu'il sait ce sur quoi fixer son attention et quelles questions poser. Comme Gopnik le souligne elle-même à propos des mondes imaginaires, «le savoir est en définitive ce qui donne sa force à l'imagination, ce qui rend possible la créativité.»

Personne ne sait dans quelle mesure ce que les bébés comprennent relève du conscient. Les récentes découvertes viennent cependant démentir un William James qui estimait que la vie mentale des bébés n'était que chaos, en même temps qu'elles justifient la fascination de Gopnik devant les prouesses créatrices des enfants. Finalement, voir le monde à travers les yeux d'un bébé ne serait peut-être pas si étonnant; peut-être ne verrions-nous qu'un univers peuplé d'objets et de personnes, pétri de causalité, d'ordre et de morale, un univers qui ne nous surprendrait non par sa nouveauté, mais par son étrange familiarité.

Paul Bloom est professeur de psychologie à Yale; il est l'auteur de Descartes' Baby : How the Science of Child Development Explains What Makes us Human [L'enfant de Descartes : comment la science du développement de l'enfant révèle ce qui fait de nous des humains].

Paul Bloom
Article traduit par Chloé Leleu

Image de Une:  Reuters

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