France

Gaston Flosse, l'impossible retraite du «vieux lion»

Philippe Boggio, mis à jour le 27.09.2014 à 13 h 38

À quelques milliers de kilomètres de distance, on pourrait croire que la déchéance de ses mandats infligée au dirigeant polynésien vaut mise à la retraite d'office, à 83 ans. Cela serait mal connaître le climat local, la popularité dont il jouit toujours ou la façon dont il a organisé son intérim.

Jacques Chirac et Gaston Flosse, en 2003. REUTERS/Philippe Wojazer.

Jacques Chirac et Gaston Flosse, en 2003. REUTERS/Philippe Wojazer.

De loin, depuis l’Hexagone, à quelques 18.000 kms de Papeete, on serait prompt à penser qu’après sa double déchéance, par voie de justice, de la présidence de la Polynésie française, puis, le 16 septembre, de son mandat de sénateur, Gaston Flosse, «le vieux lion du Pacifique», est un homme à terre; qu’au moins, l’élu le plus souvent poursuivi de la Ve République va être enfin contraint de laisser à d’autres la conduite des affaires publiques, qu’il a, trente ans durant, lui-même ternie d’un nombre invraisemblable de tentatives de prises illégales d’intérêt, d’abus de pouvoir et de détournements de fonds, à en croire les condamnations qui s’amoncellent désormais sur sa tête.

Inéligible pour trois ans, et ce à 83 ans. À distance, pareil verdict, à cet âge, devrait valoir mise à la retraite d’office, se dit-on; en plus, dans le silence gêné du public.

Mais la France du Pacifique doit avoir une façon bien à elle de bannir ses réprouvés, car cette première semaine d’inéligibilité a curieusement plutôt tourné au jubilé triomphal. En plus d’être une semaine politique absolument normale, sans indignation de rue ni débat télévisé sur le manque de transparence des institutions locales, elle a été l’occasion d’hommages et d’assurances pour l’avenir. Gaston Flosse était partout salué, embrassé et couvert de colliers de tiaré, comme c’est l’usage. Les cérémonies qui ont marqué la désignation du nouveau président du gouvernement polynésien, Edouard Fritch, tandis que Marcel Thuihani allait lui succéder, quelques jours plus tard, à la présidence de l’Assemblée territoriale, l'ont vu parrainer son monde avec des mines de père de la mariée, au milieu des conseillers et des vahinés, et même plaisanter avec Lionel Beffre, le Haut-Commissaire de la République, celui-là même qui lui avait notifié sa disgrâce quelques jours plus tôt.

Dans l’assistance, peut-être se comptait-t-il encore quelques uns des 86 heureux bénéficiaires de ces emplois fictifs que «le président» avait généreusement distribués, à partir des années 90, à des syndicalistes, des journalistes, même des députés proches de Tahoera’a Huiraatira, le parti gallo-autonomiste qu’il a fondé, et qu’il dirige toujours, lesquels emplois lui valant aujourd’hui son exclusion, quinze ans après le dépôt de la première plainte et sept ans après sa mise en examen.

«Volonté clairement affichée d'éliminer»

Dans son discours d’ouverture, le 18 septembre, le nouveau président de l’Assemblée résumait apparemment un sentiment assez général en regrettant «la volonté clairement affichée d’éliminer» Gaston Flosse «contre le choix des Polynésiens, à force de procédures dont le nombre et l’acharnement interpellent».

Gaston Flosse se baigne sur l'atoll de Mururoa, en 1995, au moment de l'annonce de la reprise des essais nucléaires français. REUTERS/Str New.

Marcel Tuihani ne faisait allusion à l’inéligibilité de son chef de file que pour la rapprocher de la mésaventure historique de Pouvana’a a Oopa, «père du nationalisme tahitien», élu député à l’Assemblée Nationale, en 1949, que le régime gaulliste avait jugé, en 1958, et déporté de longues années loin de la Polynésie. Deux patriotes, donc, d’hier et d’aujourd’hui, injustement empêchés.

Pour les élus de la majorité, pour leurs invités comme pour une large part de l’opinion locale, la brise ultra-marine a surtout porté, toutes ces journées, un air d’optimisme sur Papeete. Rien n’était grave, juste une pluie sur les palmiers, dans les jardins du palais territorial, puisque «le président» allait revenir. Comme à chaque embarras de prétoire.

On pourrait rappeler, toujours depuis Paris, et avec un rien d’irritation ou d’amusement, qu’il arrive au milieu politique polynésien de faire des paris risqués, comme en 2004, lorsque Gaston Flosse, ses fidèles et ses obligés, avaient fait dépenser à la collectivité pour 24.000 euros de sushis et de boissons, histoire de fêter, avant même la proclamation des résultats, une victoire aux élections… qu’ils n’allaient finalement pas remporter. Mais non, cette fois, les mêmes, ou leurs héritiers, ainsi que les observateurs, assurent ne pas se tromper. Les élus, les analystes qui se sont succédés à la radio et à la télévision, jusqu’aux juges d’instruction qui suivent Gaston Flosse à la trace depuis tant d’années, jusqu’au Haut-Commissaire qui pourrait lui adresser d’autres notifications d’éloignement, semblent persuadés que «l’homme fort» de la Polynésie fera tout pour retrouver ses pouvoirs sans partage dans trois ans.

N’a-t-il pas toujours procédé ainsi? Sa rage du retour n’est-elle pas insubmersible, et sa première qualité? Telle a été sa chronique, à les entendre: la justice s’acharnant, ou bien ses adversaires indépendantistes lui dérobant quelques temps son mandat de droit divin; lui chutant, parfois, mais pour mieux se relever, plus déterminé à sauver «le péi». Et à réduire du même coup, prétendent les mauvaises langues, et désormais la justice, sa conduite des affaires publiques à une entreprise privée, ou familiale. Gaston Flosse, ad vitam aeternam…

«C’est pas parce qu’il est plus président qu’il va s’endormir»

«Ce président-là, c’est pas parce qu’il est plus président qu’il va s’endormir», pronostique le député Jonas Tahuaitu à la télévision. Ce qu’a paru confirmer, patelin, l’intéressé lui-même. «Pendant ces trois ans, j’aurai un peu plus de temps, je serai plus reposé, plus en forme, et si physiquement, mentalement, tout va bien, pourquoi pas?», a répondu Gaston Flosse à un journaliste qui lui demandait s’il envisageait de se représenter, au terme de son bannissement.

Si l’on se fie à la croyance archipélique, la mesure d’inéligibilité pourrait s’avérer de peu d’effet, en tout cas au début. «Qu’est-ce qui a vraiment changé?», demande un politologue. Gaston Flosse et le Tahoera’a Huiraatira ont remporté haut la main les dernières élections, le 5 mai 2013, obtenant 38 des 57 sièges. Le roi inéligible aura tout loisir de gouverner encore par l’entremise de ses dauphins, dont il a fait la carrière. Les nouveaux responsables officiels du Territoire, Edouard Fritch et Marcel Tuihani, élus à de confortables majorités, ont été en fait désignés par lui, comme les quatre députés de Polynésie. Les deux futurs sénateurs aussi, dont son gendre, Vincent Dubois –la même proximité familiale se retrouvant d’ailleurs dans le cas d’Edouard Fritch, son ex-gendre.

La une du Monde Magazine du 6 février 2010.

La mesure d’empêchement survient fort opportunément au moment où Gaston Flosse avait retrouvé, en 2013, ses pouvoirs à la tête de l’exécutif polynésien, et des finances publiques. La décennie précédente lui avait été moins favorable. «Le vieux lion» avait dû plusieurs fois quitter son fauteuil, au profit d’alliances de circonstance «anti-Flosse» ou du courant indépendantiste d’Oscar Temaru, son rival historique. Il avait alors survécu beaucoup par sa popularité de grand clientéliste. Par les dividendes de la reconnaissance, dans les mémoires polynésiennes, des subsides généreux qu’il avait toujours su arracher à Paris, depuis trente ans, et qu’il avait distribués à bonne fin. Les rieurs étaient de son coté: Gaston Flosse impressionnait par son art de l’esquive judiciaire. Jugements cassés en dernière instance, le sauvant par le gong, parfois juste avant une campagne électorale, lenteurs des rendus d’arrêts, délais de prescription dépassés, il paraissait anesthésier les poursuites.

Comme en ce mois de septembre encore, dans l’affaire de l’atoll Anuanuraro, une semaine avant la conclusion de l’affaire dite des emplois fictifs. Une relaxe miraculeuse, alors que le parquet avait requis une peine de deux ans de prison ferme… et de cinq ans d’inéligibilité. La cour s’est rendue à l’argument des avocats de l’inculpé, selon lesquels une collectivité douée d’autonomie est libre de payer un montant trop élevé pour une acquisition. Pour rendre service à un ami, le joaillier Robert Wan, «roi de la perle noire», en difficulté de trésorerie, Gaston Flosse avait fait acheter, en 2002, l’atoll particulier de celui-ci. Le prix était passé d’une estimation de 1,2 millions d’euros à un accord financier sur la base de 6,4 millions d’euros, le gouvernement allant même jusqu’à verser finalement une somme de 7,1 millions d’euros à l’homme d’affaires. Pendant l’enquête judiciaire, Robert Wan avait reconnu compter parmi les mécènes réguliers du parti de Gaston Flosse.

Du Petit Chose au «vieux lion»

Avant «le vieux lion», il y avait eu le Petit Chose, né en 1931 dans l’archipel des Gambiers, et ne parlant, à 7 ans, que le dialecte insulaire de Mangareva; l’instituteur pauvre devenu agent d’assurance ambitieux et bon vendeur, sachant se faire apprécier des grandes familles tahitiennes de l’immobilier ou de la grande distribution.

Sa chance, alors, a été son engagement en faveur du gaullisme outre-marin. Métisse de petite taille et aux yeux rieurs, né d’une mère polynésienne et d’un père lorrain, il a bien vite mis ses talents d’orateur, en français et en tahitien, au service des idées de grandeur et de souveraineté nationale alors en vigueur. La Polynésie cessait d’être un amoncellement d’îles du bout du monde, pour commander une vaste étendue maritime sur les routes stratégiques du Pacifique et de l’Antarctique. Maire de la commune de Pirae, élu député en 1978, Gaston Flosse a, vingt ans durant, défendu les essais nucléaires de Mururoa et de Fangataufa et combattu le nationalisme polynésien, dont la politique d’expérimentation atomique avait précipité la naissance, dès les années 60. Comme député, puis comme responsable de la collectivité territoriale, il a montré un don particulier pour persuader la République d’alléger la charge des essais par un soutien financier accru à l’archipel. A chacun de ses retours de Paris, à l’aéroport de Papeete, il était le porteur de bonnes nouvelles.

Gaston Flosse, Jacques Chirac et le président de la Province sud de Nouvelle-Calédonie Jacques Lafleur, en 2003. REUTERS/Philippe Wojazer.

Il a été le verrou à l’indépendantisme, puis au courant écologiste jusqu’en 2004, année de son premier échec à l’Assemblée polynésienne. Pour cette position sur l’échiquier, sa durée-même, et fort de l’amitié de Jacques Chirac –parrain de l’un de ses douze enfants–, Gaston Flosse a vu en échange la justice oublier ou retarder les premières poursuites que les enquêteurs, la presse ou ses adversaires politiques souhaitaient voir déclencher. Cela n’était pas dit, mais il y aurait une enquête à mener sur les tours et détours des lenteurs judiciaires, plusieurs décennies durant, concernant des erreurs de déclaration de patrimoine, des faux et usages de faux ou des tentatives de détournements qui paraissaient poindre dans le sillage de l’homme fort de l’archipel.

Gaston Flosse devenu riche, affichant un fort goût du luxe, homme à femmes et pater familias de feuilleton, la Polynésie voyait son héros confondre les affaires du territoire avec ses intérêts privés, les personnels administratifs de la collectivité versés à la surveillance de ses maîtresses ou de ses adversaires politiques, dans des officines d’un autre âge que la République n’aurait pu tolérer en métropole; ou les femmes de ménage de sa villa salariées par l’Assemblée. Toutefois, les soupçons se perdaient en mer. Paris trop loin. Ou encore chiraquienne.

Des mésaventures dues à Nicolas Sarkozy

En fait, Gaston Flosse doit ses mésaventures actuelles, non à la gauche, mais à Nicolas Sarkozy. Celui-ci prisait peu le personnage. L’expérience, depuis 2004, a montré que l’Etat était en mesure, sans l’aide du «vieux lion», de maintenir le dialogue avec des indépendantistes ou des autonomistes qui ont appris, en gouvernant, à mettre de l’eau dans leur vin.

En 2007, les mannes consécutives aux essais nucléaires et aux illusions stratégiques n’étaient plus que souvenirs, et la Polynésie, avec ses 25% de chômeurs et sa culture de la perle noire, affichait un développement économique en berne. Un rapport de la Cour des comptes pointait alors les dangers d’une activité insulaire limitée aux seuls transferts financiers depuis la métropole, et dénonçait des «dérives» financières, ainsi que l’existence d’une «administration parallèle» dans l’archipel.

L'Homme qui voulut être roi, de Gérard Davet et Fabrice Lhomme (2013).

La même année, un nouveau procureur, José Thorel, a alors été dépêché sur place avec mission de relancer les enquêtes judiciaires non encore prescrites. C’est la brassée de poursuites qui débouche désormais, près de dix ans plus tard, alors que dans certaines affaires, les plaintes ou enquêtes préliminaires sont plus anciennes encore.

A venir, dans les mois, les années prochaines, d’autres parfaites incongruités dans le fonctionnement territorial. L’affaire de l’Office des Postes et Télécommunications (OPT), par exemple. Gaston Flosse est soupçonné d’avoir favorisé, entre 1993 et 2005, son ami l’homme d’affaires Hubert Hadad pour l’obtention de marchés publics en échange d’enveloppes mensuelles, remises à sa secrétaire particulière. Somme totale de l’arrangement: 1,2 million d’euros.

Le 15 janvier 2013, Gaston Flosse a été condamné à une peine de cinq ans de prison ferme et cinq ans d’illégibilité pour trafic d’influence et corruption passive –pour corruption active aussi, pour avoir monnayé le vote d’un élu, dans un dossier connexe. L’affaire est arrivée en appel, le 24 juin dernier. Mais la cour, voulant ne pas risquer une annulation de tout le dossier au stade d’une éventuelle cassation, a préféré défaire la première décision, un vice de procédure figurant en effet dans le document du juge d’instruction qui renvoyait les huit prévenus devant le tribunal correctionnel de Papeete.

Gaston Flosse se pourvoira sûrement en cassation; s’il le faut, l’ex-président ira même devant la Cour européenne des droits de l’homme, selon son habitude. Sur le fond, ce dossier risque pourtant de lui être préjudiciable, car, durant l’instruction, l’ex-président a reconnu avoir utilisé une partie des sommes reçues d’Hubert Hadad pour payer des pensions alimentaires. D’autres personnes impliquées ont aussi avoué leur participation. Une peine d’emprisonnement est possible. Gaston Flosse a déjà fréquenté une cellule de la prison de Nuutania pour de courtes détentions provisoires, dont il ressortait à chaque fois sous les acclamations de la foule de ses supporters.

Officine meurtrière

Si cela ne suffisait pas, il resterait encore d’autres poursuites, engagées à des stades judiciaires divers. Fort des dossiers de leurs juges d’instruction, l’Etat et la morale publique ne manquent plus de munitions. Ainsi, Gaston Flosse est soupçonné d’avoir organisé, jusqu’en 2004, «une activité liberticide pour le seul et unique usage du président du territoire», selon les termes même du rapport du juge-enquêteur. Le SED, pour Service d’études et de documentation, des agents électoraux, en fait dûment rémunérés par le gouvernement polynésien pour placer des écoutes téléphoniques chez les maîtresses de leur chef de file, des journalistes, des opposants, même chez un juge d’instruction. De nombreuses preuves existent. Gaston Flosse se défend, en affirmant que ce SED était de la seule initiative de son propre directeur de cabinet. Lui ne savait rien.

Ou, plus gravement, cette autre officine, meurtrière, cette fois, le GIP, pour Groupement d’intervention de la Polynésie. Racket d’hommes d’affaires et de commerçants. Enquêtes et filatures, toujours. Avec l’indépendantiste Oscar Temaru pour première cible. Avec, surtout, le journaliste Jean Pascal Couraud, ancien rédacteur en chef des Nouvelles de Tahiti, devenu un opposant farouche et qui multiplie les enquêtes sur le président tahitien.

Une nuit, les sbires seraient allés trop loin, juste pour connaître le contenu d’un dossier d’investigation. Ils auraient placé une corde autour du cou du journaliste, après avoir plongé ce dernier dans l’eau du port. Un accident, dit-on: le corps aurait glissé dans l’eau noire. Le chef du gouvernement, bien sûr, ignorait tout de tels agissements. Il ne les a pas commandés, ni même inspirés. Des aveux, cependant, commencent à alourdir ce dossier criminel. Le GIP était craint, mais personne, longtemps, n’a osé parler, et les journalistes, les indépendantistes, qui portaient les soupçons, pas vraiment crus. Depuis un an, les langues se délient; les principaux suspects, dont d’anciens agents de la DGSE, se mettent à table, peu à peu.

Preuve que les temps évoluent. Ou que Gaston Flosse fait moins peur. Pour le parquet de Papeete, pour les magistrats instructeurs, une course contre la montre est engagée. Ils ont trois ans devant eux. Sa large victoire de 2013 aux élections territoriales, le soutien apparent de ses héritiers, montrent que «le vieux lion» reste populaire. Avec un homme toujours des plus actifs, qui pratique son yoga chaque matin, le seul argument du grand âge, de l’usure, de la fin de toutes choses, même en Polynésie, n’est pas forcément probant.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
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