France

François Hollande est un président maltraité, assiégé et piégé. Peut-il devenir un président libéré?

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 22.09.2014 à 11 h 33

Il l'a dit: il est président, pas candidat. Et aujourd'hui, il semble qu'il ne puisse plus être candidat. Mais, n'ayant plus rien à perdre, il a peut-être aussi tout à gagner. C'est-à-dire que la situation doit lui donner la volonté d’avancer sans craindre une sanction de l’opinion qui ne peut pas être plus forte.

François Hollande, le 19 septembre 2014. REUTERS/Gonzalo Fuentes

François Hollande, le 19 septembre 2014. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Il n’y a pas photo comme on dit. Il suffit de comparer le traitement médiatique réservé à la conférence de presse présidentielle et celui dont a bénéficié le retour de l’ancien président.

Non que le retour en question ne soit pas un événement. Mais sa mise en scène apporte la preuve, une fois de plus, que la communication est une arme de guerre; et que la maîtrise de celle-ci est aux avants-postes de toute bataille politique, en même temps que la condition de toute action. Nous sommes donc rassurés: les réseaux de Nicolas Sarkozy sont bien en place et la bataille peut commencer.

Celle-ci en revanche, côté François Hollande, est perdue. Au point qu’au lendemain de sa conférence de presse, il était difficile d’en connaître le contenu; sauf à consulter la presse étrangère, traditionnellement plus près des faits quand toute actualité est, en France, commentarisée avant même d’être énoncée. 

Il prend des décisions, mais la presse décrit le contraire

Ainsi n’a été retenu que le «c’est pas facile», quand l’essentiel du propos présidentiel était consacré au contexte international dont la gravité est chaque jour plus manifeste.

C’est que, sur ce sujet, il est difficile de lui contester d’avoir vu juste (voir son souhait de venir au secours de l’opposition démocratique syrienne quand il en était encore temps); d’avoir pris la mesure, en temps et en heure, du péril qui menaçait le Nord-Mali, conséquence directe des opérations libyennes de son prédécesseur; d’agir, là encore, en défense des minorités massacrées en Irak par l'organisation Etat islamique (ou Da'ech, anciennement EIIL). Tout comme il est difficile de lui reprocher une bonne approche de la question ukrainienne, associant la Pologne à une politique mêlant sanctions et volonté de dialogue avec la Russie, dans l’esprit des rencontres de Normandie qu’il avait lui-même initiées.

Bref, il n’y a rien là qui cadre avec le portrait popularisé d’un homme qui ne serait pas à la hauteur et qui manquerait d’esprit de décisions. Or là est l’essentiel du rôle d’un président sous la Ve République, l’essence même de sa fonction.

On ne refera pas ici l’inventaire de ses défauts qu’appellerait une analyse équilibrée. Mais le déséquilibre est si extravagant qu’il serait absurde d’en rajouter… Car rien, absolument rien, ne trouve grâce aux yeux de la presse, la presse en général lorsqu’elle fait système à force de systématiser.

Exemple parmi d’autres: les baisses d’impôts pour les ménages les plus modestes. Lorsqu’ils avaient été augmentés, nous avions eu un branlebas de combat sur le thème: l’impôt «frappe» le plus grand nombre.  Commentaire de la baisse: on ne s’y retrouve plus! 

La une du Parisien, le 18 septembre 2014

D’une façon plus générale, l’idée dominante est que les réformes, soit ne seraient pas décidées, soit ne vont pas assez loin.

Dans un ouvrage en tous points remarquable, Les Banksters, Marc Roche analyse et dénonce la façon dont le système bancaire échappe aux régulations qui devaient être mises en place. Au passage, il montre comment la meilleure presse britannique a mené une guerre impitoyable contre l’euro, croyant pouvoir sonner le glas de la monnaie européenne: rien de ce que décidaient les dirigeants européens n’était adapté à l’urgence, sans parler de la Banque centrale qui était censée avoir tout faux. On sait ce qu’il est advenu, fort heureusement. Eh bien, François Hollande est, vis-à-vis de la presse française, dans une situation analogue. Quoi qu’il dise ou fasse, il a tout faux!

Un président assiégé

Ce président mal traité est aussi un président assiégé par trois groupes: les catastrophistes, les enragés, les irresponsables. Au fond, la tonalité générale de la presse n’est pas séparable du catastrophisme qui s’est emparé des élites, y compris celles qui se réclamaient de la gauche.

Nous serions  dans une sorte de juin 1940 économique permanent. Dans un pays dont le produit intérieur a retrouvé celui de 2008, celui d’avant la crise, qui passe de la stagnation à une croissance, molle certes, mais qui dans le même temps préserve son système de protection sociale, dans un pays donc qui continue de voir augmenter les salaires tandis que le chômage qui a en effet explosé reste mieux couvert que partout en Europe.

Mais personne ne va vous dire –comme cela a été le cas aux Etats-Unis ou bien chez nos voisins européens– il faut du temps et de la patience; ou bien, ce qui serait plus conforme à la vérité: ce pouvoir est au milieu du gué et il est de l’intérêt de tous qu’il puisse parachever son travail. C’est autant que l’opposition, lorsqu’elle sera de retour, n’aura plus à faire…

La droite rêve de sa «révolution»

Au sein même de celle-ci, il y a quelques enragés, d’où la montée du thème de la démission du président. En fait, deux factions veulent vraiment en découdre: l’extrême gauche, pour qui l’ennemi principal est toujours la social-démocratie quelles que soient les circonstances historiques. Mais aussi quelques patrons qui jugent Pierre Gattaz bien trop accommodant. Il faut avoir vu et entendu tel grand patron d’un grand groupe français mondialisé pour prendre la mesure d’une aspiration «révolutionnaire»: oui monsieur, le pays va faire la révolution, non marxiste celle-là! Et il en sortira ce qui en sortira. La tentation de pousser les feux a d’ailleurs effleuré la presse de droite lorsqu’elle a puissamment mis en scène le mécontentement des chefs militaires à cause des restrictions budgétaires…

Mais, à ce stade, les plus efficaces dans le discrédit du président sont bien les «frondeurs», en fait un groupe assez clairement aujourd’hui dédié au destin de Martine Aubry. Ceux-là ont tôt fait d’annihiler tout le travail de remise en ordre et de mise en cohérence de l’équipe gouvernementale. Ils ont fait ressurgir l’image d’un collectif tiré à hue et à dia. Et peut-être iront-ils jusqu’à provoquer une dissolution de l’Assemblée nationale.

Nous avons donc un président piégé par son propre camp. Alors qu’il en avait été, à tort, le serviteur fidèle: en témoigne la politique fiscale du début de son quinquennat aligner la fiscalité du capital sur celle du travail et augmenter le tout– qui a produit le choc fiscal que l’on sait avec, comme principale conséquence, le mécontentement qui en est ressorti.

Martine Aubry compte et arme ses troupes

Si la ligne suivie, social-démocrate en effet, est désormais cohérente et pertinente –elle est la conséquence directe du rapport Gallois sur la compétitivité des entreprises– elle est aussi, en France, traditionnellement minoritaire et privée des appuis politiques qui lui seraient nécessaires pour aller au bout de sa logique.

La droite, mise sous pression par le retour de Nicolas Sarkozy, est radicalisée et le centre, avec lequel il y a si peu de différences, est désormais l’allié privilégié d’Alain Juppé. La main tendue de François Hollande à l’opposition a donc toute chance de rester lettre morte. Le patronat est pris d’assaut par ses sections UMP. Et, à gauche, Martine Aubry compte et arme ses troupes.

D’où l’impossibilité d’aller plus loin. Deux exemples: la TVA et la réforme des retraites.

A ce stade, François Hollande continue de coller aux dogmes socialistes anti-TVA. Or le système proposé par Jacques Attali[1] est aujourd’hui le meilleur remède à la fois pour lutter contre les déficits et pour réarmer la compétitivité sans perdre de vue les ménages: trois points de hausse propose-t-il dont un point retourné aux ménages par le biais de la suppression des charges sociales pour certaines catégories de revenus. En période de déflation, menaçante qui plus est, l’argument de la hausse des prix n’en est plus un.

La retraite? Aux yeux de tous les experts, à l’intérieur comme à l’extérieur, elle est la mère  de toutes les réformes, de nature à accréditer l’idée d’un pays qui saisit ses difficultés à bras-le-corps.

Le reproche qui est fait à François Hollande par le cœur de son électorat est de ne pas avoir de marqueur à gauche à son bilan. L’âge légal de la retraite est donc un tabou. Sans même songer à l’argument suivant: lorsque François Mitterrand, en 1981, proclame la retraite à 60 ans, l’espérance de vie en France est inférieure de huit ans à ce qu’elle est aujourd’hui. Or il n’y a pas de système de retraite qui puisse survivre sans s’adapter à l’espérance de vie des futurs retraités. François Mitterrand aujourd’hui pourrait donc décréter la retraite à... 68 ans!

Mais le moment est-il venu pour François Hollande d’être un président libéré? L’élément clé de sa conférence de presse est le suivant: je suis le président, je ne suis pas candidat. On ne saurait mieux dire. 

Le quinquennat tue-t-il la fonction présidentielle?

Ce que François Fillon a exprimé d’une autre façon: tout le monde peut battre François Hollande… Dans le contexte actuel, François Hollande ne peut plus être candidat. Et tout le paysage politique a d’ailleurs basculé dans la préparation de l’après. Cela peut, et doit, lui donner la volonté d’avancer sans craindre une sanction de l’opinion qui ne peut pas être plus forte.

Mais, au total, la question qui est désormais posée à nos institutions est la suivante: le quinquennat n’est-il pas en train de tuer la fonction présidentielle, telle qu’elle avait été jusqu’à présent sacralisée et protégée?

C’est en effet le quinquennat qui a poussé Nicolas Sarkozy et François Hollande à commettre la même erreur: devenir un super Premier ministre, un homme qui s’occupe de tout et qui décide de tout, alors qu’on lui demande d’être en charge de l’essentiel. Le processus avait commencé aux dépens de Nicolas Sarkozy; il s’est poursuivi et aggravé avec François Hollande. Celui qui consiste à faire du président, non plus un garant, mais un bouc émissaire.

 

1 — Jacques Attali est cofondateur de Slate.fr Retourner à l'article

 

 

 

Jean-Marie Colombani
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