Monde

«Non, mais...»: le référendum sur l'indépendance écossaise est un avertissement pour l'Europe

Anne Applebaum, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 20.09.2014 à 16 h 01

Sous la surface, des plaques tectoniques se déplacent, en Grande-Bretagne comme dans le reste du continent.

Des ballons aux couleurs du «oui». REUTERS/Cathal McNaughton.

Des ballons aux couleurs du «oui». REUTERS/Cathal McNaughton.

Londres (Royaume-Uni)

Dans la région d'Aberdeen, plus de 87% des électeurs se sont prononcés sur l'indépendance de l'Écosse lors du référendum; dans le Clackmannanshire, le chiffre était supérieur à 88%; dans les Hébrides extérieures, proche de 90%. Une péninsule isolée des Highlands a même connu un taux de participation de 100%.

Au total, le taux de participation des électeurs écossais a atteint l'étonnant chiffre de 84,6%, supérieur de plus de 20 points à celui des dernières élections générales britanniques. Un chiffre extraordinaire pour un référendum dont on supposait qu'il ne serait pas intéressant, qui n'était pas pris au sérieux à Londres et qui n'était pas même pas très couvert par les médias britanniques avant la frénésie des dernières semaines. Le Royaume-Uni le reste, l'Écosse ne s'en détache pas et cette question paraît réglée pour une génération. Mais le taux de participation constitue un avertissement: sous la surface, des plaques tectoniques se déplacent, en Grande-Bretagne comme dans le reste de l'Europe.

On supposait les électeurs européens en voie de devenir apathiques et apolitiques. Il s'avère qu'il peuvent être galvanisés par la politique, à condition qu'elle offre quelque chose de profond: pas un choix entre un taux marginal d'imposition plus ou moins élevé, pas un débat sur des modifications à la marge de l'État-Providence, mais plutôt un choix existentiel, un débat identitaire et une chance de renverser l'establishment. C'est sans doute la première fois que nous avons entendu une rhétorique anti-Westminster d'une si grande ampleur au Royaume-Uni: contre les conservateurs, contre les travaillistes et surtout contre Londres, ville qui semble, vue depuis les Highlands, aux mains de banquiers incontrôlés et d'oligarques étrangers.

La plupart des analyses datent les débuts du nationalisme écossais contemporain à l'ère Thatcher. Mais comme d'autres mouvements anti-establishment européens, celui-ci a pris de l'ampleur grâce à la crise financière, lors de laquelle la Grande-Bretagne, comme le reste de l'Europe, a été soudainement touchée par un ouragan financier qui paraissait venir de très loin. Les décisions économiques impopulaires prises à l'époque ont été attribuées à des forces hors de contrôle des Britanniques. La campagne écossaise en faveur du «oui» s'est nourrie de la demande de ramener ces forces sous contrôle, de prendre des décisions au niveau local et de défier la logique de fer des marchés mondiaux. Dans son côté le plus hypocritement utopique, le mouvement indépendantiste écossais semblait promettre davantage de dépenses sociales sans hausse des impôts, comme si les Écossais pouvaient redémarrer de zéro et créer un pays «meilleur» sans payer aucunement le prix du divorce.

Et encore, ces promesses paraissent modérées en comparaison de celles que font les autres partis anti-establishment. À l'exception des Catalans, la plupart d'entre eux ne réclament pas l'indépendance mais une forme de renouveau national fondé sur le contrôle de l'économie, des frontières, du destin. Cela prend la forme d'un discours parfois anti-immigration, parfois anti-Union européenne, parfois seulement anti-Allemagne. La plupart de ces partis sont situés à droite de l'échiquier politique, comme le FN en France, le FPÖ en Autriche, le Jobbik en Hongrie ou l'Ukip au Royaume-Uni. Certains d'entre eux sont d'essence anarchistes, comme le parti crée en Italie par le comique Beppe Grillo. Peu sont à gauche, mais tous sont liés par un style politique fondé sur une rhétorique politiquement incorrecte, des déploiements de foule théâtraux, un culte du drapeau et parfois une musique –les cornemuses en Écosses, les chansons anti-establishment sur fond de heavy metal en Hongrie.

Ils sont aussi liés par un dégoût de leurs élites nationales. Cela fait longtemps que les électeurs européens ont perdu patience face aux compromis incessants entre le centre-gauche et le centre-droit –parfois alliés, dans certains pays, au sein de grandes coalitions– et, depuis la crise financière, ils semblent avoir perdu toute foi en eux. Les idéaux d'unité européenne qui ont inspiré la génération précédente ne semble plus émouvoir une jeunesse sans souvenir du passé. Et il semble de plus en plus bizarre de voir un rassemblement de pays parmis les plus aisés au monde incapable de définir une politique pour affronter le chaos à ses frontières, à l'Est comme au Sud –chaos qui est bien sûr à l'origine d'une arrivée massive d'immigrants et déstabilise leurs économies. Au lieu de cela, des institutions européennes jugées distantes semblent passer le temps à définir des nouvelles règles tatillonnes. Pas étonnant que les électeurs veulent ramener le pouvoir de décision «à la maison».

Certaines de ces accusations sont injustes. Les si impopulaires politiques d'austérité imposées à beaucoup de pays l'ont été à cause de leur prodigalité passée, pas de l'Europe. Il est également vrai, comme dans le cas de l'Écosse, que beaucoup de ces partis sont inspirés par un fantasme irréaliste et passéiste de séparation, que ce soit d'avec l'Europe, les marchés mondiaux ou le monde. Mais même quand elles sont injustes ou irréalistes, ce sont les passions qui déplacent les foules. L'énergie politique n'a jamais favorisé le statu quo, et attendez-vous à d'autres tremblements de terre.

Anne Applebaum
Anne Applebaum (77 articles)
Journaliste
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