Culture

Moderne Saint Phalle, la preuve par cinq

Ursula Michel, mis à jour le 24.09.2014 à 17 h 04

L'immense artiste des Nanas monumentales avait tout compris à son époque

Niki de Saint Phalle, Global Warming, lithographie.

Niki de Saint Phalle, Global Warming, lithographie.

«J’ai eu la chance de rencontrer l’art parce que j’avais, sur le plan psychologique, tout ce qu’il faut pour devenir une terroriste. Au lieu de cela j’ai utilisé le fusil pour une bonne cause, celle de l’art»: voilà comment se définissait Niki de Saint Phalle, née Catherine Marie-Agnès fille d’une bonne famille bourgeoise de Neuilly. 

L’inceste paternel, une profonde dépression et des électrochocs la murent dans un profond mal-être que seule la découverte de l’art décadenasse. Dès lors, elle ne cesse de créer pour se purger. 

Les tirs à la carabine, les Nanas monumentales, sa correspondance illustrée ou encore son Jardin des Tarots, son chef d’œuvre orchestré avec l’aide de son amoureux Jean Tinguely, sont autant de pièces du puzzle Saint Phalle. Mais au-delà de l’indéniable apport plastique de son travail dans l’histoire de l’art du XXe siècle, mis à l’honneur au Grand Palais jusqu’au 2 février 2015, se dessine une âme ultra moderne, contemporaine, qui a su capter l’air de son temps et de celui à venir. La preuve par cinq.

1.La mode, la mode, la mode

À vingt ans à peine, mariée au poète Harry Mathews, elle gagne sa vie entre Paris et New York comme mannequin. Vogue (sous l’objectif de Robert Doisneau), Elle ou encore Life la hissent sur leurs couvertures. Porte-manteau de luxe pour les lectrices au foyer, elle incarne alors une certaine idée du glamour en jouant le jeu de la jolie écervelée de papier glacé.

Tandis qu’elle abandonne une carrière pourtant florissante pour s’encanailler dans les cercles artistiques virilistes  de l’époque, elle n’oublie pas pour autant que le vêtement n’est pas une coquille vide de sens. Consciente du pouvoir de l’image, elle met un point d’honneur à apparaître vêtue de tenues extravagantes à la pointe des tendances, devenant ainsi une icône mode, parfois délibérément masculine (le port du pantalon n’allant pas de soi pour une femme dans les années 1950/60) ou ouvertement psychédélique.

Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Daniel Spoerri, Martial Raysse, Robert Rauschenberg, Per Olov Ultvedt installing Dylaby, 1962

Pervertissant la superficialité communément admise de la mode, Niki de Saint Phalle use des artifices féminins pour scandaliser le bourgeois. «Je pense que mes boas, mes bottes, mes robes rouges, mon déguisement ne sont autre chose que des accessoires de ma création exprimant le désir de faire de moi-même un objet. Je me sers de mon corps comme je me sers d’un fond de grillage pour faire une sculpture».

 

2.Pop Niki

Cette propension à la mise en scène de soi, doublée d’un sens aigu de la culture pop se retrouve dans une vidéo de présentation où l’artiste et son époux, lovés dans des fauteuils œufs font inévitablement penser à Emma Peel et John Steed, les héros de Chapeau melon et bottes de cuir, la série la plus psychédélique qui soit. Outre le décorum daté (voire kitsch), le modus operandi de communication apparaît d’une modernité redoutable. Peu d’artistes, hormis Warhol et ses pop friends, ont anticipé la nécessité de faire de soi un spectacle à part entière pour exister dans le monde d’images à éclore. Amusant alors de découvrir l’artiste d’une trentaine d’années, parfaitement à l’aise à l’écran, se présentant comme un produit. 

Nombre de ses œuvres monumentales ont d’ailleurs été autofinancées par la vente d’articles dérivés (bijoux, Nanas ballons…), démontrant l’acuité de Saint Phalle à sentir les modifications profondes que le marché de l’art était sur le point de subir. Ce décloisonnement de l’artiste envers un public plus populaire, moins averti mais tout autant friand d’art (ou du moins de communication artistique), informé par le biais de sa télévision, installe la plasticienne au coeur de la réflexion warholienne.

Mais la filiation entre Niki de Saint Phalle et la culture pop ne se résume pas à un duplicata de communicant. Dans les années 1970, la jeune femme s’intéresse ainsi à la colorisation d’œuvres, comme Warhol une décennie auparavant. Avec Niki de Saint Phalle en train de viser (1972), qui sert d’affiche à l’exposition parisienne, la couleur se fraie un passage à travers le noir et blanc.

On retrouve ce procédé dans des photogrammes issus de Daddy (1973), film expérimental qu’elle réalise avec Peter Whitehead. 

Le visage du personnage qu’on y découvre est rehaussé d’une chevelure blonde, évocation pas si lointaine de la Marilyn de Warhol. Si la technique n’est guère révolutionnaire, elle souligne l’intérêt de Saint Phalle pour les tentatives artistiques outre-Atlantique. Jackson Pollock et ses Drippings étaient déjà une source d’inspiration assumée pour ses Tirs, mais cette curiosité pour son autre patrie (Niki de Saint Phalle est française par son père et américaine par sa mère) s’intensifie avec les années. L’explosion chromatique que les artistes pop dressent en étendard dans les années 1960 ne pouvait guère laisser la jeune femme, avide de couleurs, indifférente.

Si sa route n’a jamais véritablement croisé celle d’un Pop Artist pour une collaboration d’envergure, sa Maison Dragon construite à Knokke-le-Zoute dans le jardin du collectionneur belge Roger Nellens a abrité un temps Keith Haring, un des tenants de ce mouvement, lui-même fasciné par l’utilisation d’une palette éclatante. Coïncidence.

 

3.Féministe enragée

«Le communisme et le capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale». Par l’entremise de sentences provocatrices, Niki de Saint Phalle s’est taillée une réputation de féministe engagée. Pourtant, malgré des sujets profondément liés au sexe faible comme les mariées ou les accouchements (Cheval et la Mariée, La Mariée sous l’arbre, Accouchement rose ou blanc) ou ses sculptures de Nanas, l’artiste n’a jamais adhéré publiquement à un mouvement de défense des droits des femmes. Son œuvre et ses propos incarnent son combat pour l’émancipation. Fruit d’une éducation patriarcale castratrice, Saint Phalle se construit en opposition à cette conception d’une femme-objet à laquelle de nombreux rôles sociaux seraient interdits, celui d’artiste en premier lieu. Convaincue que ses « sculptures représentent le monde de la femme amplifié, la folie des grandeurs des femmes, la femme dans le monde d’aujourd’hui, la femme au pouvoir », elle n’a de cesse de revendiquer la place qui lui est dû, celle d’une citoyenne impliquée, d’une créatrice indépendante de tout pouvoir phallocrate. Elle règle d’ailleurs ses comptes avec la gent masculine dans une interview donnée en 1969.

Installée aux Etats-Unis à la fin de sa vie, elle n’en oublie pas pour autant la vigilance indispensable au respect  des droits des femmes, chèrement acquis, comme en 2001 avec Abortion-Freedom of Choice, une lithographie qui dénonce les dangers encourus par les femmes se tournant vers l’avortement. Étonnamment, le travail de Niki de Saint Phalle, largement connu et reconnu, n’est que rarement rattaché à une quelconque dimension politique, bien que la radicalité de ses prises de position et la violence sourde qui irriguent ses œuvres soient indéniables.

4.Femme politique

Mais l’engagement politique de Niki de Saint Phalle dépasse largement la seule défense des femmes. Quand elle clame qu’ «une femme dans la civilisation des hommes, c’est comme un nègre dans la civilisation des blancs. Elle a droit au refus, à la révolte. L’étendard sanglant est levé», elle s’érige contre le machisme ambiant tout autant que contre le ségrégationnisme. Son implication en faveur des afro-américains s’exprime dès 1965 avec Black Rosy ou My Heart belongs to Rosy.

Avec cette Nana noire, elle rend hommage à Rosa Parks, devenue célèbre en refusant de céder sa place à un blanc dans un bus en Alabama et dont la défense publique fut assurée par Martin Luther King. Cette implication d’une jeune femme blanche, issue d’un milieu conservateur dans les années 1950/1960, où un mariage entre Juliette Greco et Miles Davis était impensable et où les droits civiques de la communauté noire étaient bafoués, prenait des accents hautement subversifs. Moins sulfureuse, sa planche Black is different (1994) issue de Californian Diary souligne la perdurance des idéaux égalitaires de Saint Phalle.Autre combat acharné de la sculptrice, la lutte contre le sida. En 1983, alors que la maladie est encore un mal inconnu du grand public, elle réalise une lithographie intitulée Dear Clarice. Dans cette « lettre » adressée à une amie, elle déplore le décès d’un homosexuel d’un cancer, mot qu’elle raye en rouge au profit du terme AIDS (elle écrira et illustrera un livre en 1986 et participera à une campagne d’information autour du port du préservatif). Elle fait aussi référence dans cette œuvre à la politique environnementale désastreuse de Ronald Reagan (alors président), démontrant très tôt une conscience écologiste. En 2001, un an avant sa mort, elle réitère son inquiétude face au réchauffement climatique dans Global Warming, encore une missive illustrée où la colère et l’inquiétude se partagent la page.


Si nombre d’artistes ont de longue date prouvé leur attachement à la défense de causes ou leur engagement politique, rares sont les plasticiens à s’être investi si tôt dans des combats devenus depuis des fléaux mondiaux. Ce sens du tragique, sensible dans chacune de ses œuvres au-delà des couleurs chatoyantes et des courbes girondes, a aussi donné naissance à des visions apocalyptiques prophétiques.

5.Prophétesse

Dans une étude réalisée pour King Kong, sobrement nommée Heads of State, Niki de Saint Phalle met en scène douze masques de carnaval en lieu et place d’hommes importants. On y distingue, sous le feu des balles qui ont transpercé la toile, les visages de Nikita Khrouchtchev, Fidel Castro, Abraham Lincoln, le Général de Gaulle, le Père Noël et John Kennedy. Celui-ci n’a pas résisté au tir de l’artiste, un projectile a en effet traversé son visage. Réalisée au printemps 1963, moins de six mois avant l’assassinat du président à Dallas, l’œuvre fait froid dans le dos par son message annonciateur.

Mais la toile définitive, King Kong résonne d’une autre tragédie américaine. Dans ce tableau de six mètres de long se dessine le funeste 11 septembre 2001. Le singe géant au premier plan se lance à l’assaut de buildings new-yorkais, épaulé par trois avions prêts à percuter les bâtiments.

On ne peut évidemment pas penser à une image divinatoire, mais la préscience d’un cataclysme dans la Grosse Pomme, symbole d’une ultra-puissance potentiellement génitrice d’une force destructrice à la hauteur de son omnipotence souligne la pertinence du regard que l’artiste portait sur son monde. Sorte de Guernica post moderne (choix du noir et blanc très peu présent dans l’œuvre de la plasticienne, fresque monumentale), King Kong est à la fois très éloigné de ses travaux habituels et pourtant en droite ligne des cauchemars que Niki de Saint Phalle invitait dans ses toiles. Le négatif révélateur d’une grande artiste.

Niki de Saint-Phalle 

Au Grand Palais

Du 17 septembre 2014 au 2 février 2015

Voir le site du musée

 

Ursula Michel
Ursula Michel (85 articles)
Journaliste
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