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Illettrisme, chômage... En France, appeler un chat un chat est être chien

REUTERS/Pablo Sanchez.

REUTERS/Pablo Sanchez.

Le pays doit arriver à surmonter ses tabous, à regarder la réalité. Pour trouver des solutions aux problèmes.

Emmanuel Macron parle d'illettrisme. François Rebsamen de chômeurs fraudeurs. Parce qu'ils disent les mots qui correspondent à une réalité, ils sont cloués au pilori. Il faut en finir une bonne fois avec les postures.

En France, il est de moins en moins possible d'appeler un chat un chat. Appeler un chat un chat est être chien. Dire que beaucoup de salariées des abattoirs Gad étaient illettrées n'est pas dire une réalité. Le chien doit s'excuser, se coucher publiquement.

La question n'est-elle pas de lutter contre l'illettrisme?

En France, nous dit l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme, «7% de la population adulte âgée de 18 ans à 65 ans ayant été scolarisée est en situation d'illettrisme, soit 2.500.000 personnes en métropole». Elle précise:

«La moitié a plus de 45 ans. Plus de la moitié exerce une activité professionnelle. La lutte contre l'illettrisme touche donc de très près le monde du travail, de l'entreprise.»

Chez Gad, l'illettrisme avait été reconnu, des commissions créées pour y faire face, sans trop de succès.

Le scandale est évidemment qu'en France le système scolaire fabrique 7% d'illettrés. C'est un échec qui devrait faire honte au million de fonctionnaires de l'Education nationale.

Le chien parlant du chat aurait dû déclencher une immense polémique sur cet échec: comment est-ce encore possible? Qu'est-ce qui est fait? Pourquoi cela ne marche pas? Etc.

Non, en France on accuse le chien. Dire que trop d'ouvriers ont du mal à retrouver du travail parce que qu'ils ne maîtrisent pas les bases élémentaires de la lecture, de la langue et du calcul n'est pas une vérité, c'est une offense contre ces ouvriers.

A ce compte-là, la vérité est enfouie, l'Education nationale peut dormir sur ses deux oreilles, le déni est la règle, le chat reste sans travail.

Il y a deux semaines, un autre ministre, François Rebsamen, a dénoncé la fraude aux allocations chômage et dit qu'il allait renforcer les sanctions de Pôle emploi. Le chien! Lui aussi insulte le chat. Les chômeurs ne sont pas des fraudeurs, ils sont des victimes. Qu'il y ait environ 8%-10% de fraudes, selon les données disponibles, par définition imprécises, est une vérité qu'il ne faut pas dire. Les «frondeurs» ont pris la défense des fraudeurs en France, cela rapporte toujours médiatiquement de faire la belle âme. Le malheur est que la fraude existe bel et bien et qu'elle se développe.

Le social surplombe tout

Le rapport annuel de la Cour des comptes sur la Sécurité sociale, publié cette semaine, montre que la fraude aux cotisations sociales atteint 20 milliards d'euros, un doublement en cinq ans. Là encore, on tourne autour de 5% de fraude, de fraudeurs, de petits tricheurs. Les difficultés de la vie, le chômage, les petits salaires, forcent les gens à compter chichement, à se débrouiller, à frôler les lignes jaunes, parfois à les dépasser.

Qui sont les chiens? Des animaux soumis à leurs maîtres, ceux qui gouvernent là-haut, à Davos, les gros, les riches, la finance

 

Mais, au-delà, à ne pas dire les franchissements de ligne, se développe peu à peu l'incivisme. Il a pris aujourd'hui des proportions «terrifiantes», a dit Guillaume Pepy, le président de la SNCF, cette semaine. La fraude devient «un problème français», dit-il, soulignant que les autres pays ont aussi des difficultés sociales mais ne connaissent pas ce phénomène de petits malins qui montent sans payer dans les trains, qui réutilisent leurs billets, qui calculent qu'être pris une fois sur dix «vaut le coup» de ne pas payer.

Allocations chômage, cotisations sociales, billets de train, tout arrive ensemble en cette rentrée. Est-ce par hasard ou bien est-ce, en vérité, qu'une grave culture d'incivisme se répand dangereusement en France? Il est en tout cas interdit à un ministre de s'en effrayer, de dire le mot de «fraude», de demander des sanctions.

En France, le social surplombe tout. D'une lecture superficielle de vulgarisateurs du marxisme «pour les nuls», s'enracine la conviction que l'infrastructure économique détermine tout le reste, que le problème unique est la mauvaise gestion économique, point. Tout ce reste, les superstructures, les échecs de l'école, le non-respect du droit, la mauvaise qualité des services publics, ne sont pas des problèmes en eux-mêmes mais des conséquences pures et simples du pouvoir des chiens.

Mais, enfin, qui sont les chiens?

Très simple: des animaux soumis à leurs maîtres, ceux qui gouvernent là-haut, à Davos, les gros, les riches, la finance.

Le débat politique et médiatique français est ultrasimplifié. Ceux qui accablent Emmanuel Macron et François Rebsamen parce qu'ils disent les mots, se sont équipés d'une pensée toute faite et immuable à triple détente: les tabous, les slogans, les étiquettes. Toute nuance est abolie, tout compromis est le début de l'abandon, toute hésitation est repoussée comme «non vendable» dans les médias.

Les tabous évitent d'évoquer les causes du mauvais fonctionnement des services publics autres que le manque d'effectifs et de salaires. Comme la productivité ou le temps de travail. Les slogans, comme «il faut taxer les banques», évitent l'effort intellectuel de chercher des solutions réalistes. Les étiquettes évitent de répondre sur le fond à l'adversaire, il n'est qu'un «social-libéral», c'est-à-dire un «ultralibéral». Ainsi Manuel Valls est «de droite», n'allez pas chercher plus loin.

Cette France politique et médiatique peut-elle regarder la vérité en face, admettre enfin que le modèle social français est cassé pour bien d'autres raisons que le salaire des PDG, que le monde est gris, complexe, que les solutions doivent être pragmatiques, subtiles, mouvantes, que la situation du pays est dramatique et qu'il ne se redressera que s'il commence à sortir des pensées toutes faites et, déjà, à nommer ses maux par des mots?

Tenez, commençons par l'illettrisme. On attend la grande mobilisation des profs qui saisissent leur haute mission en main pour prendre en charge les ouvrières de Gad, pour les équiper, en trois mois, de quoi retrouver un job. On attend.

 

Article également publié dans Les Echos

 

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