Culture

La comédie romantique est morte, vive la comédie sentimentale (à la télé)

Nora Bouazzouni, mis à jour le 20.09.2014 à 14 h 27

Le petit écran s'est emparé d'un genre éculé qui ne fait plus recette au cinéma. Et c'est tant mieux.

Aya Cash et Chris Geere dans la série «You're The Worst» (Stephen Falk, 2014)

Aya Cash et Chris Geere dans la série «You're The Worst» (Stephen Falk, 2014)

Pour les comédies romantiques, le glas a sonné. Les romcoms, comme les appellent nos amis anglo-saxons, ne font plus recette au cinéma –et pour cause, ce sont leurs ingrédients même qui ont écœuré les spectateurs.

L’âge d’or des Coup de foudre à Notting Hill et autre Love Actually est bel et bien derrière nous. Dans un article intitulé «Who Killed Romantic Comedy?» Amy Nicholson fait parler les chiffres:

«En 1997, il y avait deux comédies romantiques parmi les vingt films les plus rentables du box-office. En 1998 et 1999, il y en avait trois, chacune ayant généré 100 millions de dollars de revenus. Et plus récemment, en 2005, cinq comédies romantiques ont atteint ce chiffre. Mais en 2013, pas une seule ne figure dans le top 50, pas même dans le top 100.»

Les stars du genre ont d’ailleurs quitté le navire, constate la journaliste, à l’instar de Julia Roberts et Sandra Bullock, reconverties dans les drames à Oscar. Même Katherine Heigl, qui estime aujourd'hui que la comédie romantique s'est «retournée contre elle», a laissé tomber les bluettes pour incarner un agent de la CIA dans la série State of Affairs (diffusée en novembre sur NBC). Une tendance qui a semble-t-il échappé à Keira Knightley et Rachel McAdams, si quelqu'un pouvait les prévenir, merci pour leur carrière.

Scripts périmés, films complètement genrés (comprendre: destinés à un public féminin)… la romcom a très mal négocié le virage des années 2010. Le public n’est pas devenu davantage cynique que plus exigeant: les mœurs ont changé, racontez-nous des histoires auxquelles on peut croire, montrez-nous des situations auxquelles on peut s’identifier. En résumé, donnez-nous du sexe et du drama, car l’amour, ça ne se passe jamais comme dans les films. Et nous l'avons appris à nos dépens, merci bien.

«Nous mesurerons toujours notre relation à l’aune d'une espérance d'amour factice» que nous servent les comédies romantiques, regrettait Chuck Klosterman dans Sexe, drogues et pop-corn (2007). «Le plus gros problème avec les médias, c'est qu'à cause d'eux il est impossible de tomber amoureux en gardant le moindre sens de ce qui est normal.»

Il y a bien eu des tentatives, mais aucun carton semblable aux romcoms d'antan: Sex Friends et Sexe entre amis (2011),  soit j'aime-secrètement-mon-ami(e)-qui-est-aussi-mon-plan-cul, ou encore Friends With Kids: deux amis décident d'avoir un enfant ensemble mais sans s'enger dans une relation amoureuse. On peut aussi évoquer les romcoms indés comme Celeste and Jesse Forever ou, plus récemment, Life After Beth et Obvious Child, le seul des trois sorti en France. Où est donc le Quand Harry rencontre Sally de la génération Y?

Alors, tel un Matthew McConaughey remettant son t-shirt pour jouer dans une des séries les plus acclamées de l'année, la romcom a trouvé son nouveau moyen d’expression, la télévision:

«Je pense que si aujourd'hui, les comédies romantiques sont éculées et agonisantes, c’est parce qu’on nous sert la même soupe à base de Katherine Heigl depuis toujours. Je crois qu’on est arrivés tout en bas de cette montagne russe et qu’il faut désormais la remonter, puisqu’il s’agit du thème le plus universel qui soit.»

C’est Stephen Falk qui enfonce le couteau dans la plaie. Il est scénariste, pour Weeds ou Orange Is the New Black (le génial épisode de Saint-Valentin de la saison 2, c’est lui), et surtout showrunner de la meilleure romcom du moment: la série You’re The Worst, dont la première saison s'est achevée le 18 septembre sur la chaîne américaine FX (Louie, American Horror Story, Archer). L’histoire de deux misanthropes détestables qui se rencontrent à un mariage: Jimmy (Chris Geere), écrivain, a fait une scène devant les invités et Gretchen (Aya Cash), qui s’occupe des relations publiques de célébrités immatures, a piqué un mixeur. Ils couchent ensemble, convaincus qu’il ne s’agit que d’un coup d’un soir car eux ont les relations amoureuses en horreur –ils pensent être bien trop cool pour ça.


C’est drôle, cynique, romantique et surtout, c'est authentique. Sexe, névroses, engueulades, angoisses, fétichismes, engagement, exs, mariage… Leur histoire se déplie sous nos yeux. «On essaie de montrer qu’il y a plus intéressant à montrer à un public que la question "Est-ce qu’ils vont b… ?"», raconte Falk. Dix épisodes d’une vingtaine de minutes chacun, soit quatre heures, c'est bien le minimum pour fouiller la complexité d'une relation amoureuse naissante. (Sex and the City, la plus grande romcom télévisuelle de tous les temps, a mis 47 heures à boucler la love story Bradshaw-Big.)

Certes, quand la télé s'empare d'un genre consacré par le cinéma, elle ne le renouvelle pas forcément. Epargnez-vous donc le poussiéreux A to Z ou l'horrible Manhattan Love Story, qui semble enfiler les clichés sexistes comme Katherine Heigl les robes de demoiselle d'honneur.

Mais il y a de l'espoir: Judd Apatow, qui a réalisé les meilleures romcoms de ces dernières années (40 ans toujours puceau, En cloque mode d’emploi…) coécrit une comédie intitulée Love et qui sera diffusée sur Netflix. Le pitch: «Paul Rust et Gillian Jacobs seront Gus et Mickey, un couple dans une relation tumultueuse et qui fait ensemble l’apprentissage de l’engagement et l’intimité.»

Car c’est le couple, désormais, qui fascine. Dans Marry Me (par David Caspe, créateur de Happy Endings), Married (d'Andrew Gurland, diffusé sur FX) ou Really (dont le pilote est disponible sur Amazon), on balaye carrément le levier des romcoms traditionnelles et les tropes qui vont avec: on ne se demande pas si les héros vont finir ensemble, puisqu’ils le sont déjà. On observe alors la complexité de ces relations presque scientifiquement, décortiquant les attitudes, les mots et les décisions comme on ne pourra jamais le faire avec nos propres histoires ni celles de nos amis. On ne fantasme plus, on s’identifie pour de bon; homme ou femme, peu importe, ce couple-là n’a pas de sexe.

Cette comédie-là n’est plus romantique, elle est sentimentale.

Nora Bouazzouni
Nora Bouazzouni (20 articles)
Journaliste et traductrice
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