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Pourquoi la formule «plan numérique pour l'école» sonne si creux

A Distre, près de Saumur, le 5 juin 2008. REUTERS/Stéphane Mahé.

A Distre, près de Saumur, le 5 juin 2008. REUTERS/Stéphane Mahé.

François Hollande en a évoqué un lors de sa conférence de presse: c'est ce dont parlent les politiques quand ils n'ont rien à dire sur l’éducation.

Au début de sa conférence de presse du 18 septembre, le président de la République a déclaré que le numérique allait «être généralisé à l’école» et précisé que «le plan numérique sera[it] mis en oeuvre dès 2016 dans les collèges»

Mais il faudrait vraiment débarquer d'une planète lointaine pour se réjouir de tant de nouveauté. Ou croire que c'est une nouveauté. Tout le temps utilisée, la formule «plan numérique» sonne totalement creux.

On en parle depuis 1985 –à l'époque, on parlait de «l’informatique pour tous»:

Le «plan informatique pour tous (IPT) devait permettre d'initier les 11 millions d'élèves du pays à l'outil informatique et de soutenir l'industrie nationale», raconte Wikipédia, mais l'introduction de l'informatique dans les programmes de collège avait commencé en 1971. À l’époque, c’était un jeune Premier ministre, Laurent Fabius, qui avait présenté ce plan à la presse...

Les parents d’aujourd’hui ont déjà connu leur plan pour l’informatique et ça n’a pas changé la face de l’école, ni leur rapport à l’informatique.

Les gouvernements successifs n’ont cessé de parler de nouvelles technologies depuis: on peut énumérer douze plans numériques. Comme disait une de mes collègues en charge de l’éducation à sa successeure dans un grand hebdomadaire:

«Tu verras, tu auras très vite droit à ton plan numérique.»

Ces plans sont annoncés avec des formules vaines célébrant la modernité, l’école du XXIe siècle et patin-couffin. Luc Châtel avait dit:

«L’avenir de l’école ne s’écrira pas à la craie.»

Vacuité

La vacuité des formules est à l'image de celles des plans. Et c’est le plus grave. En mars 2013, je suis allée à présentation de la stratégie numérique de Vincent Peillon et Fleur Pellerin, à l’époque en charge des ces questions (numériques) au gouvernement.

Quoi, la stratégie numérique, vous ne vous en souvenez pas? Pourtant, ce n’est pas ancien. Dix-huit mois. Le numérique, intégré dans une stratégie globale appartenant au «redressement productif», était présenté comme un pilier de la refondation de l’école.

Les discours des ministres étaient assez flous sur les attendus du numérique à l’école: il fallait fournir davantage de matériels et diffuser les pratiques et usages. Pour quel bénéfice pédagogique? Dans quel but? Ce n’était pas très convaincant. En revanche, je me souviens m’être faite gronder par le ministre en lui parlant de plan numérique. Ben oui, ce n'était pas un plan, c'était une stratégie.

La stratégie est apparemment morte. Maintenant, on reparle de plan. C’est bien les plans, ça sonne quinquennal, état visionnaire, avenir. François Hollande a annoncé un plan numérique pour l’école dans son discours du 14 juillet et en a reparlé dans sa conférence de presse.

Des enseignants perplexes

Au-delà de la moquerie, faut-il en penser quelque chose, de ce douzième plan numérique?

Du côté de la Société française d’informatique, une association qui regroupe des professeurs d’informatique qui font du lobbying pour que l’informatique devienne une discipline scolaire, on se réjouit tout en modérant son enthousiasme:

«Nous renouvelons notre espérance que les efforts iront bien au-delà de l'augmentation d'outils numériques, aussi performants soient-ils. La question cruciale est celles de la formation des enseignants: le retard pris dans ce domaine devient cependant inquiétant.»

Et du côté des enseignants?

Une récente enquête du ministère de l’Éducation indique que seuls 49% des ensei­gnants du second degré sont convain­cus des béné­fices du numé­rique éducatif.

D’après le site spécialisé dans l’actualité éducative VousNousIls:

«Les prin­ci­paux fac­teurs dis­sua­sifs, aux yeux de ceux qui uti­lisent les TICE [technologies du numérique et de l’éducation, en langage Éducation nationale, ndlr], sont la taille des groupes d'élèves (48%), l'équipement infor­ma­tique insuf­fi­sant (47%), obso­lète, défec­tueux ou inadapté (46%) et un débit réseau ou Internet insuffisant (42%).»

Restent des problèmes très pratiques et concrets à régler quand on parle d’informatique à l'école, comme l’absence de rideaux dans de nombreuses salles, qui empêche de bien voir les écrans (beaucoup d’enseignants m’en ont parlé, il semble que ce soit est un vrai souci!). Equiper un collège avec des rideaux occultants peut coûter plusieurs milliers d’euros.

Ou encore la maintenance des machines. À Paris, par exemple, pour les collèges, c’est deux heures par mois, assurées par un enseignant volontaire qui, en général, y passe beaucoup plus de temps.

Sans valeur pédagogique

Mais certains se plaignent d’un autre mal… la censure! C’était le cas récemment de Mara Goyet, enseignante en histoire-géo qui tient un blog. Les ordinateurs des écoles sont «sécurisés», un peu comme un contrôle parental.  Comme nous l’explique un principal de collège parisien: «Toute connexion internet passe par un serveur académique qui est paramétré pour éviter les abus.»

Et donc même en cherchant en documentaire diffusé sur Arte, on peut voir afficher cela:

Les élèves ont de plus en plus souvent la solution dans leur poche, comme le remarque Yann Leroux, psychologue et auteur de Les jeux vidéos, ça rend pas idiot: quand les enfants tombent sur la mention «sans valeur pédagogique», ils utilisent leurs smartphones.

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