Economie

La reprise n'en est pas une

Gilles Bridier, mis à jour le 16.08.2009 à 6 h 26

Un frémissement à la hausse du PIB n'annonce pas la croisssance et encore moins le recul du chômage.

Un frémissement à la hausse  du PIB (Produit intérieur brut) n'annonce pas plus le retour de la croissance  qu'une hirondelle ne fait le printemps.  Il serait avisé de conserver le sens de la mesure. Ainsi, au lendemain de l'annonce par l'Insee de +0,3% de hausse du PIB français au deuxième semestre 2009, on apprend que la baisse de l'emploi  s'est poursuivie ce même trimestre, de 0,5% sur trois mois. La reprise, où ça et pour qui ?

Provocation, ou cécité ?

Voilà qui mériterait de s'interroger une nouvelle fois sur la finalité de l'économie. Parler de reprise économique lorsque l'emploi continue de se dégrader, c'est faire bien peu de cas de la situation sociale qui se détériore dans certains bassins industriels.  Et presque aussi provocateur que l'annonce par les banques du retour des bonus alors que leur redressement est passé par l'injection de fonds publics dont n'ont pas pu profiter - et surtout pas à la même échelle - les entreprises qui  ferment leurs portes.

D'autant qu'à y regarder de plus près, le retour de la croissance - la «surprise  du 13 août - est loin d'être perceptible. A peine peut-on parler d'un début d'atterrissage. Car ce léger rebond du PIB a une origine unique ou presque: l'automobile.

L'automobile, un épouvantail

Tant au niveau domestique par une accélération des achats des ménages qu'à l'exportation, c'est elle qui a tiré l'activité grâces aux diverses «primes à la casse» qui, en France comme dans les pays voisins, ont produit leurs effets.  Un rebond, donc, bienvenu mais sous perfusion d'argent public, qui ne traduit en rien un redressement de l'économie et dont on connaît les effets pervers pour en avoir déjà fait l'expérience. Car  lorsque les primes sont suspendues et que l'incitation disparaît, les ventes retombent à des niveaux généralement inférieurs à la normale à cause d'un rajeunissement artificiel du parc automobile. Sans compter que, dans ce contexte, les voitures les plus vendues ne sont pas celles qui génèrent le plus de marges pour les constructeurs, obligés par ailleurs de multiplier les promotions et actions commerciales pour soutenir le commerce.  Certes, les constructeurs automobiles ont vu leur activité progresser sur le semestre de 5,7% après une chute de 9,7%, mais on pourrait presque parler d'un rebond d'activité sans production de richesse...

Perspective de stabilisation ?

Aussi ce rebond du PIB a-t-il besoin d'être confirmé. D'autant que le contexte européen n'est guère porteur (hormis en Allemagne) avec un PIB de l'Union à 27 et une production industrielle en baisse sur le deuxième semestre, selon Eurostat. A peine peut-on parler pour la France d'une perspective de début de stabilisation. On notera d'ailleurs que Christine Lagarde, ministre de l'Economie qui fit preuve par le passé de beaucoup d'optimisme dans certaines estimations, a préféré cette fois s'en tenir à la prévision de 3% de baisse du PIB établie par le gouvernement, malgré la surprise de l'été révélée par l'Insee. Il est vrai que dans le même jour, l'institut fait état d'une révision qui accentue le recul du PIB estimé pour le premier semestre, de 1,2 à 1,3%.

L'emploi toujours en baisse

Du côté de l'emploi, avec 74.100 postes salariés perdus dans les secteurs marchands, l'Insee parle le 14 août d'une «atténuation de la baisse». Mais dans le détail, l'institut révèle que «dans l'industrie, la contraction de l'emploi s'accentue de nouveau» (de 1,6% en trois mois, après 1,3%). Le ministère de l'Economie, de l'Industrie et de l'Emploi affichant pour sa part une baisse de 4,1% de l'emploi salarié industriel sur un an.

L'intérim, comme de juste, est le plus touché. Certes, l'Insee parle de stabilisation. C'est que dans l'industrie, l'intérim est devenu quasiment inexistant comme  dans l'automobile où il a chuté de 80% en un an ! Et dans le tertiaire où l'emploi continue de se replier, le dérapage de l'intérim a été limité à 3,7% au deuxième trimestre... après une dégringolade de 26% sur les six mois précédents. Difficile, lorsqu'on atteint de tels planchers, de parler de retour de la croissance économique.

Décortiquer les statistiques

En outre, ces statistiques de l'emploi intègrent le rebond apparent de 0,7% en juin. Des estimations à considérer avec réserve lorsqu'on apprend, par une note des services du ministère de l'Emploi lui-même, que les entrées pour licenciements ont augmenté et les sorties pour reprise d'activité ont baissé (deux effets cumulatifs de la crise), mais que ces résultats ont été obtenus surtout grâce aux cessations d'inscription pour défaut d'actualisation (en hausse de 19%!) et radiations administratives. La réalité sur un an, d'après les chiffres officiels, est bien plus dure: le nombre des personnes véritablement sans emplois (chômeurs de catégorie A) a augmenté de 36% pour les hommes et de 15% pour les femmes en un an.

La France, où l'on anticipe jusqu'à présent la perte de 592.000 postes en 2009 (contre 93.000 en 2008) flirte maintenant avec les 10% de chômage. Dans une Europe où le taux de chômage (zone euro) atteint 9,4%, elle n'est pas un havre protégé. Et le gouvernement ne cache pas que le marché de l'emploi devrait encore se dégrader au moins jusqu'à la fin de l'année.

Arrogance et fantasmes

Dans ces conditions, pour tous les salariés qui vont encore se retrouver sans travail sous l'effet des plans sociaux en cours de négociation, parler de retour de la croissance reviendrait presque à nier leur réalité, à les sortir du champ social pour réduire le théâtre économique à ses séquences les plus roses. Sans craindre de se voiler la face, peut-être même sans s'en rendre compte à l'instar de l'arrogance de certains banquiers  à la mémoire courte . «A force de provocations, ils vont faire renaître la lutte des classes», avait déclaré en petit comité Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel, commentant les plans de stock-options des dirigeants de la Société générale en pleine crise.

A l'œuvre depuis deux ans, la crise s'est matérialisée avec une violence inouïe il y a juste un an.  Pour que les sacrifices imposés par la baisse de l'activité soient acceptés , il faudra que le retour de la croissance se matérialise par une retour de l'emploi.  Tant qu'on n'en est pas là, inutile de pronostiquer la reprise à tout prix et de fantasmer sur le moindre rebond : il ne servirait qu'à développer un sentiment d'exclusion parmi les chômeurs et autres travailleurs précaires de plus en plus nombreux. Et à dégrader la stabilité sociale déjà mise à rude épreuve.

Gilles Bridier

Image de Une: un employé de Continental manifestant devant le Palais Brongniart à paris ancien siège de la Bourse  Charles Platiau / Reuters

A lire également sur le même sujet: La récession est finie mais... par Eric Le Boucher

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte