Monde

Lutte contre la faim: écoutons les vrais experts

Olivier De Schutter, mis à jour le 22.09.2014 à 9 h 38

Ce 22 septembre, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, se réunissent à New York les membres du Leadership Council de la Nouvelle Alliance pour la Sécurité Alimentaire et la Nutrition. Que peut-on attendre de cette initiative du G8? Quels sont les risques qu’elle engendre pour les agriculteurs africains et le milliard de personnes qui souffre toujours de la faim?

Au Sud-Soudan en juillet 2014, dans un centre de MSF. REUTERS/Andreea Campeanu

Au Sud-Soudan en juillet 2014, dans un centre de MSF. REUTERS/Andreea Campeanu

Près d'un milliard de personnes dans le monde sont sous-alimentées aujourd'hui. Plus du double souffrent de malnutrition. Cet échec est d'autant plus inacceptable que, compte tenu des progrès des technologies agricoles au cours du siècle dernier, nous savons que les obstacles techniques sont surmontables. La nécessité d'agir, et de le faire vite avec des moyens accrus, est incontestable. Ce sont le courage et la lucidité politiques qui font défaut.

Agriculture, alimentation et santé publique sont liées

Deux facteurs ont joué un rôle déterminant dans notre incapacité à réduire de façon significative la faim et la malnutrition.

Le premier est celui du désintérêt pour l'agriculture depuis le début des années 1980. Le second est l'idée que la question de la faim se résumerait essentiellement à un déficit calorique, et que l'on pourrait la combattre efficacement simplement en augmentant la disponibilité de nourriture par personne sans tenir compte du caractère adéquat des régimes alimentaires.

C'est cette idée qui explique que les politiques agricoles aient été dissociées de la réflexion sur les objectifs nutritionnels, et que le lien n'ait pas été fait par le passé entre agriculture, alimentation et santé publique.

Face à la crise des prix des matières premières alimentaires du printemps 2008, l’Initiative de L’Aquila pour la sécurité alimentaire, lancée lors du G8 de 2009, promettait d'engager 20 milliards de dollars US dans les trois ans afin de compenser le retard pris dans la création d'infrastructures et le soutien à l'agriculture dans les pays en développement, en particulier sur le continent africain.

Lutter contre la faim, ce n'est pas seulement augmenter les volumes des céréales produites: c'est investir dans les plus pauvres, et leur donner les moyens d'améliorer leur sort

 

Trois ans plus tard, environ un quart des financements promis n'avait pu être trouvé. Devant l'incapacité des gouvernements à tenir leurs engagements budgétaires, le G8 de Camp David annonçait alors en mai 2012 la création de la Nouvelle Alliance pour la Sécurité Alimentaire et la Nutrition, visant essentiellement à favoriser la contribution du secteur privé dans le secteur agricole.

En encourageant le secteur privé à investir dans l'agriculture là où celle-ci avait été négligée depuis des décennies, on a voulu accélérer un processus de réinvestissement dans ce secteur dont chacun reconnaît qu'il est urgent et nécessaire.

La question se pose cependant de savoir qui va définir les priorités. En faisant appel aux grands acteurs de l'agrochimie ou de l'agroalimentaire, n'y a-t-il pas un risque que leurs priorités l'emportent sur celles, en faveur du développement rural et des marchés locaux, que les gouvernements annoncent lors des sommets internationaux?

Tous les acteurs de ce débat, les membres de la Nouvelle Alliance pour la Sécurité alimentaire et la Nutrition comme la société civile internationale et les organisations paysannes, partagent la conviction que la faim et la malnutrition peuvent être vaincues, et que l'investissement dans l'agriculture a un rôle clé à jouer à cet égard.

Mais chacun aborde la question du «comment faire?» avec ses propres lunettes, à partir de sa propre perspective. Lunettes déformantes, perspective limitée: compte tenu du caractère très peu consultatif d’élaboration et de mise en œuvre de la Nouvelle Alliance dans les dix pays africains concernés, il était sans doute inévitable qu’il subsiste des angles morts plus de deux ans après le lancement de l’initiative.

Il eût fallu, dès l'origine, intégrer à l'Alliance les organisations représentatives des petits paysans, et travailler avec eux, sur le terrain, afin de définir les conditions auxquelles l'investissement privé doit satisfaire pour contribuer à la réduction durable de la pauvreté. Lutter contre la faim, ce n'est pas seulement augmenter les volumes des céréales produites, ou des légumes produits pour l'exportation: c'est investir dans les plus pauvres, et leur donner les moyens d'améliorer leur sort. Et c'est écouter, afin que les solutions soient guidées par le diagnostic qu'ils font de leur propre situation. Les vrais experts de la pauvreté rurale, ce sont ces pauvres eux-mêmes.

 

 

Olivier De Schutter
Olivier De Schutter (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte