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Des fictions d’archives: la Première Guerre mondiale et la bande dessinée

Claire Kaikenger et Pierre-Henri Ortiz et Nonfiction, mis à jour le 19.09.2014 à 17 h 51

Hasard, sans doute: l’éclatement du premier conflit mondial est contemporain de la naissance de la bande dessinée, qui se détache alors des histoires illustrées. Hasard peut-être: autour du nom de Jacques Tardi, la guerre des tranchées accompagne un nouvel âge de l’histoire de la bande dessinée, celui de son anoblissement. Hasard, encore? Alors que nous célébrons le centenaire de «la Der des ders», celle-ci est devenue un objet privilégié de la bande dessinée du début du XXIe siècle dans toute sa diversité.

Grenade (PSF) / Pearson Scott Foresman via WikimediaCC

Grenade (PSF) / Pearson Scott Foresman via WikimediaCC

Agrégé et docteur en histoire, Vincent Marie a notamment dirigé la rédaction du catalogue de l’exposition La Grande Guerre dans la bande dessinée de 1914 à aujourd’hui, organisée par l’Historial de Péronne en 2009. Dernièrement, il a également assuré la coordination scientifique du hors-série de Beaux Arts Magazine consacré à La Grande guerre en bande dessinée (Avril 2014). Dans ce long entretien, il revient sur l’histoire de la représentation graphique de la Grande Guerre qui, depuis un siècle, a pris une part si importante dans la bande dessinée historique.

La semaine dernière, une première partie de cet entretien a été l’occasion de retracer les grandes étapes de cette histoire au gré d’un siècle secoué par de nombreux soubresauts et autant d’affrontements plus ou moins latents, jusqu’à une «post-modernité» marquée par la libération et la fragmentation des imaginaires. Dans cette seconde partie, Vincent Marie revient sur les enjeux de la représentation graphique et fictionnelle d’un conflit historique aussi marqué par l’explosion de la photographie, des illustrations, du cinéma, autant de sources iconographiques qui ont profondément marqué l’image de la Grande Guerre.

 

Nonfiction.fr – La production culturelle aborde souvent la Première guerre mondiale comme un conflit assez classique, si ce n’est par son ampleur. De ce point de vue, la BD vous-semble-t-elle être parvenue à représenter ce conflit dans sa singularité de guerre à la fois «mondiale» et «totale»? 


 

Vincent Marie – L’aspect «mondial» de la guerre n’est peut-être évoqué que par Hugo Pratt. Avec Les Celtiques, on est dans du récit d’aventure qui vient un peu contrebalancer Tardi, mais la guerre n’est pas présente dans tout le récit, au contraire: c’est un arrière-plan pour l’aventure de Corto Maltes qui tombe dans une guerre qui le dépasse. Ailleurs, dans d’autres albums de la série Corto Maltes, des références à la guerre peuvent poindre de manière sporadique, mais c’est un élément totalement secondaire. Certaines BD se déplacent sur des terrains d’affrontement moins connus, comme La Mort blanche (Robbie Morrison et Charlie Adlard) qui représente le front dans les Alpes, ou la série Quintett (Frank Giroud et al.) qui montre le front de l’Orient sous différents points de vue, mais on reste en Europe. Un peu plus loin, d’autres BD prennent pour objet le génocide arménien. Ponctuellement, certaines BD traitent aussi de la guerre sur mer ou de la guerre sous-marine. Ça reste assez marginal. Mais la Première guerre mondiale est un conflit qui a d’abord eu lieu sur le front du nord-est de la France, et la guerre de mouvement a rapidement cédé le pas à la guerre des tranchées.

Concernant la «guerre totale», qui mobilise l’ensemble de la société, les auteurs de bande dessinée s’intéressent surtout au côté industriel de la guerre –les bombardements, les pilonnages, les obus…– et à la mobilisation au front, mais on parle assez peu de l’arrière. On va en traiter par une correspondance entre deux personnages par différents propos qui font écho à l’arrière; mais l’arrière du point de vue de l’arrière ne représente au mieux que quelques planches dans certaines bandes-dessinées. Il existe quand même des exceptions, comme Mauvais genre, de Chloé Cruchaudet, qui raconte l’histoire d’un déserteur qui, pour ne pas être repéré, se travestit en femme pendant toute la durée du conflit et même après (car les déserteurs ne sont pas immédiatement amnistiés). Mais justement, il s’agit ici de l’adaptation en BD d’un livre d’histoire écrit par deux historiens du CNRS, Fabrice Virgili et Danièle Voldman (La Garçonne et l’assassin, Payot). Cependant, même ici, la guerre ne correspond qu’à un moment du récit. On pourrait aussi citer Gibrat, qui évoque brièvement l’arrière dans Matteo, mais c’est très marginal. Est-ce parce que la production de BD est très masculine qu’elle s’intéresse beaucoup plus au front, aux combats? Est-ce un hasard si c’est Chloé Cruchaudet qui s’intéresse à autre chose? La question mérite peut-être d’être posée.



Nonfiction.fr – Le regard porté sur la guerre a beaucoup évolué au fil du siècle, en même temps qu’évoluaient aussi bien les grands enjeux idéologiques du siècle que la connaissance des événements. Vous semble-t-il possible de relier les évolutions des représentations de la Grande Guerre dans la BD à celles de l’historiographie scientifique, du rapport au récit national, des grands affrontements idéologiques, etc.? Bref, qu’est-ce qui décide,hier et aujourd’hui, de ce que les auteurs choisissent de dire ou de montrer de la Grande guerre? 

Vincent Marie – Le mythe national ou international est forcément très présent. Très souvent, dans la production sur 14-18, la guerre, dans l’esprit des dessinateurs, commence avec un événement majeur pour eux: l’assassinat de François Ferdinand. Or on sait très bien que pour les contemporains de la guerre, l’attentat de Sarajevo n’est pas un détonateur: c’est un événement qui passe presque inaperçu à l’échelle européenne. Peut-être pour des raisons d’économie narrative, la plupart des auteurs passent donc directement de la représentation de cet attentat au déclenchement de la guerre sans passer par tout le jeu des alliances.

C’est presque toujours la même double image, jusque dans Iznogoud: par une éllipse, on passe directement du coup de feu tiré par Gavrilo Princip à l’affiche de mobilisation générale ou à un assaut sur le champ de bataille. D’une manière générale, la bande dessinée historique se fonde souvent sur des documents d’archive par lesquels les dessinateurs se réapproprient les événements sans passer par l’intermédiaire de l’historiographie.

Ici, la représentation de cette ellipse se fonde probablement sur une couverture du La domenica del Corriere, produite à l’époque; et a partir de là, on a même d’autres auteurs qui vont ré-exploiter cette image qui a tellement marqué la BD pour reprendre l’histoire de l’attentat, et se concentrer ou bien sur Gavrilo Princip[1], ou bien sur François Ferdinand[2].

La faute au Midi de Jean-Yves Le Naour et A. Dan

L’idéologie joue aussi fortement dans la BD de Tardi, où le débat historiographique sur le consentement au sacrifice est totalement inaudible. Pour lui, il est impensable que des soldats soient allés s’enliser dans une guerre des tranchées pour défendre la patrie par leur propre volonté. Il considère que c’est une guerre pour les généraux qui a été conçue dans le but de casser les mouvements ouvriers et de faire taire le prolétariat qui commençait à prendre un rôle important dans la société. D’une autre manière, chez Gibrat, dans Matteo, le point d’entrée dans le récit est non pas l’attentat de Sarajevo, non pas l’acte de mobilisation générale du 2 août, mais l’assassinat de Jaurès considéré comme défenseur de la paix et figure de proue du socialisme. Or si ces marqueurs idéologiques étaient au départ le propre de certains auteurs particulièrement prestigieux, ils ont pu marquer la production postérieure.

Certains auteurs surfent aussi sur des questions historiographiques. Par exemple à la fin de La Tranchée, Marchetti montre un soldat français quelconque en train de tuer un soldat allemand et qui dit: «Je suis un assassin.» Ce qu’il donne à voir ici, c’est non pas seulement le soldat comme un pauvre gars plongé dans une guerre qui le dépasse et qui subit les choses, mais c’est aussi un assassin. C’est une réalité qu’on a tendance à occulter dans les commémorations: là, au contraire, on rappelle que les Français, comme les Allemands et tous les autres, ont aussi tué. Certaines BD essayent également de démonter des mythes.

Dans cette veine, on peut citer La faute au Midi de Jean-Yves Le Naour et A. Dan, qui ont exploité les archives départementales d’Aix pour revenir sur une séquence un peu oubliée de la guerre de mouvement de 1914. Les généraux ont envoyé au casse-pipe un grand nombre de soldats par défaillance stratégique, mais pour sauver la face, Joffre a construit le mythe selon lequel cet échec était de la responsabilité des soldats du midi, qui auraient été des couards et qui auraient abandonné le front. Le mythe de la lâcheté des soldats du Midi a perduré pendant toute la guerre, or ils ont depuis été réhabilités puisqu’on a compris que le problème avait été tactique.

Dans Le Sang des Valentines, De Metter et Catel adoptent aussi l’angle du petit événement dans le grand événement en choisissant de parler des refus de guerre, des mutineries et des exécutions. Cette BD aussi renvoie à la recherche et au débat historiographique sur la contrainte et le consentement, puisqu’on a montré que ceux qui ont refusé de monter au combat, c’étaient les nouvelles recrues qui sont montées au front en 1917, et non pas les anciens qui étaient déjà dans les tranchées depuis trois ans et pour qui il n’était pas question d’arrêter après tous les renoncements qu’ils avaient déjà acceptés.

Bref, en fonction de l’idéologie des auteurs, on va choisir de mettre en lumière tel ou tel aspect de la guerre qui a été passé sous silence, pour rendre justice ou pour rétablir la vérité en quelque sorte. Très récemment, une bande dessinée revient sur le génocide arménien: elle a été écrite par des auteurs d’origine arménienne ou qui ont un lien avec l’Arménie. Ce qui est significatif, c’est que Silence de Mangasarian (Ruben Tasaturian, Tigran Mangasarian), qui a été commencée en 2005 , n’a toujours pas trouvé d’éditeur… Sur le même sujet, on peut aussi citer Le grand mal de Paolo Cossi et Medz Yeghern. Ces BD entendent alimenter le débat historiographique et judiciaire sur la reconnaissance du génocide.

Nonfiction.fr – Parler du sort de certaines populations (comme les tirailleurs sénégalais) ou des souffrances de guerre (souffrances physiques, souffrances psychologiques…), celasemble aussi correspondre à des revendications ou à des préoccupations très caractéristiques des sociétés occidentales contemporaines. Ce sont des sujets très «post-modernes» qu’on est tenté de relier à une nouvelle conception de l’individu, à la dissolution des grandes idéologies qui proposaient une transcendance, etc.

Vincent Marie – Bien sûr. Le fait de traiter des tirailleurs sénégalais est sans doute à replacer dans le contexte des discussions sur l’intégration des immigrés, puisque montrer que même dans un passé déjà ancien, les habitants des colonies ont participé à la défense de la France, c’est une manière de leur donner un place dans la société. Cette démarche est donc incontestablement militante. D’une autre manière, favoriser la production d’une BD franco-allemande, cela revient aussi à justifier l’actualité de la construction européenne. Et effectivement, les idéologies communiste ou socialiste qui battent un peu de l’aile aujourd’hui cèdent en partie le pas à d’autres enjeux.

Aujourd’hui, il est difficilement concevable de tomber sur une nouvelle BD qui traiterait de la Première guerre mondiale sous l’angle d’un ouvrier qui monterait au front et qui serait remplacé à l’usine par sa femme. La question ouvrière tend à être éclipsée par d’autres enjeux liés à la question de l’étranger, de la colonisation, etc. Prenez La grippe coloniale (Appollo, Serge Huo-Chao-Si, Téhem et Grégoire Loyau): cette BD montre trois soldats qui, après la démobilisation, essayent de se réinsérer dans la vie civile. C’est difficile pour tous, mais parmi eux, il y a un tirailleur réunionnais, et les auteurs montrent que la difficulté est bien supérieure pour lui que pour les deux autres. Notamment parce que son statut de héros de guerre n’est pas du tout reconnu par la France et par les Français. Cette BD aborde d’ailleurs des enjeux historiographiques très variés.



Nonfiction.fr – On a l'impression que le traitement graphique de la guerre, du moins dans les premières étapes, a été marqué par une production d'images qui étaient extérieures à la BD, notamment la production officielle, propagandaire. Dans quelle mesure la représentation graphique de la guerre a-t-elle été conditionnée par des sources iconographiques extérieures?
                                                                                                                        
 Vincent Marie – Comme c'est de la BD historique, les principales sources sont les images d'archives, que les auteurs se réapproprient. Cela peut se faire de façon très classique: on la reproduit pratiquement telle quelle, en modifiant un petit détail. Par exemple, dans Les diables bleus, Francis Carin et Michel Pierret reproduisent une photographie de soldats auxquels il ajoute des brassards d'ambulancier pour montrer que ce sont des brancardiers, alors que sur l'originale ils n'en portent pas . C'est d'ailleurs une image réutilisée dans plusieurs bandes dessinées, notamment Paroles de Poilus (Vincent Mallié). La représentation telle quelle, ce «plagiat» en quelque sorte, produit un effet d'histoire, de réel. 

L'image d'archive peut aussi être moteur du récit de la bande dessinée. Par exemple dans la BD Gueule d'amour, Aurélien Ducoudray et Delphine Priet-Mahéo utilisent une photographie de la Délégation des mutilés français présente au Congrès de la Paix à Versailles en juin 1919. Cette image d'archive devient le fil conducteur du récit puisque dans cette BD, les auteurs montrent comment cette image a été fabriquée, comment on a sélectionné les gueules cassées, comment ils sont arrivés devant le photographe, etc. L'image d'archive devient alors un support narratif. 

Il y a aussi une autre façon d'utiliser l'image d'archive, qui consiste à superposer le dessin à l'image primaire. Dans Les Sentinelles, l’auteur dessine sur la photographie d’archive d’un paysage qui en devient l’arrière-plan.

Mais les dessinateurs s'inspirent également d'une longue tradition iconographique qui remonteaux peintures ou aux documents contemporains de la guerre, et en particulierà la production des artistes pacifistes de l'entre-deux-guerre. C’est par exemple le cas des images de la «Voie sacrée», c'est-à-dire de la route qui sert à l’approvisionnement logistique de Verdun: l’illustrateur Georges Scott l’a peinte en 1916, et on retrouve aussi bien le cadre que le symbolisme de sa peinture chez Tardi, chez Jonquet et Chauzy dans La Vigie ou chez d’autres. Et puis on trouve aussi des solutions plus complexes, des jeux avec les sources, comme lorsque Tardi reprend une photographie –celle des brûlés au gaz de l'Imperial War Museum– pour en faire un tableau, avec un cadrage différent . Cette photographie est d'ailleurs aussi présente dans Le Carnet rouge de Teddy Kristiansen.

Nonfiction.fr – Les représentations officielles de l'époque, notamment dans les journaux, n'ont-elles pas été également utilisées?

Vincent Marie – Les auteurs reprennent parfois le format de la Une des journaux officiels de l'époque. Elles sont particulièrement ré-exploitées dans La Guerre des LulusLe Cœur des bataillesLa Mandiguerre... Putain de guerre de Tardi a d'ailleurs été pré-publiée en format journal avant d'être republiée en format BD classique par la suite.

Nonfiction.fr – Penses-tu que les différentes façons de traiter graphiquement la guerre sont significatives du rapport des auteurs eux-mêmes à la guerre? Dans quelle mesure les choix artistiques participent à une évolution de la conception de la guerre, ou à une évolution de ce qu'on a envie de dire de la guerre?

Vincent Marie – Chez Tardi, le choix de la mise en couleur des symboles patriotiques – le drapeau, les monuments aux morts... – dans des dessins en noir et blanc permet d'en détourner la signification pour s'en moquer. C'est le cas lorsqu'il retravaille un portrait de gueules cassées pris dans les images d'archive des services de santé aux armées du Val de Grâce. Dans cette série de portraits en médaillons, les seules couleurs utilisées par Tardi sont placées sur les décorations militaires des soldats, pour mieux dénoncer le côté ridicule de la guerre. Ailleurs, il tient un discours similaire en donnant la forme d'une carte de France à une flaque de sang qui sort du ventre d'un soldat à l'agonie . Donc oui, les choix graphiques permettent souvent de marquer une idéologie, un parti pris sur la représentation de la guerre. 

Nonfiction.fr – Il semble que les BD qui montrent la guerre comme un terrain d'aventure, comme quelque chose d'exaltant ont parfois des codes iconographiques assez classiques alors que d'autres BD qui s'intéressent davantage au souvenir, aux souffrances psychiques, etc. font preuve de plus de recherche graphique: partagez-vous cette impression?

Vincent Marie – Sans doute, oui. Mais lorsque la guerre est complètement fantasmée, cela permet aussi des libertés graphiques et narratives plus importantes. Dans La Lecture des ruines, David B. invente des plantes barbelées, des monstres faits de boue, des sortes de Golem ou encore des monstres à tête de mines . Ces écarts par rapport à un traitement graphique réaliste ne font d'ailleurs pas l'unanimité parmi les auteurs de bande dessinée. 

Nonfiction.fr – En BD, d'un point de vue graphique, la première guerre mondiale peut-elle aussi être considérée comme «la mère de toutes les guerres»? Les manières de la représenter ont-elles influencé la façon de montrer les autres guerres?

Vincent Marie – Le lien ne me semble pas évident, ne serais-ce que par le caractère statique de cette guerre. En ce qui concerne la Seconde guerre mondiale, les événements qui ont orienté la production sont davantage de l'ordre de l'héroïsme, et d'un héroïsme d'un autre type, plus individuel, plus civil que militaire... Une autre spécificité de la Seconde guerre mondiale est bien-sûr l'extermination des juifs, qui a été très représentée, notamment par Art Spiegelman dans Maus. Cet événement fait l'objet d'une narration très particulière dans la BD. 

Le lien qu'on pourrait faire entre la représentation de 14-18 et des autres guerres dans la bande dessinée est plutôt du domaine des messages qui sont véhiculés, pacifistes le plus souvent. Je pense notamment à la production américaine sur la guerre du Viêtnam, et au discours de dénonciation de la guerre dans le travail de Will Eisner (Cf. Last Day in Vietnam).

Nonfiction.fr – La médiathèque Marguerite Yourcenar organise une table ronde dont le but est de présenter le dernier travail de Joe Sacco. Cet auteur s'est intéressé à d'autres conflits, c'est la première fois qu'il s'intéresse à la première guerre mondiale. Que pouvez-vous nous dire sur ses choix de représentation graphique?

Vincent Marie – Joe Sacco est effectivement connu pour ce qu'on appelle la bande dessinée de reportage: il s'est rendu sur place en Palestine, en ex-Yougoslavie pour témoigner de ce qui s'y passait et il se représente lui-même dans ses bandes dessinées. Ici, il se livre donc à une de ses premières incursions dans la BD historique.

Il a fait le choix graphique déroutant d'une grande image narrative, qui raconte le premier jour de la bataille de la Somme, de la préparation de l'assaut jusqu'à l'enterrement des morts. Avec ce sujet, il revient donc sur une dimension compliquée à traiter sous forme d'album, c'est-à-dire l'histoire événementielle, l'histoire bataille. 

Avec du texte et des planches de BD, je ne sais pas si cela aurait eu un intérêt particulier. Chez les autres auteurs de bande dessinée, la façon de raconter l'histoire bataille est souvent l'ellipse: c'est ce que fait Tardi lorsqu'il évoque la même bataille en trois cases: le pilonnage, l'assaut, le retrait. Joe Sacco, lui, a choisi un format original, celui d'une fresque de sept mètres dans l'esprit de la tapisserie de Bayeux, qui permet d'embrasser tout l'espace, en trichant volontairement sur les échelles. On a à la fois une vue en plongée aérienne du conflit et de nombreux détails sur la vie quotidienne des soldats. Le conflit est traité pratiquement heure par heure. Au niveau de la couleur, on est dans un blanc et noir avec des jeux de lumière qui attirent le regard parfois sur la violence du combat, et parfois sur des moments d'intimité. Ce qui est très intéressant, c'est que Joe Sacco, sans la connaître, a produit une œuvre proche d'une œuvre contemporaine du conflit, La tapisserie de Berlin (John Hassall), en tout cas dans la forme, puisque le ton de celle-ci est satyrique.


Nonfiction.fr – Sur quelles sources s'est-il appuyé ici?

Vincent Marie – Il a utilisé beaucoup d'ouvrages d'historiens britanniques spécialistes de 14-18, comme Martin Middlebrook (The First Day on the Somme, 1971) et il a également eu accès aux fonds photographiques de l'Imperial War Museum de Londres. Mais s'est posée la question d'une représentation de l'histoire bataille en l'absence de documentation de sources premières, puisqu'il n'existe pas de sources iconographiques sur la bataille elle-même, et encore moins sur l'assaut. Pour cette séquence, Joe Sacco s'est appuyé sur le film La Bataille de la Somme (Geoffrey H. Malins et John B. McDowell) qui est partiellement une reconstitution. Sa propre reconstitution se fonde donc déjà sur une reconstitution, même si pour l'ensemble des détails, l'équipement des soldats, les véhicules, etc. il s'est appuyé sur des sources authentiques. 

Nonfiction.fr – Le choix d'une telle histoire-bataille sur un temps si court permet-il d'aborder d'autres enjeux –sociaux, politiques, culturels...– de la guerre?

Vincent Marie – C'est une forme qui lui permet de ne pas prendre parti, à l'inverse de Tardi. Mais le choix du récit de la première journée de la bataille de la Somme, qui a été un échec militaire sans précédent, est aussi une façon de montrer la guerre industrielle dans laquelle les êtres humains sont considérés comme de la chair à canon. Des centaines de soldats se sont fait balayer par des mitraillettes sans pouvoir atteindre un seul soldat allemand. 

Nonfiction.fr – Vous avez participé à plusieurs événements organisés autour de la Première Guerre mondiale dans la BD, par l'historial de Péronne[3] ou le festival d'Amiens[4]. Ces événements sont une forme de reconnaissance de la bande dessinée historique. Quel est son apport particulier, en matière de figuration, de construction d'un récit ou de transmission? Comment se distingue-t-elle des autres formes de représentation des faits historiques?

Vincent Marie – La BD dessine les contours d'une culture visuelle de la guerre. Kris, l'auteur de la BD Notre mère la guerre, dit que la BD est «l'art de la contrebande». C'est-à-dire que les auteurs vont puiser dans des écrits, dans des images d'archives pour créer un effet d'histoire. Du coup, la BD contribue à ancrer des références iconographiques, une culture visuelle de la guerre dans l'imaginaire collectif et dans l'opinion publique. C'est particulièrement le cas pour 14-18: les auteurs se réapproprient des sources historiques pour reconstruire un imaginaire, une «mémoire ressaisie», ce qui a le mérite de rendre cet imaginaire vivant pour l'opinion publique. Car finalement, qui lit les livres des historiens? La force de certains auteurs est de ne pas renier leurs sources, et on trouve souvent des bibliographies à la fin des bandes dessinées. 

La BD est aussi une sorte de détonateur: cela permet de parler d'un sujet qui tomberait sinon aux oubliettes, et de toucher un vaste public sans d’énormes moyens financiers: au contraire du cinéma, elle permet de recréer les tranchées en quelques traits. Il faut cependant bien avoir en tête que la BD n'est pas un document d'histoire et garder une distance critique. A cet égard, poser ces questions à la BD permet aussi d'interroger l'écriture de l'histoire en général. L'historien Nicolas Offenstadt, qui a préfacé Notre mère la guerre, parle d’ailleurs de la BD comme d'une «fiction d'archives». La démarche d'un dessinateur de bande dessinée historique n'est pas la même que celle d'un historien, mais il y a des passerelles entre ces méthodes. Ce sont aussi ces questions que nous essayons d'aborder dans un film documentaire à venir qui analyse comment, à partir des archives, divers dessinateurs se réapproprient 10 dates clés de la Première guerre mondiale[5].

 

1 — Henrik Rehr, Gavrilo Princip. L’homme qui changea le siècle, Futuropolis, 2014. Retourner à l'article

2 — Chandre, Jean-Yves Le Naour, François Ferdinand. La mort vous attend à Sarajevo, Bamboo, 2014 Retourner à l'article

3 — MARIE Vincent (dir.), La Grande Guerre dans la bande dessinée de 1914 à aujourd’hui, catalogue des expositions de l’Historial de Péronne, Edition Cinq continents, Milan, 2009 Retourner à l'article

4 — Les 19es «Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens» ont organisé en juin 2014 une exposition et une table ronde autour du livre de Joe Sacco, La Grande Guerre, ainsi qu’une exposition consacrée à Notre mère la guerre. Retourner à l'article

5 —14-18. Chronique d’une guerre dessinée, réalisé par Vincent Marie, Kanari Production. Retourner à l'article

 

 

 

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