Naufrages en Méditerranée: une année pour rien?

La mère d'un des disparus du naufrage du 10 septembre. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa.

La mère d'un des disparus du naufrage du 10 septembre. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa.

Des migrants sont morts par centaines dans un naufrage survenu le 10 septembre. Comme l’an passé, lors du drame de Lampedusa, ces décès suscitent l’émotion et des appels à l’action. Seront-ils suivis d’effet? On peut en douter.

Un nouveau naufrage. Peut-être encore plus choquant que celui qui tua 366 personnes en octobre 2013, non loin de Lampedusa. Cette fois-ci, on ne compte que quelques survivants. On sait que le bateau, parti d'Egypte, conduisait 500 personnes vers l’Europe. La plupart manquent à l’appel.

Il semblerait que ces noyades soient le fait de passeurs sans pitié. Un acte «provoqué intentionnellement», précise l’Organisation internationale des migrations, qui enquête sur les conditions de ce drame. Peut-on affirmer que cet énième naufrage est une surprise?

«C’était un drame prévisible, affirme Caroline Intrand, au nom du réseau européen d’ONG Migreurop. Depuis octobre, le nombre de naufragés est incroyable. Et des actes de ce type, il en arrive chaque jour.»

Difficile de la contredire. Selon l’OIM, ce sont près de 3.000 personnes qui sont mortes cette année en Méditerranée. Car le nombre de personnes qui fuient la Syrie, la Libye ou le cœur de l’Afrique explose. Le HCR estime que, depuis janvier, 130.000 migrants sont arrivés par la mer en Grèce, Espagne, Italie ou à Malte, soit déjà plus du double qu’en 2013.

Une action qui se résume à deux mots

Après le naufrage de Lampedusa, l’an passé, les réactions politiques furent nombreuses. Il «fallait agir» au niveau européen. Et vite. Mais concrètement, quelle a été l’action de l’Union européenne et de ses Etats membres depuis octobre 2013? Peu de choses, il faut le reconnaître.

Une action qui se résume en deux mots: Mare Nostrum. Dès le mois d’octobre 2013, l’Italie met en place cette opération de sauvetage, avec le soutien de certains Etats membres de l’Union européenne. Ce déploiement de navires, coordonné par la marine militaire, n'a pas été négligeable, loin s'en faut. Même si Mare Nostrum n'est pas exempte de critiques, l'opération aurait permis de sauver 63.000 personnes.

La mission des navires impliqués dans l'opération était claire: chercher des bateaux à la dérive et sauver les migrants de la noyade. C'était ça, la grande nouveauté: une volonté politique de sauver des vies.

Ces très nombreux sauvetages, qui coûtent cher, gênent considérablement les Etats membres de l’Union européenne car selon eux, cette mission serait à l’origine d’un appel d’air. Mare Nostrum serait devenue un facteur d’attraction vers l’Europe, une sorte de garantie du sauvetage, et donc du passage.

La décision est donc tombée comme un couperet: l'opération va prendre fin. Les motivations qui ont conduit les Etats de l’Union européenne à mettre un terme à Mare Nostrum sont exprimées clairement dans cette communication du Conseil des ministres français du 3 septembre dernier:

«Cette opération de sauvetage de la marine militaire italienne a permis le sauvetage de nombreux migrants en mer, mais a aussi eu pour conséquences de créer des points de fixation des migrants dans le nord de la France, de favoriser les activités des passeurs et d’augmenter les risques de drames humains en mer.»

Le «petit plus» de Frontex

Exit, donc, Mare Nostrum, ont annoncé le ministre français de l'Intérieur Bernard Cazeneuve et son homologue italien Angelino Alfano. A la place, on trouvera… «Frontex Plus», du nom de «l'Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures».

Un petit gimmick de communication qui cache mal le manque d’inventivité des responsables européens face à l’arrivée importante de migrants et réfugiés en Europe.
Avec Frontex Plus, on en revient aux fondamentaux de la lutte contre l’immigration irrégulière.

Pour l’instant, on sait que ce petit «plus» de Frontex sera la fusion de deux opérations existantes, menées par l’agence en collaboration avec les autorités italiennes et appelées Hermès et Aeneas. Des opérations qui consistent en un soutien aux autorités italiennes avec l'aide plus ou moins affirmée d'autres Etats membres. Il peut s'agir de repérage de bateaux à la dérive, de recherches, d'aide à la coordination et parfois, plus rarement, d'interceptions maritimes. Un appel a été lancé par la précédente commissaire européenne en charge des affaires intérieures, Cécilia Malmström, pour que Frontex Plus «soit doté de moyens plus conséquents».

Avec cette opération, on revient au vocable d'avant, notamment celui des «interceptions maritimes». Ces dernières sont censées être mieux cadrées et plus respectueuses des droits de l'homme depuis l'adoption d'un règlement européen, en avril dernier, par le Parlement européen, sur la surveillance maritime. Un adoption plus rapide que prévu, «grâce», notamment aux drames de la mer.

Les débats autour du règlement furent, une nouvelle fois, houleux. Les responsables de la campagne Frontexit, menée par Migreurop, s'inquiétaient:

«Le règlement prévoit que si les personnes sont interpellées en haute mer ou dans la zone contiguë d’un Etat membre, Frontex pourra les renvoyer –accord avec l'UE ou non– vers le pays d’où elles sont parties et ce, avec de très faibles garanties et au mépris de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, qui consacre le droit au recours effectif.»

Compilation de programmes et d'actions prévus de longue date

Pour être de bon compte, signalons que l’Union européenne s’est dotée, suite au drame de l’an passé,  d’une «task force Méditerranée», dont le but est de voir un peu plus loin et de proposer des solutions concrètes afin d’éviter de nouveaux drames. La task force a rendu ses travaux le 22 mai dernier. Sa «liste d’actions» est à première vue impressionnante.
En y regardant de plus près, on constate surtout qu’il s’agit d’une compilation de tous les programmes existants, plus ou moins controversés, ou d’actions prévues de longue date. Bref, une somme un peu fourre-tout de ce que l’Union fait ou compte faire en matière d’immigration et d’asile.

On y parle par exemple des opérations en cours de Frontex, de l’opérationnalisation d’Eurosur (coordination des activités de surveillance aux frontières), du «développement des capacités» des autorités libyennes à contrôler leurs propres frontières. 30 millions d’euros ont été dégagés à cet égard. On y évoque le bureau européen d’asile, situé à Malte, ou les engagements des Etats dans le domaine de la réinstallation de réfugiés syriens.

Dans ce long document de la task force, les relations avec les pays «tiers», donc non-européens, occupent une très large place. On sait qu’il s’agit de l’une des priorités de l’UE: agir en amont. Peut-être un peu sur les causes profondes de l’immigration, mais aussi, beaucoup, sur le rôle que peuvent jouer ces Etats pour empêcher les migrants de venir en Europe.

Le passage relatif à l’ouverture de «canaux légaux de migration» est lui beaucoup plus ténu. Examiner les possibilités d’ouverture était pourtant l’une des missions de cette task force. On le lisait dans un communiqué de la Commission, en décembre dernier: «L’UE et les Etats membres devraient chercher à ouvrir de nouvelles voies légales d’accès à l’Europe.» Quelques lignes plus haut: «La commission est prête à examiner la possibilité d’entrées protégées» pour permettre l’accès à la procédure d’asile.

Les actions proposées par la Task force en ce domaine sont peu nombreuses. Sa «liste d'actions» rappelle qu'il y a bien eu la directive sur le travail saisonnier, en février dernier, premier texte européen d’ouverture à l’immigration légale de travailleurs faiblement qualifiés. Mais celle-ci ne sera pas transposée avant 2016 et, surtout, elle devrait permettre, en fonction des besoins de main d’œuvre, d’obtenir un titre de séjour valide pour 9 mois maximum.

L’idée de faciliter l’accès au territoire européen pour les réfugiés fuyant, par exemple, la Syrie, est dans l’air. On pense à l’octroi de visas humanitaires pour les personnes en quête de protection, une revendication de bon nombre d’ONG. Là encore, rien de très concret.

Et pourtant, le sujet reste brûlant. Cécilia Malmström, bien que n’ayant plus comme compétence les Affaires intérieures au sein de la Commission, a lancé un appel sur Twitter pour que l’Union européenne fasse «plus contre le trafic d’êtres humains et pour ouvrir davantage de canaux légaux pour venir en Europe». Les exhortions à «agir» reprennent de plus belle. Même Angelina Jolie s’y est mise, aux côtés du HCR.

Mais les Etats membres, alarmés par le fait que la Libye ne soit plus vraiment en capacité de contrôler son territoire, veulent remettre un tour de vis sur le contrôle des frontières. «C’est pourtant la fermeture des frontières qui crée les naufrages, rétorque Caroline Intrand, qui regrette qu’à part l’opération Mare Nostrum, rien n’ait été fait en Europe. Cette logique des Etats membres de l’Union européenne, qui renforcent le contrôle aux frontières, est illogique. Plus on renforce les contrôles, plus les gens prennent des risques.»

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