Monde

«Suédoise», «kamikaze», «arménienne»... Vous aussi, apprenez à parler politique comme un Belge

Cédric Vallet, mis à jour le 30.09.2014 à 22 h 21

Depuis le 25 mai, les partis du pays tentent de former une coalition gouvernementale. Outre-Quiévrain, celles-ci portent des noms étranges, et parfois drôles, qui témoignent d’une vie politique complexe, bigarrée et de plus en plus tendue.

Des géants représentant Didier Reynders et Elio Di Rupo lors du carnaval de Aalst, en 2008. REUTERS/Sebastien Pirlet.

Des géants représentant Didier Reynders et Elio Di Rupo lors du carnaval de Aalst, en 2008. REUTERS/Sebastien Pirlet.

En Belgique, cela fait 128 jours que l’on négocie ferme pour former un gouvernement. 128 jours, c’est long, certes. Mais rien d’alarmant pour un pays habitué aux psychodrames interminables qui suivent les élections.

Aujourd’hui, il se dit que les discussions progressent n'achoppent pas trop et qu'une issue favorable se profilerait ces prochains jours. Les partis présents autour de la table, classés à droite sur l’échiquier politique, se mettent d’accord sur une série de mesures socio-économiques d’orientation clairement libérale.

Cette coalition qui se profile a reçu deux noms plutôt originaux. On l’appelle tantôt «la suédoise», tantôt «la kamikaze». Deux noms inédits dans une Belgique pourtant habituée aux appellations plus ou moins heureuses accolées aux coalitions qui prennent forme. À travers l’évocation de l’art de nommer une coalition, c’est bien à la complexité de la politique belge que l’on peut tenter de s’initier… bien modestement.

1.Un peu de bleu, un peu de vert, du rouge, de l’orange. Mélangez, secouez et vous obtenez...

En Belgique, les noms de coalitions gouvernementales sont donnés en fonctions des couleurs politiques. Soit on mélange les couleurs, soit on cherche les différentes couleurs de la coalition sur un drapeau étranger existant.

Pour bien comprendre cet exercice aussi délicat que le remplissage d’une grille de Sudoku, mieux vaut avoir en tête les principaux partis Belges et les couleurs qui leur sont attribuées.

Bleu: les libéraux. Le VLD en Flandre et le MR (Mouvement réformateur) côté francophone.

Rouge: les socialistes. Le SPA en Flandre et le PS (parti socialiste) à Bruxelles et en Wallonie.


Orange: là, ça se complique. Il s’agit de l’ancienne famille chrétienne démocrate. Alors que côté flamand, le parti a gardé la référence chrétienne dans son nom, le CD&V (Christen-Democratisch en Vlaams), les francophones l’ont laissée tomber. En 2002, le Parti social-chrétien y est devenu le Centre démocrate humaniste.


Vert: les partis écologistes, Groen en Flandre et Ecolo au sud du pays.

Jaune: On attribue le jaune à la NVA (Nieuw-Vlaamse Alliantie), le parti nationaliste du célèbre bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever. Le noir et le jaune sont les couleurs de la Flandre.


Pendant longtemps les choses étaient assez simples. Les coalitions dites «rouges-romaines» réunissaient des socialistes et des chrétiens démocrates. Quant aux «bleues-romaines», elles correspondaient à des gouvernements libéraux et chrétiens démocrates.

A partir des années 2000, ça se complique. «Les coalitions deviennent plus chamarrées, explique Jean Faniel, directeur du Centre de recherche et d’information socio-politique (Crisp), car le paysage politique s’est fragmenté.»

Il y eut bien sûr l’émergence des partis écologistes, plus récents et qui engrangent des succès électoraux au début des années 2000.

Mais aussi le délitement de la «Volksunie», un parti nationaliste flamand. D'abord avec l'apparition du Vlaams Belang en 1978 (qui s'appelait alors Vlaams Blok), qui siphonnera les voix des partis traditionnels flamands pendant une dizaine d’années, mais aussi, plus tard, lorsque la «Volksunie» explose, avec la création de la  la NVA. «Aujourd’hui, un parti traditionnel comme le VLD, le parti libéral flamand, n’atteint que 14 à 15%. Pour gouverner, il lui faut davantage d’alliés», résume Jean Faniel. Donc des coalitions plus complexes.

A cet émiettement s’ajoute la réaffirmation forte des revendications flamandes dans les années 2000, qui crispe le débat politique et entraîne une instabilité récurrente. Les coalitions changent et demandent une certaine souplesse aux responsables politiques, qui tentent des expériences avec différents partenaires. Ce qui inspira le dessinateur de presse Pierre Kroll, avec son désormais célèbre «Kâmasûtra des coalitions».

Le «Kâmasûtra des coalitions» de Pierre Kroll

2.Quand la «kamikaze» devient «suédoise»

Aujourd’hui, les partis qui négocient tentent de former une coalition «suédoise». Le fond du drapeau suédois est bleu, de la couleur des libéraux (libéraux flamands et francophones sont autour de la table). La croix est une référence au christianisme, ce qui sied aux chrétiens-démocrates flamands. Enfin, cette fameuse croix est de couleur jaune, l’une des couleurs de la NVA, les nationalistes flamands.

Lorsque les négociations ont commencé, ce drôle d’attelage, où l’on ne compte qu’un parti francophone, était bien volontiers appelé «kamikaze», terme qu'on a vite remplacé par quelque chose de plus sexy.

Pour Jean Faniel, le terme «kamikaze» est «venu des rangs socialistes. Ce nom est en lui-même une sonnette d’alarme, pour montrer que le MR [les libéraux francophones, ndlr] vont au casse-pipe et, seuls, risquent de négliger les intérêts francophones».

On trouve donc dans cette coalition un parti francophone isolé, qui ne représente même pas un tiers des élus de son groupe linguistique, amené à gouverner avec trois partis flamands, dont un pose comme horizon souhaitable la séparation du pays. Une mission que beaucoup considèrent comme suicidaire.

Le risque existe qu’au cours de la législature (si toutefois les négociateurs parviennent à former une coalition, ce qui n’est jamais certain), les frictions se multiplient entre libéraux francophones et nationalistes flamands, qui ont leurs propres objectifs, à commencer par une indépendance de la Flandre.

Bloquer un système de l’intérieur pour montrer (par l’absurde) son inefficacité pourrait s’avérer à cet égard une tactique. Le danger serait, explique Jean Faniel, de voir une NVA adepte d’une «stratégie du pourrissement, afin de démontrer que ce niveau de pouvoir, le fédéral, est superflu…».

Bref, de quoi donner quelques sueurs froides aux libéraux francophones. Les responsables politiques se sont donc creusé la tête pour que l’on oublie un peu le terme «kamikaze». Et que peu à peu, la «suédoise» reste dans les têtes.

3.De l'orange-bleue à l'arménienne

Le 10 juin 2007, les résultats des élections sont clairs: les partis de tradition démocrate-chrétienne et les libéraux ont gagné les élections.

A l’époque, les chrétiens démocrates flamands sont en coalition avec la NVA. Comme on est en Belgique, qu’on aime bien Tintin et le surréalisme, on appelle cette coalition «orange-bleue», tout simplement. Car la «bleue-romaine» n’est plus possible depuis que les centristes francophones ont officiellement rompu leurs liens avec la chrétienté…

Les négociations commencent très vite… et bloquent tout aussi vite. La crise politique qui commence va durer. Les partis flamands souhaitent une vaste et profonde réforme de l’Etat. Les francophones ne la souhaitent pas à n’importe quel prix.

Les discussions s’enlisent à tel point que Guy Verhofstadt, le Premier ministre qui expédie les affaires courantes, constitue une coalition intérimaire du mois de décembre 2007 au mois de mars 2008. Une coalition «arménienne», du nom du drapeau national de ce pays: du bleu libéral, de l’orange centriste et chrétien et un soupçon de rouge pour les socialistes francophones. Cette coalition «arménienne» sera poursuivie lorsqu’Yves Leterme (CDNV) arrivera à constituer son gouvernement, 194 jours après les élections, avec le parti socialiste francophone.

4.Le papillon d'Elio

La crise politique belge la plus célèbre est celle qui a abouti à la naissance, dans la douleur, du gouvernement «papillon», le 6 décembre 2011.

Papillon pour le nœud du même nom qu’aime arborer le Premier ministre socialiste et francophone Elio Di Rupo. Mais aussi pour toutes ces couleurs qui s’associent, comme sur les ailes de beaux papillons exotiques.

La constitution de ce gouvernement faisait suite à 541 jours de crise politique. La NVA, jadis tout petit partenaire des chrétiens-démocrates flamands, arrive en tête des élections de 2010 avec 27 sièges. Chacun le sait alors, la Belgique devra passer à la moulinette: une nouvelle réforme de l’Etat s’annonce, donnant davantage de pouvoirs aux entités fédérées, donc aux régions et communautés.

Les discussions pour y parvenir s’enlisent pendant longtemps… très longtemps. Le Roi fait preuve d’imagination pour calmer le jeu et sort alors de son chapeau, ou de sa couronne, des médiateurs, des démineurs, des explorateurs, brefs une série d’hommes «de la dernière chance» pour tenter d’apaiser la situation entre les partis du nord et du sud. Finalement, après s’être passés de Bart De Wever, puis après une série de rebondissements, les partis politiques constituent ce gouvernement «papillon» qui réunit socialistes, libéraux, chrétiens démocrates flamands et centristes francophones.

5.Un olivier, une jamaïcaine, un arc-en-ciel

Le répertoire des coalitions Belges étant assez fourni, voici trois autres noms de coalitions qui sortent un peu du lot.

La jamaïcaine

Certainement le plus «tordu» des noms donnés à des coalitions en Belgique –précisons que cette coalition n’a jamais vu le jour au niveau fédéral. Elle réplique donc le drapeau jamaïcain: du vert, du jaune, du noir.

Mais pour faire compliqué plutôt que simple, les créateurs de ce nom sont allés récupérer les «codes couleurs» des voisins Allemands, plutôt que de se contenter de ceux existants en Belgique. Histoire de brouiller les pistes, très certainement.

En Allemagne, le noir est généralement attribué aux conservateurs. Dans une jamaïcaine, cela correspondrait aux partis de tradition chrétienne. Donc au CDH côté francophone ou au CD&V chez les flamands, à qui l’on attribue d’habitude l’orange. Le jaune, en Allemagne, est la couleur des libéraux, donc des bleus en Belgique. Quant aux verts, ils restent les verts. Une jamaïcaine est donc une coalition d’écologistes, de libéraux et de centristes d’obédience chrétienne.

Des couleurs politiques allemandes pour décrypter un drapeau jamaïcain afin de mieux comprendre une coalition belge… autant dire qu’il faut aimer couper les cheveux en quatre. Et où trouve-t-on cette belle coalition? A Namur, par exemple.

L'olivier

Là, c’est très simple: l’olivier est inspiré du nom de la célèbre coalition italienne. Une coalition plutôt de centre-gauche composée du parti socialiste, des écologistes et du CDH. Bref, une coalition francophone dans l’ensemble, car le sud du pays est clairement plus à gauche que le nord. L’olivier était d’ailleurs la coalition au pouvoir tant en Wallonie qu’à Bruxelles lors de la précédente législature (2009–2014).

L'arc-en-ciel

Cette coalition correspond au premier gouvernement de Guy Verhofstadt, formé en 1999. Il se dit que les libéraux avaient prévu de former une coalition «violette» (donc avec les socialistes, car quand le rouge et le bleu se mélangent, évidemment, on obtient du violet). C’était sans compter sur la nette progression des écologistes, qui dépassaient les 15% au sud du pays. Les verts se sont donc ajoutés à la combinaison de couleurs. Trois couleurs ne font pas un arc-en-ciel, mais tout de même, on décida alors de garder le nom, car c’est joli.

Cédric Vallet
Cédric Vallet (18 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte