Twitter ne sera jamais comme Facebook

Les applications Twitter et Facebook, en 2013. REUTERS/Regis Duvignau

Les applications Twitter et Facebook, en 2013. REUTERS/Regis Duvignau

Et c’est une bonne chose.

Twitter (du moins ce que j’en vois sur mon mur assez riche en médias de toutes sortes) s’est pas mal inquiété de l’avenir de Twitter, ces derniers temps. Les utilisateurs les plus chevronnés du site craignent qu’il ne soit sur le point d’abandonner sa caractéristique la plus distinctive: une timeline qui présente tous les tweets de ceux que vous suivez au fur et à mesure de leur parution.

En d’autres termes, ils craignent que Twitter ne soit sur le point de ressembler à Facebook, qui utilise un algorithme secret pour décider quels posts ses utilisateurs peuvent ou ne peuvent pas voir. Ces algorithmes sont à la fois la caractéristique la plus honnie de Facebook (c’est ce qui explique pourquoi votre mur est rempli de mèmes viraux et de photos de bébés) et la raison de sa popularité chancelante.

Une pente glissante, mais pas tant que ça

L’adoption par Twitter d’algorithmes similaires représenterait un changement de stratégie majeur. Un changement qui pourrait largement dépasser son objectif de départ. Mais cela se ferait au prix d’une révolte de ses utilisateurs les plus fidèles.

A l’origine de cette frayeur se trouve sans doute une série de commentaires faits par le directeur financier de la société lors d’une conférence et rapportés récemment par le Wall Street Journal. Voici le paragraphe qui a suscité la panique:

«La timeline de Twitter est organisée en ordre chronologique inversé, caractéristique qui n’a pas changé depuis la création du produit il ya huit ans et que certains des premiers utilisateurs considèrent comme étant le cœur même de l’expérience Twitter. Mais ce n’est pas “l’expérience la plus pertinente pour un utilisateur”, a fait remarquer [Anthony] Noto [le directeur financier]. Des tweets pertinents peuvent se retrouver enterrés au fin fond du feed si, par exemple, l’utilisateur n’a pas l’application ouverte. “Mettre ce contenu sous les yeux de la personne à ce moment-là est une manière de mieux organiser ce contenu”.»

Noto a ensuite tenté d’atténuer un peu ses propos en disant que les changements seraient mis en place avec précaution et petit à petit.

«Les utilisateurs individuels ne vont pas se réveiller un beau jour et trouver leur timeline classée d’un seul coup par un algorithme.»

Mais cela n’a fait que renforcer l’impression que c’était pourtant bien ce qui allait se passer un jour, du moins en partie.

A vrai dire, d’une certaine manière, cela a plus ou moins déjà eu lieu: le mois dernier, Twitter a commencé à saupoudrer occasionnellement les timelines de ses utilisateurs de tweets d’utilisateurs qu’ils ne suivent pas. Dick Costolo, le PDG de Twitter, a tenu à clarifier la situation en affirmant que cela n’était destiné à se produire qu’en des circonstances très spécifiques: lorsqu’un utilisateur rafraîchit sa timeline au moins deux fois de suite sans trouver de nouveaux tweets des personnes qu’il suit. Néanmoins, pour quiconque a déjà connu ce type de changements, cela ressemble effectivement au premier pas effectué sur la pente savonneuse menant à un filtrage façon Facebook.

Heureusement, je pense que la pente n’est pas aussi glissante qu’elle en a l’air.

Le «filtrage» est un terme très connoté dans les cercles qui s’intéressent aux réseaux sociaux. C’est une chose de mettre en avant, de réorganiser ou d’ajouter des contenus. C’en est une autre de «filtrer», car cela implique de cacher du contenu. Et ça, les gens ne le veulent pas.

C’est ce que fait Facebook. Depuis des années, il utilise des algorithmes sophistiqués pour n’afficher que les posts jugés les plus intéressants pour un utilisateur donné. Vous pouvez faire défiler votre page autant que vous voulez –Tim Herrera, du Washington Post, l’a récemment fait durant six heures d’affilée– la majorité des posts de vos amis et des sites que vous suivez n’apparaîtront jamais.

Le raisonnement de Facebook est que si vous voyiez tous  les posts de tous vos amis, la grande majorité d’entre eux vous ennuieraient. Et, au final, Facebook lui-même vous ennuierait.

On ne se sert pas de Twitter comme de Facebook

Pour la plupart des gens, il n’y a rien de plus vrai. C’est l’une des fonctions du double rôle de Facebook, à la fois réseau d’informations sociales et carnet d’adresses numérique. Vous ajoutez certaines personnes comme amis sur Facebook parce que vous êtes intéressé par ce qu’ils postent, certes, mais vous en ajoutez aussi beaucoup d’autres parce que ce sont… eh bien, des amis! Ou de la famille. Ou des collègues, ou des connaissances ou autre chose encore. Le fait est que ce n’est pas parce que vous ajoutez quelqu’un comme ami que vous avez envie de connaître tous ses statuts jusqu’à ce que la mort vous sépare. C’est pourquoi Facebook s’est lancé dans le filtrage, en dépit des critiques incessantes auxquelles il doit faire face en conséquence.

Malheureusement pour Twitter, les accros de l’info ne représentent qu’une fraction de ses utilisateurs

 

Twitter fonctionne différemment. Vous pouvez suivre vos amis, certes, mais vous n’êtes pas obligé de le faire juste parce qu’ils vous suivent. Beaucoup de personnes utilisent Twitter principalement pour suivre des célébrités, des acteurs ou des agences d’informations, plutôt que, disons, leurs anciens camarades de classe ou leurs cousins germains. C’est pour cela que Twitter parvient à montrer aux gens tous les tweets des personnes qu’ils suivent sans les ennuyer pour autant. Le flux brut et non filtré d’informations donne au service un aspect transparent et immédiat avec lequel Facebook ne peut rivaliser.

La simplicité de l’ordre chronologique inversé est idéale pour les assoiffés d’informations qui rafraîchissent leur timeline sans arrêt en cours de journée.

Mais malheureusement pour Twitter, les accros de l’info ne représentent qu’une fraction de ses utilisateurs. La plupart des gens préfèrent consommer l’info à petites doses, la boire à la bouteille plutôt qu’à la lance à incendie. Et lorsque de grands évènements arrivent, même les utilisateurs les plus avides peuvent se trouver agacés par le flux bruyant, répétitif et fragmenté de la conversation collective.

C’est le dilemme qui pèse sur Twitter depuis que la société a rendu publics ses projets. Avec cette décision, Twitter s’est engagé à maximiser sa valeur pour ses actionnaires et, s’il existe de multiples moyens d’y parvenir, la plus évidente est d’élargir sa base d’utilisateurs actifs. 

Twitter utilise déjà des algorithmes

L’exemple de Facebook laisse penser que le triage par algorithme pourrait permettre cela. Pour l’utilisateur moyen, Twitter deviendrait beaucoup moins intimidant s’il affichait automatiquement un ensemble de tweets qui les intéressent dès qu’ils s’y connectent. Et cela donnerait aux développeurs de Twitter beaucoup plus de liberté dans la manière de mieux organiser les conversations tournant autour de sujets spécifiques.

Donc, oui, Twitter est destiné à devenir au moins un peu plus comme Facebook s’il souhaite se développer. Mais seulement voilà: Twitter utilise déjà des algorithmes. En raison des retweets, des tweets sponsorisés et de ces petites lignes bleues qui relient les conversations entre utilisateurs, sa timeline n’est déjà plus strictement en ordre chronologique inversé. Et, par-dessus tout, l’introduction d’algorithmes dans la timeline de Twitter ne signifie pas nécessairement l’arrivée de «contenus filtrés façon Facebook, qu’on le veuille ou non», pour reprendre les termes alarmistes de Mathew Ingram, de Gigaom.

Pour tout dire, si l’on rentre dans des considérations pratiques, Twitter propose déjà des contenus filtrés façon Facebook. C’est l’onglet «Découvrir», le troisième des quatre onglets en partant de la gauche sur Twitter.com, derrière l’obligatoire onglet «Accueil» et l’indispensable onglet «Notifications». 

Sur la dernière version de l’application Twitter pour téléphone mobile, il est en deuxième place.

Pour l’instant, c’est un onglet que la plupart des utilisateurs semblent négliger. Cela est peut-être dû en partie au fait que les algorithmes ne sont pas encore particulièrement bons (ils semblent se concentrer principalement sur ce que partagent ou mettent en favori les autres personnes de votre cercle, sans trop se soucier de vos préférences jusqu’ici démontrées). Mais cela est aussi dû en partie à la manière dont les gens utilisent les applications pour mobiles: ils ont tendance à passer le plus clair de leur temps sur l’écran d’accueil par défaut.

On imagine facilement Twitter raffiner, renommer et finalement déplacer son onglet «Découvrir» dans la liste prioritaire, voire, pourquoi pas, en position par défaut pour les nouveaux utilisateurs. Si elle le fait, cependant, j’imagine que la société va conserver une version de son ordre chronologique inversé pour les gros utilisateurs et qu’elle facilitera le passage entre les deux versions.

Un filtrage, mais pas à la Facebook

Une autre solution (plus probable, peut-être, compte tenu des récents changements et des commentaires de Noto) serait que Twitter continue à modifier l’organisation de l’onglet «Accueil», notamment en ajoutant des tweets suggérés de manière algorithmique aux timelines de ses utilisateurs. Mais il existe toutes sortes de manières de le faire sans passer par un «filtrage façon Facebook».

Par exemple, Twitter pourrait ajouter un petit nombre de tweets «au cas où vous les auriez manqués» en haut de votre timeline à chaque connexion, tout en gardant le reste relativement intact. Il pourrait occasionnellement vous présenter des tweets de personnes que vous ne suivez pas s’il pense qu’ils pourraient particulièrement vous intéresser. Il pourrait agrandir ou au moins mettre en valeur les tweets de personnes que vous suivez et qui sont beaucoup retweetés ou mis en favoris par vos relations. Il pourrait travailler à un meilleur regroupement des tweets par rapport à leur sujet. Il pourrait même essayer de cacher certains tweets provenant d’utilisateurs dont les tweets ne vous ont apparemment pas plu depuis longtemps, tout en laissant une option pour les faire facilement réapparaître si vous en avez l’envie.

Cette dernière option pourrait être normalement qualifiée de «filtrage», mais l’on resterait tout de même loin d’un filtrage à la Facebook, dans lequel la majorité des posts de vos amis n’apparaissent jamais. Cela s’apparenterait plutôt au filtre antispam de votre boîte email. Et tant qu’il serait facile de la désactiver, cette fonction ne soulèverait pas les mêmes inquiétudes que le filtrage Facebook, qui a, par exemple, été critiqué pour atteinte à la liberté d’expression au début des émeutes de Ferguson pour avoir enterré l’affaire avec ses algorithmes.

Twitter sait que devenir un clone de Facebook serait une stratégie perdante

 

En bref, Twitter peut continuer à bricoler sa timeline de manière subtile et progressive sans perdre son ordre chronologique inversé. Et s’il peut le faire, c’est parce que les gens que vous suivez sur Twitter constitueront toujours un groupe différent de vos amis Facebook. Si la société de Mark Zuckerberg s’est lancée dans un filtrage lourd, c’est vraiment parce que Facebook est à la base un véritable réseau social et non un endroit où l’on se contente de mettre à jour des statuts. Ne servant pas de carnet d’adresses ou d’album photo du XXIe siècle, Twitter peut emprunter à Facebook sa gestion algorithmique sans se détourner des informations et discussions en temps réel qui font ce qu’il est.

Ce que les critiques de Twitter oublient, c’est qu’ils ne sont pas les seuls à être profondément attachés à la structure de l’application. Elle est aussi très appréciée par beaucoup de gens chez Twitter même, y compris au plus haut niveau. Aussi, la société se questionne toujours très sérieusement en interne dès qu’il s’agit de modifier, ne serait-ce qu’un peu, ses fonctionnalités d’origine afin de corriger ses plus grandes faiblesses, sans sacrifier ce qui fait sa force. Twitter doit continuer à se développer, mais la société sait aussi que devenir un clone de Facebook serait une stratégie perdante sur le long terme.

Twitter ne va pas s’arrêter d’abreuver les assoiffés d’infos. Il veut juste s’adresser un peu plus aux autres aussi.

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